Un million de Marocains ont au moins un crédit à  la consommation

Les crédits à  la consommation sont devenus monnaie courante et servent de plus en plus à  servir un niveau de vie supérieur à  ce que permettent les revenus.
Le gouffre de l’endettement oblige des milliers d’endettés à  vivre avec 1 500 DH, voire 500 DH par mois.
Pour éviter le surdendettement, la réglementation existe…mais les prêteurs informels également.

«Mon compte bancaire est souvent débiteur». Cette plainte n’émane pas d’une entreprise qui dispose d’une facilité de caisse pour payer ses salariés à la fin du mois, main bien d’un particulier, une personne physique, qui croule sous l’endetemment. Hicham D. est pourtant un cadre relativement bien payé avec ses
16 000 DH de salaire mensuel. Seulement, il doit faire vivre une famille comptant une épouse, femme au foyer et trois enfants tous scolarisés. La scénario est le même : à la fin du mois, il n’a plus de ressources. Heureusement qu’il y a le découvert, 10 000 DH, mais qu’il lui arrive de consommer en intégralité avant même de recevoir le virement de son salaire à la fin du mois. La spirale de la dette ? Il y est dedans depuis 1999, année de son mariage. Pour célébrer comme il se doit l’union sacrée, il avait contracté un crédit de 40 000 DH, sa seule garantie étant son salaire viré directement à la banque. Ce n’était pas grave en ce moment, les 2 500 DH par mois qu’il payait, échelonnés sur deux ans, ne pesait pas trop lourd sur son salaire qui était alors de 12 000 DH. Mais avant de le rembourser, il contracta un second crédit de 60 000 DH, toujours auprès de sa banque, pour se payer une voiture (sa femme, bénéficiant d’un petit héritage, avait payé l’autre moitié du coût). Ce n’est pas tout, vient le troisième crédit avant de finir de payer le second, un gros celui-là, pour acheter son appartement, ça lui a coûté
1 MDH. Montant du crédit cette fois-ci : 600 000 DH, dont il paye depuis cinq ans
8 000 DH par mois, autant dire la moitié de son salaire. Les choses se corsent pour lui, les 40% de son salaire qui lui restent n’arrivent pas à couvrir ses autres dépenses : des enfants tous inscrits dans des écoles privées (5 000 DH par mois). Sans compter trois autres crédits à la consommation contractés auprès de sociétés spécialisées en la matière, l’un pour acheter une nouvelle chambre à coucher, le deuxième pour acquérir un téléviseur plasma, et le troisième pour s’offrir des vacances à l’étranger. Résultat, raconte Hicham, «tout mon salaire est englouti dans le paiement de mes dettes, et j’avoue que mon découvert me sert à parer aux autres dépenses quotidiennes. Heureusement, j’ai la baraka, malgré toutes ces dettes, je n’ai pas eu d’incident de paiement dans ma vie» Et pour cause, Hicham n’est pas à proprement parler une personne surendettée, il n’a jamais eu un incident de paiement, et la banque lui fait confiance puisque, en plus de son salaire, il reçoit annuellement un bonus, et, à la fin de l’année, son salaire est pratiquement triplé (13e et 14e mois). «N’empêche, il m’arrive que mon compte se trouve au rouge pendant plusieurs mois consécutifs», se désole-t-il.
Othman F., lui, est professeur du secondaire. Il perçoit 5 500 DH par mois, lui aussi a trois enfants en âge de scolarité, s’acquitte d’un loyer de 2 000 DH, et rembourse quatre crédits à la consommation, contractés auprès de trois sociétés différentes. Les deux derniers, l’un de 5 000 DH et l’autre de 3 000 DH lui ont servi respectivement à se payer des vacances de trois semaines en été, et l’autre pour parer aux dépenses de la rentrée scolaire coïncidant cette année avec Ramadan. «J’avais besoin de deux autres crédits. L’un pour aider un frère qui voulait poursuivre ses études à l’étranger, et l’autre pour m’offrir un PC avec connexion internet à la maison. Les enfants me le réclament depuis plusieurs mois. Je n’ai pas pu satisfaire le besoin de mon frère car la société de crédit à laquelle je me suis adressé pour l’emprunt a refusé mon dossier, arguant que le reste de mon salaire (1 500 DH) ne me le permettait pas. Par contre, j’ai pu acquérir le PC, à crédit, auprès de l’économat, payé sur 12 mois par chèques antidatés».

Vacances, frais de scolarité, équipement ménager, ameublement et même crédit pour rembourser un crédit
Beaucoup d’économats relevant de départements ministériels accordent en effet ce genre de crédit à la consommation à leurs fonctionnaires quand bien même le procédé du chèque payé à échéance soit formellement interdit par la loi. Des dizaines de milliers de fonctionnaires, interdits du crédit «officiel» pour l’avoir déjà consommé, ou tout simplement rebutés par toutes cette paperasse à fournir lors de la demande, se tournent vers les crédits des économats pour acquérir cuisinières, frigidaires, ordinateurs, lave-linge, téléviseurs… Cela, sans autre garantie que des chèques versés par l’économe à la fin de chaque mois. «Si vous voyez les tiroirs de l’économat où je m’approvisionne, ils sont pleins à ras bord de ces chèques, classés par établissement bancaire», s’exclame cette surveillante générale d’un lycée à Hay Hassani. Les fonctionnaires, en effet, depuis la mise en place à la fin des années 1990 par l’Association professionnelle des sociétés de financement (APSF) d’un système d’appréciation du risque, n’ont plus le droit de se faire endetter au-delà d’une certaine limite. Les établissements de crédit, en accord avec le Centre national de traitement (ex-SOM et ex-Doti), n’ont plus le droit d’octroyer un crédit à un fonctionnaire qui se retrouverait, après paiement des crédits, avec moins de
1 500 DH par mois (le seuil était de 500 DH auparavant, il est passé à 1 000 DH à partir de 1999, puis 1 500 DH depuis le 1er janvier 2009). Résultat : après la mise en place de ce système, selon l’APSF, le nombre de fonctionnaires surendettés est passé de 77 000 en 1998, à
3 000 en 2003. «Puis à zéro fonctionnaire surendetté à l’heure actuelle», martèle Mustapha Melsa, délégué général de cette association. Parler du surendettement des fonctionnaires, actuellement, ajoute-t-il, «c’est faire de la pure spéculation». Pour les fonctionnaires, avec le nouveau système d’appréciation du risque, «on sait avec précision actuellement combien ils gagnent, et à combien ils sont endettés, et les établissements de crédit savent bien à quoi s’en tenir», conclut M.Melsa.

Les économats et les usuriers prêtent sans autre garantie que des chèques antidatés
Mais la barre de 1500 DH, doit-on le souligner, peut descendre jusqu’à 500 DH pour les fonctionnaires à petits salaires (2 000 et 2 500 DH) : nous avons fait cette dérogation nuance M. Melsa, «pour ne pas écarter du circuit moderne ce type de fonctionnaire. On ne peut le priver donc d’avoir un crédit, sinon il sera victime des usuriers». Ces derniers, dans de nombreux quartiers de Casablanca, exploitent en effet la détresse des citoyens pour leur prêter, au mépris de la loi, avec des taux plus qu’exorbitants des montants qui peuvent aller de 1 000 à 30 000 voire
40 000 DH. En échange de quelle garantie ? Comme dans le cas des économats, des chèques antidatés. Cette bonne femme de Derb Bouchentouf, institutrice de son état, en sait quelque chose : «Ma banque à moi (l’usurière) a confiance en moi, elle ne prête pas à n’importe qui, et avant d’accorder un prêt elle fait son enquête sur le client demandeur. Pas de paperasse, seul inconvénient, les taux vont jusqu’à 40%, en fonction de la durée du prêt».
Qu’ils soit contracté auprès des organismes de crédit attitrés, ou informels, ces crédits creusent un gouffre dans le budget des ménages. Les établissements de crédit ne touchent plus, certes, aux 500 et aux 1 500 DH qui restent du salaire de l’emprunteur, mais comment un citoyen avec ces montants si dérisoires (et même avec 5 000 DH), peut-il s’en sortir dans les temps qui courent ? Avec des prix de produits de première nécessité et des denrées qui flambent, la viande, par exemple, est devenue tout simplement hors de portée. «Il nous arrive de ne pas en goûter pendant plusieurs semaines. Même l’appartement de deux pièces que je louais à
1 000 DH, j’ai dû le céder au propriétaire après plusieurs mises en demeure, étant dans l’impossibilité de payer le loyer», avoue Abdesslam, un salarié d’une petite usine de confection à Hay Mohammadi. Pour ne pas le laisser dans la rue avec ses quatre enfants et sa femme, son frère, célibataire, qui habite le même quartier, l’accueille chez lui, en attendant des jours meilleurs.
Combien d’endettés -et non surendettés- au Maroc ? Mis à part la catégorie des fonctionnaires dont on connaît avec certitude l’effectif, il n’y a, selon M. Melsa, «aucun indicateur, officiel ou officieux, pour mesurer le surendettement, contrairement à d’autres pays qui ont mis en place des dispositifs d’aide aux surendettés». Mais, selon les statistiques de l’APSF, leur nombre frôle le million de personnes, pour un encours de 38 milliards de DH, toutes catégories de crédit à la consommation confondues.
Maintenant, qu’achètent les Marocains à crédit ? Quels sont ces produits à la consommation pour lesquels ils aliènent la plus grande partie de leurs salaires ? Selon les statistiques de l’APSF, les prêts personnels viennent en tête des crédits à la consommation accordés par les établissements spécialisés. A fin 2008, à titre d’exemple, sur un encours de 36,1 milliards de DH de crédit à la consommation, 22 Md concernaient cette forme de crédit, et portait sur 925 155 dossiers instruits. L’automobile occupe la seconde place, elle avait absorbé 12 milliards de DH (170 487 dossiers instruits). Les équipements domestiques viennent en troisième position.
La voiture n’est plus, en effet, le produit de luxe qu’il fut naguère, elle devient un produit de consommation de masse : les prix, ajoutés aux facilités de paiement, ont mis ce moyen de transport à la portée d’un grand nombre de salariés marocains, privé et public confondus. Ces statistiques livrées par l’APSF ne font que conforter l’enquête menée auprès de 500 clients de sociétés de crédit à la consommation entre juin et juillet 2007 (voir encadré). Il ressort de cette enquête que plus de trois personnes sur quatre (78%) sont titulaires de 1 ou 2 crédits à la consommation ; une personne sur cinq (22%) est titulaire de plus de 2 crédits à la consommation.
L’usage, selon cette enquête, va par ordre de priorité à l’achat d’une automobile pour la souscription du premier crédit, l’équipement domestique pour le second crédit, et les études des enfants et le remboursement d’un crédit respectivement pour les 3e et 4e crédits. Une chose est sûre, relève cette enquête : plus le nombre de crédits souscrits par une personne est important, plus cette personne cherche à souscrire de nouveaux  crédits quelles qu’en soient les conditions. Quand on met le doigt dans l’engrenage du crédit, c’est presque à vie.