Un dictionnaire sur les comportements des Marocains

Dans son nouveau livre, l’écrivain Habib Mazini aborde les Marocains en 47 sujets, de l’amour jusqu’au vin. Des sujets de société y sont passés au peigne fin, l’enseignement, l’hypocrisie, la fausse amitié et l’incivilité des Marocains. Il manie tour à  tour deux casquettes, celle de l’académicien féru des chiffres et d’analyses, et celle de l’écrivain insolent.

On le connaît plutôt romancier pour avoir commis une quinzaine d’ouvrages où le Maroc, ses relations sociales et ses us et coutumes sont souvent analysés avec un regard caustique et une observation corrosive. Ses personnages ont toujours été imaginaires, mais souvent ancrés dans une société réelle. Cette fois-ci, avec Le patriote irrévérencieux*, il change de registre pour nous entraîner dans un essai à voir ce qu’est devenu le Maroc réel en ce début de XXIe siècle. Le livre se décline comme un dictionnaire alphabétique avec des thèmes que l’auteur a choisis et qu’il traite, tantôt avec ironie tantôt avec sérieux. L’académicien qu’il est prend parfois le dessus pour étayer ses propos par des chiffres et d’analyses bien ressourcés, d’autres fois c’est l’écrivain insolent qui apparaît pour passer au vitriol, non sans humour et raillerie, certains comportements et situations des Marocains. On dirait qu’il a choisi l’essai pour régler des comptes, aller droit au but sans les fioritures du roman, son registre de prédilection, qui demande, lui, tout un échafaudage et toute une mise en scène. Mais l’on sent en filigrane que son amour pour son pays, malgré toutes ses tares, lui est chevillé au corps. Comme quoi qui aime bien châtie bien.

Il l’annonce d’ailleurs sans détours dès l’introduction, citons-le: «Le livre se veut un hommage malicieusement patriotique au travers de quelques thèmes familiers judicieusement choisis, les uns institutionnels, les autres inventés par la circonstance. Avec l’ironie pour bouclier et l’universalisme en monture, l’auteur, pédagogie en bandoulière, contre le Maroc dans ses réalités, le Marocain dans ses contradictions». En sus de la partie institutionnelle, quarante-sept thèmes meublent ce livre, depuis l’alimentation jusqu’au vin, en passant par la conduite, la copropriété, le divorce, l’enseignement, la femme, la hogra, les soixante-dixards (en référence à la génération des années 1970). Trois  exemples, la conduite, l’enseignement et le vin, pour respecter l’ordre alphabétique. Pour la première, chiffres à l’appui, l’auteur montre la gravité de la situation : 65 461 accidents corporels, 102 250 victimes, 3 778 tués, 11 414 blessés graves, 87 058 blessés légers pour un parc automobile d’environ 3 millions de véhicules. Qu’il y ait un bilan aussi catastrophique, rien de plus normal, le Marocain est mauvais conducteur, il ne respecte ni le code de la route ni les réflexes de bienséance. La route est «une arène que se disputent incivilités, crachats et insultes».

Le conducteur marocain est agressif, indiscipliné, égoïste, distrait et fou du klaxon…

Que la voiture soit luxueuse ou une carcasse, c’est le même comportement, «le Marocain est pressé, agressif, indiscipliné, égoïste, distrait et fou du klaxon». Et Mazini, avec malice, d’énumérer les trois attitudes du conducteur marocain surpris en flagrant délit : ou bien s’excuser, ça vous coupe l’envie d’aller plus loin. En l’occurrence ses excuses le grandissent. «Ou bien vous signifier à sa manière que nous ne sommes pas des Suisses et que chez nous de tels dérapages sont normaux. En gros, on devient fautif parce qu’on relève une faute…naturelle dans notre espace, selon lui».Troisième attitude : un cocktail d’injures que le conducteur fautif déverse au visage de l’autre conducteur lésé : «pédé-pute, âroubi, âroubia, barhouch-barhoucha, hayawan, fils ou fille de pute, khammas pour l’homme, khanza pour la femme…».
Sur le chapitre enseignement, même chose, l’auteur nous entraîne dans des statistiques  pour mieux cerner le sujet et son jugement, et il a raison de le faire car il est toujours utile de rappeler quelques vérités : 60,3% d’alphabétisés, 6 845 000 scolarisés répartis à raison de 57% pour le primaire, 21% pour le secondaire, 12,5% pour le secondaire qualifiant, 5,3% pour le supérieur et 3,8% pour la formation professionnelle. Un budget de 52 milliards de dirhams, 2% du PIB. Pour quels résultats?

«La dégradation constante de la qualité. Plus la liste des fournitures scolaires s’allonge, plus le contenu s’étiole. Baisse du niveau des connaissances et des langues qui débute au primaire pour trouver son apogée au supérieur». Les parents vivent un déchirement, et le système éducatif a tendance au lieu d’encourager l’enfant brillant de consacrer la médiocrité. «Le mérite et la connaissance sont exclus. L’enfant brillant y est mal vu, voire sommé de s’aligner sur le rythme ambiant qui est lent».
Que faire? Pour Mazini, une certitude : rendre sa dignité à l’enseignant dans une société qui le rabaisse. «Toute amélioration du système éducatif doit impérativement commencer par l’école primaire avec pour pièce centrale l’instituteur», tranche-t-il (voir entretien). Troisième exemple : le vin. Avec «chrab», le Maroc et les Marocains vivent la même schizophrénie vécue avec la conduite et l’enseignement. Il y a 60 000 points de vente d’alcool, soit 4 commerces pour 1 000 habitants. L’Etat en a tiré 4,5 milliards de dirhams de recettes en 2012. 131 millions d’hectolitres sont consommés par les Marocains, soit 38 millions de bouteilles.

C’est dire que l’économie du vin (toutes sortes) est florissante. Ce constat est en contradiction flagrante avec les lois en vigueur : «Une loi l’interdit aux musulmans alors que les chiffres gratifient chaque Marocain en moyenne de 4,3 litres/an». Comment les Marocains le consomment-ils ? C’est une autre histoire, que l’auteur résume en cette petite phrase : «Le Marocain n’a pas la culture du vin. Il en abuse et ne s’impose aucune limite». L’alcool pour le Marocain est fait pour noyer son chagrin ou «attiser des sentiments belliqueux».
Notre patriote irrévérencieux veut dans ce livre régler ses comptes avec nombre de comportements de Marocains, mais pas uniquement avec les humains. Pour la bonne cause, pour réconcilier le Marocain avec son pays, dit-il n
JAOUAD MDIDECH

*Editions La Croisée des chemins, 334 pages, 85 DH.