Un chasseur sachant chasser sans son chien de chasse….

Du 2 octobre au 1er janvier 2012, 65 255 passionnés s’apprêtent à  arpenter les zones giboyeuses. Ils sont cadres, issus de professions libérales, patrons d’entreprises, commerçants… Une passion souvent transmise par la famille.

«La découverte de la nature est plus importante que le butin. Voir les espèces d’arbres, d’animaux, les buissons, se repaître du paysage, transpirer comme un cheval, se déconnecter de la ville et de son stress, tout cela procure une satisfaction physique et morale qui n’a pas de prix». L’homme qui parle ainsi est un chasseur invétéré depuis 25 ans. Il s’appelle Brahim Haddane et a vécu toute son enfance dans la forêt puisque son père était garde forestier et lui-même est devenu médecin vétérinaire. Il n’est pas un mordu comme d’autres chasseurs du sanglier, ni du gibier à poil d’une façon générale, ce qui le passionne le plus, c’est la chasse du gibier à plume, les oiseaux. «Pour cela il faut parcourir des dizaines de kilomètres, et donc marcher à n’en plus finir, c’est le plus important pour moi. Pour chasser un sanglier, il suffit de se positionner dans un passage et attendre surgir l’animal. Cette chasse a ses adeptes aussi», reconnaît Brahim. A la poursuite des oiseaux migrateurs il a sillonné tout le Maroc : Aït Baha, Missour, Ketama, Jabha, Oued Laou, Ouezzane, Guercif, Azilal… Il a escaladé des montagnes neigeuses et arpenté plusieurs forêts du Maroc, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il fasse beau. Cette année encore Brahim attend avec impatience l’ouverture de la saison de la chasse pour assouvir sa passion de toujours.
Cette année, elle aura lieu du dimanche 2 octobre 2011 au 1er janvier 2012. Ce sont quelque 65 255 férus de la chasse comme lui iront à l’assaut du gibier, un chiffre jamais atteint dans l’histoire de la chasse au Maroc. Ils étaient 53 000 l’année dernière et
50 000 en 2009. «C’est une vraie promotion de la chasse dans notre pays, qui n’exclut désormais aucune catégorie sociale», se félicite Mohamed Endichi, directeur de la lutte contre la désertification et de la protection de la nature du Haut commissariat aux eaux et forêts (HCEF). Ces dizaines de milliers de chasseurs arpenteront cette année 627 lots (dont 75 lots dédiés à la chasse touristique), soit une superficie totale de 2 millions d’hectares.
L’augmentation du nombre des chasseurs rend encore plus lourde la tâche de l’organisme de tutelle, le Haut commissariat aux eaux et forêts (HCEF), qui est tenu de contrôler l’application de la loi, sensibiliser et responsabiliser les chasseurs pour mieux pérenniser le gibier. Depuis quelques années, le HCEF préfère encourager la chasse dans les terrains amodiés, c’est-à-dire acquis à des associations ou sociétés de chasse touristique, pour que l’activité soit mieux régulée et contrôlée, selon un cahier des charges bien précis. Brahim, lui, est membre dirigeant de l’association Al Hamama créée en 1990, qui s’occupe aussi bien de la sensibilisation, de l’encadrement des chasseurs, de l’aménagement du territoire que du repeuplement (élevage du gibier pour le relâcher dans la nature). Comme quoi les chasseurs, contrairement à la réputation qu’on leur fait, se défendent- mordicus, «ne sont pas que des tueurs des animaux».

De la chasse loisir au rôle de préservation des espèces

Cela dit, ne peut pratiquer la chasse qui veut. L’exercice de cette activité est strictement réglementé. Il est subordonné à quatre conditions essentielles : un permis de port d’armes (le document le plus important dans le portefeuille du chasseur, délivré  par les services du ministère de l’intérieur), une licence de chasse délivrée par la Fédération royale marocaine de chasse, la souscription à une assurance et le paiement d’une taxe annuelle.
Que chasse-t-on au Maroc ? Le gibier est très varié : sanglier, cerf, mouflon, lièvre, lapin, perdrix, faisan, pigeon, alouette, bécasse, caille, tourterelle, grive, oie, canard, bécassine… Mais, attention ! met en garde Youssef Alaoui, auteur d’un ouvrage de référence intitulé La chasse au Maroc (Editions Le Cèdre, 2008, 212 pages), «autrefois le chasseur, écrit-il, avait un loisir, aujourd’hui, il a un rôle». Celui de préserver et de pérenniser la faune, puisque l’auteur, lui-même chasseur, ingénieur agronome et docteur en écologie, ne manque pas de constater la diminution inquiétante du petit gibier, comme les perdreaux gambras et les lièvres, entre autres. Certains gros gibiers, comme le mouflon à manchettes, étaient voués carrément à la disparition (à cause du braconnage notamment) si ce n’est l’intervention dès les années 60 de l’administration des Eaux et forêts pour sauver l’espèce.
Le gibier se trouve partout au Maroc, mais toutes les espèces ne sont pas autorisées à la chasse et sa période varie d’une espèce à une autre, «pour assurer leur cycle biologique», note M. Endichi. Si la chasse du perdreau, du lièvre et du lapin est autorisée pendant la période générale de la chasse, entre le début d’octobre et la fin de décembre, elle continue pour le sanglier jusqu’à la fin de février. Mais il y a des périodes de chasse spécifiques, comme par exemple pour la palombe ou le pigeon forestier dont la chasse est autorisée en été (juillet et août). «Mais tout dépend du territoire, le cycle biologique de l’oiseau n’est pas partout identique», ajoute M. Endichi.
Les chasseurs sont souvent d’un niveau socioprofessionnel plus ou moins aisé, mais pas spécialement : on y trouve des cadres, des gens issus de professions libérales, des patrons d’entreprises, des commerçants, mais aussi et ce n’est pas rare des personnes ayant une relation étroite avec le monde agricole et forestier, dont le père ou les oncles ont toujours été des chasseurs. Bouselham Mansouri est l’un de ces derniers. 36 ans, passionné de la chasse depuis l’âge de 18 ans ; voire depuis qu’il était enfant. «Nous avions une ferme sur la route de Kénitra, mon père, un promoteur immobilier, possédait une carabine, mais c’est mon oncle qui m’a inoculé cette passion. J’ai parcouru à ses côtés plusieurs forêts, mais c’est avec la carabine de mon père que j’ai appris à tirer avant de faire une formation dans un club de tir. Sachez-le, je suis un bon tireur, je fais souvent le plein des pièces autorisées par la loi», raconte-t-il avec fierté.
Il faut le savoir, les quantités autorisées à la chasse sont limitées. Chaque année, l’organisme de tutelle (Eaux et forêts en concertation avec le Conseil supérieur de la chasse) détermine le territoire où chasser, le quota des gibiers à abattre et à ne pas dépasser sinon on est passible d’une amende. Cette année par exemple, la chasse est limiteé à quatre perdreaux, un lièvre, un ou deux lapins par personne et par jour. Pour le gros gibier, comme le sanglier, on n’est pas autorisé à chasser plus d’une unité par jour et par chasseur. Quant à des espèces comme la gazelle, le cerf ou le mouflon, elles sont carrément rayées de la liste, à cause de leur rareté, laquelle a poussé l’administration des Eaux et forêts à les réintroduire dans certaines régions. A souligner que ce sont des gardes chasseurs bénévoles, choisis par la fédération en concertation avec les associations, qui contrôlent l’application de la loi, qui dressent les PV, en sus de leur travail de lutte contre le braconnage. A la fin de chaque saison de chasse, on fait le compte : l’année dernière, par exemple, la moyenne du nombre de perdreaux abattus a été de 2,04 par chasseur et par jour, contre 2,02 la saison d’avant ; le nombre de sangliers abattus a atteint 5 139 contre 3 253 la saison d’avant, soit une augmentation de 60%. L’augmentation du nombre de chasseurs, donc celui du gibier abattu, ont dopé en 2011 les recettes de 19% par rapport à l’année dernière : de 23 MDH on est passé à 30,33 MDH. Ce sont surtout les permis de licence de chasse, les redevances des amodiations (600 en 2010-2011) et les amendes qui alimentent le fonds du HCEF. Sachant qu’un permis de chasse pour gibier sédentaire, gibier d’eau et gibier migrateur coûte 150 DH ; 1 000 DH pour un chasseur étranger (chasse touristique). Pour chaque sanglier abattu on paye 100 DH par chasseur national et 500 DH par chasseur étranger non résident. «Ces recettes sont redéployées au profit des populations du gibier», souligne M. Endichi. On procède aussi chaque année à des lâchages d’oiseaux : 79 000 unités dont 70 000 perdreaux ont été lâchés durant la saison 2010-2011. Une façon de contribuer à la conservation et au développement du gibier et de la faune.

Pratiquer la chasse peut coûter jusqu’à 20 000 DH par an

Mais revenons à M. Bouselham, qui est lui-même garde chasseur fédéral bénévole. Dans la tradition des chasseurs, dans la région située entre Rabat et Kénitra, on entame la saison de la chasse en organisant la veille de l’ouverture de la chasse «une soirée animée par les tolbas, tout en sacrifiant des âtrousses (béliers), pour amener la baraka. C’est essentiel pour avoir une bonne saison», prévient notre chasseur.
C’est dans la région de Shoul (entre Salé et Kénitra) que commence pour lui la saison de chasse. Mais là, on ne se contente pas que du gibier sauvage. Pour mieux préserver ce dernier, les chasseurs se cotisent, achètent des centaines de faisans et les lâchent dans la nature la veille des sorties. «Le dimanche, à l’aube, avec nos treillis, brodequins et casquettes, porte-gibier à la main et documents de chasse en poche, nous partons, fusils à l’épaule, à la rencontre de la nature», raconte Bouselham.
Outre Shoul, ce dernier, en compagnie de deux ou trois autres chasseurs, ne peut terminer la saison de chasse sans se rendre dans les forêts du nord du pays, au moins un dimanche. Le groupe est là, dès l’aube, à la poursuite du perdreau, du lièvre et de la bécasse, abondants dans cette région.
«C’est comme ça chaque année, le soir nous rentrons le porte-gibier plein à craquer. Mais, c’est moins ce dernier qui nous intéresse, que la passion de la chasse  elle-même», conclut Bouselham. Une passion qui n’est pas à la portée de n’importe qui : en moyenne, entre le permis de chasse, l’assurance, la carte de la fédération, la tenue, les accessoires, le fusil et la cotisation due à l’association amodiataire, le montant peut facilement atteindre 20 000 DH.
Un prix que paie sans rechigner Brahim Haddane, pour qui la chasse est «une satisfaction physique et morale qui n’a pas de prix».

A lire aussi :

La chasse n’est pas réservée à une classe sociale particulière au Maroc
Ce que l’on chasse au Maroc