Trouble d’apprentissage chez les enfants : un calvaire pour les parents

L’Association marocaine des troubles et difficultés d’apprentissage plaide pour une loi encadrant la scolarisation des enfants concernés. Des sondages effectués entre 2010-2019 révèlent que 10 à 13% des enfants présentent des troubles d’apprentissage. La majorité des enseignants ignorent l’étendue du mal. Une école spécialisée devrait ouvrir dès la prochaine rentrée.

Une école spécialisée pour les enfants souffrant de troubles d’apprentissage. C’est le projet sur lequel planchent actuellement l’Association marocaine des troubles et difficultés d’apprentissage (AMTDA), l’Initiative nationale de développement humain, la délégation du ministère de l’enseignement nationale de Hay Hassani ainsi que le gouverneur de cette même préfecture. Une école qui sera équipée et organisée selon les normes et critères internationaux. Elle permettra d’assurer aux enfants une rééducation en temps scolaire.

Ce projet qui devrait, peut-être, démarrer au cours de la prochaine année scolaire atteste de la prise de conscience de la problématique des troubles d’apprentissage chez les jeunes enfants. Dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, dyspraxie… autant de troubles, souvent non détectés chez les enfants, qui les mettent en situation d’échec scolaire. C’est pourquoi, en 2010, un groupe de parents confrontés à ces problèmes a pris l’initiative de créer l’Association marocaine des troubles et difficultés d’apprentissage dont l’objectif premier était, explique Zhour El Qouider, présidente de l’association, «de faire un état des lieux et de sensibiliser les enseignants à cette problématique. Nous avons travaillé, et nous travaillons toujours avec la délégation Hay Hassani du ministère de l’éducation nationale qui est très impliquée, il faut le dire, dans des écoles publiques et auprès de jeunes enfants dont l’âge varie de 7 à 12 ans et peut aller jusqu’à 16 ans dans le cas des élèves de l’éducation non formelle».

D’après les chiffres communiqués par l’AMTDA, les sondages effectués, entre 2010 et 2019, ont révélé que 10 à 13% des enfants scolarisés dans les 78 écoles visitées présentent des difficultés et des troubles d’apprentissage. Les écoles sont implantées à Casablanca, Ksar El Kébir, Ain Atik et Nouasser. Outre les dépistages effectués, l’association a également organisé des ateliers au profit des enseignants afin de les sensibiliser à ces problèmes. Il est à noter qu’aujourd’hui la majorité des enseignants au Maroc continue d’ignorer les troubles d’apprentissage qui touchent de nombreux élèves. Cette méconnaissance pénalise les enfants et les pousse parfois à abandonner leur scolarité. Ce qui les conduit, plus tard, à être dans une situation de marginalisation et de stigmatisation. Et la première marginalisation est subie, souligne Mme Qouider, «lorsqu’ils sont rejetés des écoles privées. En effet, les établissements n’hésitent pas, au premier trouble détecté, alors que le handicap n’est pas apparent chez ces enfants, à les renvoyer, prétextant qu’ils n’ont pas leur place dans une classe normale !». Et d’ajouter : «C’est un double traumatisme, aussi bien pour l’enfant que pour les parents qui sont désespérés». Zhour Qouider, elle-même dyslexique et mère de deux garçons dyslexiques, a été contrainte d’inscrire ses enfants dans un établissement de la Mission française après leur renvoi de l’école privée. Ce n’était pas un choix délibéré mais, explique-t-elle, «une obligation afin de leur permettre de poursuivre leurs études normalement car ils ne souffrent pas, comme tous les autres enfants, de déficience intellectuelle mais ont un trouble d’apprentissage qui peut être surmonté s’il est détecté et pris en charge à temps».

Une note ministérielle fixe les aménagement à mettre en place en fonction des handicaps…

C’est pour permettre à ces enfants de poursuivre normalement leur scolarité que cette association et trois autres nouvelles, implantées dans les villes de Marrakech, Kénitra, El Jadida et Agadir, se battent au quotidien.

Aujourd’hui, l’AMTDA appelle les parents et les enseignants à être très attentifs afin de détecter ces troubles rapidement et pouvoir les prendre en charge. Mohamed Benani, psychomotricien à Rabat, avance que «les troubles d’apprentissage sont rarement pris en considération dans les écoles en raison, d’une part, de l’ignorance du corps enseignant, et, d’autre part, des familles aussi. Toutefois, on note que durant ces dix dernières années, il y a eu une prise de conscience dans les villes de Casablanca et Rabat, et dans une moindre mesure dans d’autres régions du pays. Ce qui a permis la création d’associations et la sensibilisation du ministère de l’éducation nationale à cette problématique. Mais il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine». En 2006, en effet, reconnaissant la dyslexie comme étant un handicap, le ministère de l’éducation nationale avait publié une note précisant les divers aménagements à mettre en place en fonction des handicaps. Il s’agit notamment de l’accompagnement d’un adulte appelé «Assistante de vie scolaire», l’adaptation des questions et autres énoncés d’examens ainsi que l’utilisation de matériel pédagogique. Des mesures permettant aux élèves concernés de bénéficier d’adaptations durant les examens de passage d’un cycle scolaire à l’autre, notamment le certificat d’études primaire, le brevet d’études secondaires ainsi que le baccalauréat. Il importe de souligner que pour bénéficier de ces aménagements, il faut présenter un bilan médical, orthophonique, psychomoteur ou neuropsychologique précisant les troubles de l’enfant. Cette note ministérielle de 2006 a été révisée en 2013 suite aux réclamations des parents qui exigeaient l’adaptation des contrôles continus et des examens de passage. Et une année plus tard, en 2014, le ministère a procédé à une nouvelle modification de la note en vue d’intégrer l’adaptation des conditions de passage et de correction de l’examen national du Bac pour élèves en situation de handicap et ceux ayant des troubles d’apprentissage dans le cahier des procédures de passage des examens des trois cycles. L’objectif étant, selon l’association, «de garantir à tous ces enfants une égalité des chances en tenant compte, d’une part, de leurs besoins aux niveaux cognitif, affectif, psychomoteur et social, et, d’autre part, des spécificités des différents types de déficiences existants».

La note ministérielle est une avancée certes pour les associations mais elles réclament un véritable cadre juridique. «On demande une loi encadrant et organisant la scolarisation des enfants présentant des difficultés d’apprentissage. Ce texte devrait prévoir des mesures d’adaptation des examens, la formation des enseignants, la désignation des divers spécialistes devant prendre en charge l’enfant et enfin les procédures de prise en charge et de remboursement des frais», explique Zhour Qouider qui tient à préciser qu’aujourd’hui «les diagnostics sont très difficiles en l’absence de spécialistes et aussi les frais de prise en charge sont coûteux pour les familles démunies».

Une longue et coûteuse prise en charge…

Les troubles de l’apprentissage sont nombreux et difficiles à diagnostiquer. Il convient alors de distinguer entre trouble et difficulté d’apprentissage. Selon les spécialistes, le trouble est spécifique et structurel. C’est une déviation du développement. Tandis que la difficulté est un petit décalage dans le temps qui peut se rattraper rapidement. Ainsi, si certains enfants présentent un retard de parole, d’autres ont du mal à constituer une phrase, à communiquer avec les autres, peinent à lire, à écrire, à calculer ou, encore, souffrent d’un déficit d’attention. «Quand ils ne sont pas pris en charge, et quand il n’existe pas d’aménagements spéciaux à l’école, ils mènent tout droit à l’échec scolaire. Ils peuvent également avoir des répercussions psychologiques», précise Mohamed Benani, qui ne manque pas de souligner la nécessité d’un suivi assuré par plusieurs spécialistes, dont des orthophonistes, des orthopédagogues, des psychomotriciens, psychologues. Le traitement, long et coûteux, reste inaccessible pour un grand nombre de familles pour des raisons d’éloignement. Par exemple, les orthophonistes sont fortement concentrés sur l’axe Casablanca-Rabat.

Tout aussi problématique, les soins sont, selon Zhour Quider, coûteux et non remboursables. Une consultation chez un orthophoniste peut, indique la présidente de l’AMTDA, coûter 150 à 500 dirhams. Le bilan d’évaluation du quotient intellectuel de l’enfant chez un pédo-psychologue peut être facturé jusqu’à 1500 dirhams! Sans compter que souvent les familles font appel à une adulte accompagnant, appelée aussi assistance de vie scolaire, dont les frais s’élèvent jusqu’à 4 000 DH par mois. Des frais qui ne sont pas récupérables par ailleurs. Pour Amina, mère d’une petite fille dyslexique, «la prise en charge est un véritable parcours du combattant dans la mesure où il nous a fallu plusieurs mois pour tomber sur le bon psychologue qui a affectué le diagnostic. Et nous avons dépensé beaucoup d’argent en faisant plusieurs consultations chez plusieurs médecins. Par ailleurs, la compagnie d’assurance a refusé de nous rembourser les consultations, prétextant que l’enfant n’a pas été adressé par son pédiatre. Une fois, c’est un dossier de 5 000 DH qui a été refusé!». Amina a dû poursuivre le suivi de sa petite fille chez un orthophoniste et un psychomotricien, sans compter sur la couverture médicale. Et elle conclut, en rappelant la nécessité d’un cadre juridique, «que si moi j’ai pu, grâce à de gros sacrifices, couvrir les frais de suivi de mon enfant, il y a des dizaines de familles qui sont dans l’impossibilité de le faire! Ce qui devrait interpeller le gouvernement à mettre en place un dispositif de prise en charge des troubles d’apprentissage car, il faut le reconnaître aujourd’hui, c’est une réalité à laquelle sont confrontés plusieurs familles !».

«Nous avons trois centres de dépistage dans lesquels nous recevons 200 enfants par mois»

La Vie éco : Il y a une prise de conscience des difficultés d’apprentissage, toutefois le diagnostic et la prise en charge restent contraignants. Pourquoi ?
En effet, les troubles ne sont pas détectés en milieu scolaire parce que les enseignants ne sont pas formés en la matière. Parfois, dans certains milieux les familles aussi passe à côté. Par ailleurs, il faut reconnaître qu’au Maroc le diagnostic et la prise en charge se font quelque peu dans l’anarchie. Alors que dans certains pays comme la France, la Belgique ou encore le Canada, il y a dans les écoles des orthopédagogues qui en cas de difficultés scolaires d’un enfant procèdent à l’évaluation de ses capacités et décident d’une prise en charge qui doit se faire à quatre niveaux : le pédo-psychologue qui effectue le diagnostic pour savoir s’il s’agit d’un problème organique, donc d’une maladie ou d’un trouble d’apprentissage. Ensuite, le neuropsychologue qui évalue les capacités cognitives de l’enfant pour savoir s’il a un problème de mémoire, d’attention, de concentration et mesure son QI, l’orthophoniste qui se penchera sur les capacités de langage et enfin le psychomotricien qui devra se prononcer sur la coordination du corps et les repères de l’enfant dans l’espace.
Le Maroc doit s’inspirer de ces modèles qui sont aussi mis en place dans certains pays arabes comme le Qatar, les Emirats arabes unis et l’Arabie Saoudite.

En attendant, votre association a mis en place un dispositif de prise en charge…
En effet, depuis 2010, l’association a ouvert à Casablanca trois centres de dépistage et de rééducation des enfants atteints. Ils opèrent dans des régions où les enfants sont issus de milieux démunis. Cela s’est fait avec le soutien de l’INDH et du MEN.
Nous avons cinq classes qui reçoivent environ 200 enfants par mois. Et nous avons aussi mis en place des programmes de formation des enseignants où nous avons pu former des éducateurs et des éducatrices grâce à la présence d’experts et d’une subvention de l’INDH…

Vous êtes la première association qui s’intéresse à cette problématique, d’autres ont vu récemment le jour. Travaillez-vous en coordination avec elles?
En effet, il y a des associations à Kénitra, Salé, Rabat , Agadir et à Bernoussi, sans compter nos antennes à Témara et Ksar El Kébir. Nous défendons toutes la même cause, celle des enfants en difficultés d’apprentissage, et le même objectif, à savoir leur assurer une scolarisation normale. Et toutes nous réclamons la mise en place d’un dispositif légal. Maintenant, il est vrai que nous ne travaillons pas sur un plaidoyer. Ce chantier va être lancé…

 

Selon les spécialistes, les troubles d’apprentissage peuvent troubler le langage oral, l’orthographe et l’écriture. Ainsi, lorsque l’enfant présente des problèmes du langage oral, il ne comprend pas correctement le message qui lui est transmis, ou bien, lui-même, ne sait pas exprimer sa pensée oralement. Cela peut provenir d’un simple retard se résorbant facilement, comme il peut s’agir d’un trouble tel que la dysphasie. En ce qui concerne le langage écrit, l’enfant peut présenter des faiblesses pouvant être corrigées avec du coaching ou du soutien scolaire.
Par ailleurs, l’enfant peut aussi souffrir de dyslexie (incapacité à apprendre la lecture), de dysgraphie (inaptitude à écrire) ou de dysorthographie (défaut d’acquisition et de maîtrise des règles de l’orthographe)… Des dysfonctionnements d’origine neurologique, nécessitant un traitement spécial sur le long terme.
La correction de ces difficultés ou troubles d’apprentissage nécessite l’intervention de plusieurs spécialistes, notamment des orthophonistes, des psychomotriciens ainsi que des psychologues…