Triporteurs au Maroc : des trois-roues à  tout faire…

On les trouve désormais partout, dans le centre-ville comme dans les quartiers périurbains, pour le transport des marchandises comme des personnes. A partir de 3 DH pour les courses de courte distance, le triporteur est à  la portée des petites bourses.

Nous sommes à Derb Omar, l’un des quartiers commerciaux les plus importants de la capitale économique. En ce jour de semaine, les affaires sont en sommeil. En témoigne la file de camions, camionnettes et triporteurs qui attendent leur tour afin d’effectuer des voyages de marchandises. Des dizaines de triporteurs stationnent depuis le petit matin dans tout le quartier. Ils sont si nombreux qu’ils éclipsent les quelques petites camionnettes appelées communément «Honda», qui ont choisi un autre spot afin d’éviter une concurrence, qui a pour premier et seul argument le prix. «Ils cassent les prix et en ces temps de crise, c’est le prix qui compte en premier. Ils proposent parfois la moitié des tarifs de transport pratiqués par les véhicules à quatre roues», explique Mohamed, propriétaire d’une «Honda».

Derb Omar, Garage Allal…

S’ils sont quasiment tous d’origine chinoise, les triporteurs qui circulent dans les rues de Casablanca comme dans d’autres villes du Royaume arborent des marques différentes. La plus répandue, le fameux triporteur Docker, est montée au Maroc, dans une usine de Tit-Mellil mais on retrouve également Top Moto, Hounday, Osaka, JK Motor, Kanter, Kajang, Falco ou encore Yamazuki Moto.

Une panoplie de marques pour une qualité somme toute médiocre. «J’ai acheté mon triporteur Docker il y a de cela 14 mois à 16 000 DH. La moto souffre parfois de problèmes mécaniques. Mais les pièces de rechange sont disponibles et pas très chères», explique Hicham, qui balade son triporteur entre Derb Omar et Garage Allal, autre point de rassemblement des triporteurs. Mohamed qui affiche depuis des semaines sur sa moto une annonce de vente ne cache pas sa déception : «Ces triporteurs de fabrication chinoise ne durent que quelques mois avant qu’ils ne tombent en panne. Il faut alors changer les pièces, les unes après les autres. En plus, la caisse ne supporte pas la pluie, le bois pourrit facilement. Tout rouille…».
Hicham, comme une partie des chauffeurs de triporteurs spécialisés dans le transport de marchandises, possède sa liste de clients. «Je travaille avec les distributeurs d’aluminium. Je transporte la marchandise pour le compte des grossistes et de leurs clients. Le prix de la course dépend de la distance à parcourir. De 20 DH à 80 DH pour des courses de plus de 15 kilomètres. Cela dépend également de la tête des clients», ajoute malicieusement Hicham. Son revenu quotidien ? Entre 0 et 150 DH, selon les jours… Hicham se qualifie de «taleb mâachou» et estime qu’il y a  toujours de la place pour tout le monde. «Chacun des transporteurs prend un petit morceau du gâteau», conclut-il, le sourire aux lèvres.
Derb Omar est l’espace idéal pour ces transporteurs à la sauvette. On y retrouve les commerçants de pièces détachées pour triporteurs ainsi que des mécaniciens.

Les triporteurs, spécialisés dans le transport de marchandises mais aussi des personnes, stationnent à proximité de toutes les zones marchandes de Casablanca. A Derb Omar, Garage Allal, mais aussi très tôt le matin à proximité du marché de gros de Hay Lalla Meriem, à côté des nouveaux abattoirs ou lors des marchés hebdomadaires comme celui de Sbit à Sidi Moumen, Médiouna ou à Had Soualem. «La plupart de ceux qui assurent le transport de marchandises jonglent entre les différents spots afin de pouvoir assurer une rentrée décente. Pour moi, la journée commence à 6 heures du matin au marché de gros et se termine parfois tard le soir à Garage Allal», explique Nouredine, ami de Hicham et transporteur de marchandises par triporteur.

En effet, d’un moyen de livraison de marchandises, le triporteur est devenu ces dernières années un véritable moyen de transport en commun. Une filière qui trouve beaucoup de succès dans les zones périurbaines, mais également à l’occasion du match hebdomadaire de football qui implique une des équipes casablancaises. De fait, les jeunes profitent des nombreuses lacunes du système de transport en commun dans les villes, pour se faire une petite place à côté des grands taxis et des «khattafas» (transporteurs clandestins).

Au service du Raja et du Wac…

Dimanche 6 janvier, le Wydad de Casablanca reçoit l’équipe du Moghreb de Tétouan au Complexe sportif Mohammed V. L’enjeu est de taille : si les Rouges gagnent ce match, ils prendront la deuxième place et pointeront désormais à deux points du leader, son principal rival, le Raja de Casablanca. Le public est donc au rendez-vous, les triporteurs aussi ! Ces véhicules à trois roues assurent une part importante des déplacements des supporters le jour du match, surtout que les bus se font rares ce jour-là parce qu’ils font souvent l’objet d’actes de vandalisme. Les taxis, petits et grands, refusent systématiquement de prendre cette clientèle. «C’est une opportunité qui profite à tout le monde, autant à moi qu’aux nombreux wydadis du quartier d’Oulfa. En plus, c’est un service que je rends aux supporters du Wydad», lance Rachid, chauffeur d’un triporteur spécialement adapté au transport des personnes. Son engin est muni d’une cage en fer couverte d’une bâche. Des bancs latéraux font office de sièges. Les supporters sont massés à l’intérieur du triporteur et font le voyage en scandant leurs slogans favoris.

«J’habite Derb Soltane et je fais toujours ce trajet en triporteur pour le prix de 5 DH le voyage. C’est vrai que nous sommes un peu nombreux dans cette caisse, une vingtaine parfois, mais c’est chaleureux et le chauffeur me dépose à côté de la maison», explique Soufiane, 18 ans. Pour le match du week-end, chaque quartier possède ses propres chauffeurs de triporteurs. «Il y a ceux qui s’occupent du transport pour l’Ancienne Médina, d’autres pour les quartiers de Hay Farah, Derb Soltane et Sidi Othmane… Dans les triporteurs, l’ambiance est assurée. Et comme le chauffeur est du même quartier que les passagers, il n’y a forcément pas de casse», conclut Rachid qui précise qu’il n’y a pas de limites pour les places…
Pour cette journée de la «Botola», la police se montre plutôt indulgente surtout pour les voyages de retour. L’objectif des services de sécurité étant de voir les quartiers du centre-ville évacués au plus vite par des supporters, au comportement parfois problématique.

Autre grand point de ralliement des triporteurs : les quartiers industriels de la capitale économique. A proximité du quartier industriel Moulay Rachid, ils assurent le transport des ouvriers et des ouvrières des environs, Hay Moulay Rachid, Groupes 2, 3, 4 et 5, Douar Sekouila ainsi que Lahraouiyyine vers les usines de Hay Moulay Rachid. Là, il n’y pas de tarif fixe. Pour les courtes distances, la course coûte 3 DH. Une aubaine pour les habitants de ces quartiers limitrophes qui souffrent d’une défaillance des services publics. Les chauffeurs des triporteurs sont tous originaires de ces quartiers et opèrent tôt le matin. Même topo dans d’autres extensions de Casablanca, à Médiouna et Daroua, par exemple, où l’anarchie se justifie par une absence totale de transport en commun, parfois même de  grands taxis.

Les célébrations religieuses représentent également une réelle opportunité pour les chauffeurs de triporteurs. A côté du rendez-vous d’Aïd Al Adha où les triporteurs sont utilisés pour le transport du mouton, il y a la fameuse «ziyara». Les triporteurs s’activent durant cette journée de visite des cimetières, le 27e jour de Ramadan, notamment vers le grand cimetière d’Arrahma, situé sur le territoire de Dar Bouazza.
On assiste au même scénario que celui du match dominical avec un défilé de triporteurs, sauf qu’à la place des ados allumés, supporters des Rouges ou des Verts, se trouvent cette fois-ci des familles, venant des quatre coins de la métropole, pour se recueillir sur la tombe d’un être cher.

Les triporteurs ont créé des opportunités de travail et représentent aujourd’hui une source de revenus pour des milliers de familles casablancaises. Pour exemple, durant la saison estivale, les triporteurs assurent une partie du transport pour les estivants de différents quartiers de la ville vers la plage d’Aïn Diab. D’autres proposent à proximité de la plage sur des triporteurs blancs, le «babbouche», les fameux bols d’escargots avec sauce fumante et piquante. Des marchants ambulants font le tour des quartiers du centre-ville à bord de triporteurs afin d’écouler fruits et légumes, à un prix convenable et à proximité. On retrouve aussi des triporteurs stationnant devant les mosquées, les souks et les kissariates. Des marchands y vendent de «la ribakha», une marchandise variée qui va des ustensiles de cuisine aux dattes, en passant par le savon, les brosses…

Des électriciens et autres menuisiers utilisent leurs triporteurs comme ateliers ambulants. Dans les quartiers industriels, ces véhicules servent de snacks pour permettre aux ouvriers des usines de se restaurer. D’autres ont muni  leur triporteur de caissons isothermes, comme les poissonniers, permettant à ces marchants ambulants de travailler dans des conditions respectant les normes de salubrité. Dans la ville nouvelle de Tamesna, c’est un triporteur qui assure le transport scolaire pour les enfants d’une école ! Même les délinquants ont découvert les «vertus» des triporteurs. A Casablanca, plusieurs agressions ont été commises par des malfaiteurs à bord des trois-roues, la caisse de transport servant de cache pour les malfrats.
S’il profite à une population à la maigre bourse et constitue une source de revenu pour des dizaines de milliers de familles, le triporteur, utilisé pour le transport des passagers, représente toutefois un danger pour la sécurité corporelle des citoyens. L’assurance ne couvre que deux personnes. En cas d’accident, les droits des passagers ne sont même pas reconnus par l’assurance. La police procède parfois à des opérations de saisie de «papiers» des chauffeurs de triporteurs qui s’improvisent transporteurs clandestins de passagers, mais l’anarchie reste de mise, surtout dans les quartiers périphériques et les zones périurbaines. Une anarchie qui peut avoir des conséquences dramatiques…