Travail domestique : Questions à Mohammed Ennahili, Président de l’organisation Alternatives pour l’enfance et la jeunesse

La loi 19-12 cautionne l’exploitation !

Mohammed-EnnahiliLa Vie éco : Tout d’abord, parlez-nous un peu de votre association, ses objectifs…

Alternatives pour l’enfance et la jeunesse est une association nationale indépendante avec pas moins de 47 sections dans tout le Maroc. Nous militons pour les droits des enfants et des jeunes à travers un travail de plaidoyer auprès des autorités publiques. L’association se donne également comme objectif la prise de conscience par les enfants et les jeunes de leurs droits éducatifs, culturels et sociaux ainsi que de leurs responsabilités. Nous militons pour une véritable action associative capable de promouvoir les valeurs de solidarité et d’humanité.

En quoi, pour vous, la loi relative au travail domestique est-elle scandaleuse ?

Le vote du lundi 9 mai qui avalise le travail des mineurs comme domestiques à partir de 16 ans est un acte inqualifiable et contraire aux réformes juridiques et des droits de l’homme dans ce pays. C’est un viol juridique des droits fondamentaux des enfants et qui consistent en l’éducation, la scolarisation, le droit à la santé, à la sécurité et à la protection contre toutes les formes d’abus. C’est également une décision qui est à l’opposé de la Constitution de 2011 et en contradiction avec les conventions internationales des droits des enfants. Pour notre association, cette loi cautionne l’exploitation des enfants puisqu’elle les sort des bancs de l’école et les met entre les murs des maisons où ils sont victimes d’esclavagisme.

Pourquoi, selon vous, la majorité gouvernementale a opté pour 16 et non pas 18 ans comme âge minimum pour le travail domestique ?

L’Exécutif évoque des arguments d’ordre économique. Ces petites filles participeraient à la lutte contre la pauvreté qui frappe leurs familles. Et ce, en condamnant ces mineurs à l’enfer des travaux forcés, à la maltraitance et à l’abandon scolaire. Le volet des droits a été totalement absent dans cette prise de décision. Nous considérons l’article 6 de la loi 19.12 avalisant le travail des mineurs en déphasage total avec les acquis politiques, sociaux que le Maroc a pu gagner ces dernières années. Nous appelons donc les parlementaires à voter contre cette loi lors de la séance plénière.

Y a-t-il d’autres points qui fâchent dans ce projet de loi ?

Nous ne sommes pas contre une loi encadrant le travail domestique au Maroc. Bien au contraire. Nous avons d’ailleurs, en tant que tissu associatif national, milité pour une loi qui garantit les droits des domestiques de maison.

C’est le volet qui concerne le travail des mineurs qui nous interpelle vu notre mission en tant qu’association. Nous considérons que la place naturelle des enfants se trouve dans l’école et chez leurs familles et non pas dans une quelconque demeure où ils sont exploités.

Qu’en est-il des engagements internationaux que le Maroc a signés concernant les droits des enfants ?

La décision prise par les partis au pouvoir de voter pour cette loi qui permet le travail/exploitation des mineurs va à l’encontre des réformes entreprises ces dernières années dans notre pays, mais aussi contre les conventions internationales (convention des droits des enfants et de l’Organisation internationale du travail), les avis du CNDH, de l’UNICEF ainsi que de tout le tissu associatif national.

En tant qu’association œuvrant dans le domaine des enfants, quels sont les types de violence dont sont victimes les petites bonnes ?

Il s’agit de toutes les catégories de violence : physique, verbale, sexuelle, isolement, travail pénible pendant plus de 100 heures par semaine. Les petites domestiques n’ont pas droit au repos, ni à des vacances. Elles sont mal nourries et ne sont parfois même pas soignées quand elles tombent malades. Elles sont victimes de violence qui peut occasionner leur mort ou les pousser au suicide. Ce qui est problématique, c’est qu’on ne ressort ce dossier que quand une petite domestique trouve la mort par suite de sévices des employeurs et que ces incidents fassent la une de la presse.

Disposons-nous de statistiques dans ce registre ?

Selon l’étude nationale sur l’emploi, le nombre d’enfants actifs entre 7 et 15 ans a été de 174 000 en 2010 alors qu’ils étaient 517000 en 1999. Beaucoup travaillent dans le secteur agricole, le textile, le commerce… Quant aux enfants domestiques de maison, les chiffres de la société civile parlent de 50 000 à 80 000. Les statistiques montrent que 86% d’entre eux viennent des campagnes.

Est-ce que la promulgation de lois interdisant le travail des enfants suffit-elle pour éradiquer ce phénomène ?

Nous n’avons pas besoin seulement d’une loi pour interdire le travail des domestiques mineurs, mais également de mesures parallèles afin de lutter contre la précarité dans les régions sinistrées du pays. Il faut également sensibiliser les parents et les aider afin de choisir l’école pour  leurs filles.