Toxicomanie : Questions à  Abdessamad Tahf, Coordinateur du Réseau associatif de lutte contre la consommation des drogues au Maroc

«La drogue touche villes et campagnes, adultes et enfants, hommes et femmes»

La Vie éco : Pouvez-vous nous raconter l’histoire de votre réseau ?

Nous avons commencé nos activités il y a de cela dix ans avec la caravane «Non au karkoubi» formée par trois associations casablancaises, Al Azhar, Addil Al Warif et l’Heure joyeuse. Etant nous-mêmes résidents de quartiers populaires, nous étions touchés directement par ce phénomène. En 2005, les psychotropes faisaient un ravage et se vendaient à un prix excessivement bas, parfois 3 DH l’unité. Nos quartiers étaient des espaces de guerre avec comme conséquence de la violence, des vols, des viols, des meurtres, des parricides et des matricides. Grâce à la caravane «Non au karkoubi», nous avons pu sensibiliser l’opinion publique sur l’importance de lutter contre la consommation de tous types de drogues. Nous avons multiplié les initiatives en créant par exemple des clubs estudiantins contre la consommation des drogues dans les collèges et les lycées à Casablanca et ailleurs ou en lançant des opérations comme «Faites attention à vos enfants», «Prenez soin de votre santé», et ce, dans différentes régions du pays… Nous avons également créé un centre de lutte contre la consommation de la drogue à Dar Lamane, Hay Mohammadi et un centre de proximité à Aïn-Sebaâ, qui est le premier du genre au Maroc. Il vise à recevoir les victimes ainsi que leurs familles afin de leur prodiguer des conseils et de les orienter. Au sein de l’association, on retrouve aujourd’hui d’anciens drogués, des militants associatifs, des enseignants, des lycéens… Bref, des bénévoles qui s’engagent pour protéger nos enfants des affres de la dépendance aux drogues.

Où en est-on aujourd’hui par rapport aux drogues consommées au Maroc ?

Le Maroc est aujourd’hui un carrefour pour toutes les drogues. Du voisin algérien sont introduites les pilules de karkoubi et de l’héroïne. Du Nord comme des frontières sud du pays, le Maroc est ciblé par les mafias de la cocaïne et de l’extasy. Enfin, le marché interne fournit kif et hashish, en plus du maâjoune, de la kala et du silicium que l’on retrouve partout. Aujourd’hui, l’offre de la drogue est variée. L’addiction à ces différents types de drogues a des conséquences sur notre vie de tous les jours. Il y a bien sûr ce qu’on qualifie de tcharmil, mais également d’autres formes de violence. La criminalité, la prostitution et le terrorisme sont étroitement liés à la consommation et à l’addiction aux drogues.

Les effets sur la santé publique sont désastreux : maladies respiratoires, cancers et maladies psychiatriques… La drogue touche aujourd’hui villes et campagnes, adultes et enfants, hommes et femmes. Nous faisons face chaque jour à des crimes de plus en plus violents comme les parricides et les matricides. A cause de la drogue, des quartiers de plusieurs villes du Maroc sont devenus des lieux de violence et de non-droit et, plus grave, des endroits propices aux discours extrémistes. C’est pour cela qu’il faut mettre en place, le plus rapidement possible, une stratégie pour la protection des générations futures de l’addiction aux drogues. La toxicomanie est à la base de plusieurs problèmes sociaux majeurs et l’approche sécuritaire est insuffisante en l’absence d’une véritable «croisade» contre les drogues.

Et le karkoubi dans tout ça ?

Les efforts déployés par le ministère de l’intérieur ont permis de faire diminuer la présence du karkoubi dans différentes régions du pays, et ce, malgré l’intense trafic des mafias s’activant depuis l’Algérie.
 
Peut-on parler d’une stratégie nationale déployée par l’Etat pour lutter contre la consommation des drogues ?

Il n’y a aucune stratégie. Même pour ceux qui veulent s’en sortir, les soins sont presque inexistants. Casablanca ne dispose par exemple que d’un seul centre public de traitement des toxicomanes ! C’est une véritable catastrophe pour ces milliers de jeunes toxicomanes qui sont à la recherche de traitement, mais qui n’y ont pas accès. Idem pour les prisons où vit une population fournie de drogués qui n’ont pas accès aux soins.