Tout savoir sur «La 4», future chaîne nationale

Son démarrage est prévu fin janvier 2005. Elle diffusera, sur satellite, de 17 h à 23 heures.
La première langue utilisée est l’arabe dialectal.
Les programmes s’articulent autour de quatre pôles : apprentissages, vie professionnelle, vie sociale, culture et divertissement.
Sur le budget annuel prévu de 120 millions de DH, 75 ont déjà été octroyés par le Fonds d’aide au paysage audiovisuel.

C’’est officiel, Arrabiâa (la quatrième), première chaîne marocaine de télévision éducative et culturelle, commencera à diffuser ses programmes, au plus tard, vers fin janvier 2005. Chaîne thématique, elle est dans l’ordre chronologique la quatrième chaîne publique au niveau national après la RTM créée au début des années 1960, 2M fondée en 1989 (reprise par l’Etat en 1996), et la toute jeune, Al Maghribia, lancée le 18 novembre dernier. L’appellation n’est pas fortuite et n’a pas qu’une connotation chronologique. Elle renvoie également, selon ses concepteurs, à Arrabiî (printemps), signe de fraîcheur et de jeunesse, puisque le gros cœur de cible de La 4 sera la tranche d’âge 5-30 ans. Seul point commun avec Al Maghribia, La 4 sera aussi une chaîne numérique diffusant sur satellite et touchera donc la communauté marocaine à l’étranger. Au départ, elle aura ses studios dans les locaux de la RTM et dépendra de la première chaîne qui l’a enfantée. Du moins jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi sur la réforme de l’audiovisuel, votée par le Parlement, qui prévoit leur transformation en sociétés autonomes, filiales de la future Société nationale de radio et de la télévision (SNRT).
Mais, La 4, comme le stipule la loi sur la réforme de l’audiovisuel, doit, au préalable, à l’instar de tout autre chaîne (publique ou privée), soumettre son cahier des charges pour validation à la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA), organisme créé par dahir le 31 août 2002. Et à son instance délibérante, le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle (CSCA), mis en place, lui, le 9 février 2004. En tout état de cause, la nouvelle loi accorde un délai de 6 mois pour toutes les chaînes de radio et de télévision existantes pour s’adapter au nouveau dispositif législatif (quota pour le produit national, temps imparti aux formations politiques …).

Un projet vieux de dix ans, réactivé et mis au goût du jour en janvier 2004
La 4 démarrera donc dans moins de deux mois. Il faut dire que le projet d’une chaîne thématique éducative et culturelle au Maroc ne date pas de 2004. La RTM avait déjà initié pendant les années 1970-80 une grille de programmes intitulée Radio télévision scolaire (RTS) dont le concept est similaire à La 4. Mais les initiateurs du nouveau projet, tout en prenant acte de cette expérience, ne veulent pas renouveler l’expérience qui lui a été fatale : transformer la chaîne en classe. Hassan Esmili, ex-doyen de la Faculté des lettres et des sciences humaines de Ben M’sik à Casablanca et coordinateur du comité de pilotage du projet, est formel : «L’objectif n’est pas de mettre la télé au service de l’enseignement, mais celui de l’innover à travers la télé et d’accompagner la réforme du système éducatif marocain. Surtout ne pas faire comme en Egypte où il y a une dizaine de chaînes éducatives, mais qui ont transposé l’école à la télévision. Notre but est de produire des émissions qui accompagnent l’école et qui serviront l’école, et non l’inverse.»
Il a fallu quand même plus de dix ans pour que le concept de La 4 voie le jour. En 1994, avec le même Hassan Esmili et sur proposition du ministère de l’Information, une équipe a été formée pour se pencher sur le projet d’une chaîne thématique culturelle régionale. On en a formulé un qui émettrait par voie hertzienne et couvrirait un rayon de 100 km à la ronde autour de la ville de Casablanca. Présenté en 1994 à My Driss Alaoui M’dahgri, alors ministre de la Communication, le projet n’eut pas de suite. Faute de budget, avait-on prétexté. Début 2004, on revint à la charge. Les initiateurs, cette fois-là, s’appelaient le ministère de l’Education nationale (MEN), le ministère de la Communication et la Radio télévision marocaine (RTM). Un comité de pilotage a alors été mis sur pied composé d’acteurs de divers horizons(*). Lequel comité prépara un rapport sur le concept, une charte éditoriale, une étude de faisabilité (montage technique, humain et financier), et une étude de terrain qui démarra à Casablanca le 30 juillet 2004 pour s’achever à Laâyoune le 15 septembre.
Le secteur public n’est pas le seul à ressentir le besoin d’une chaîne éducative et culturelle. Le publicitaire Noureddine Ayouch, conscient du rôle que peut jouer la télévision dans l’éducation des Marocains et dans la sensibilisation au civisme, s’est investi pendant deux années dans la préparation d’un projet d’une chaîne privée baptisée Moufida (utile). C’est d’ailleurs ce projet qui était pressenti par les acteurs médiatiques et le public marocains à servir de première chaîne thématique télévisuelle marocaine, à la faveur de la nouvelle loi instituant la fin du monopole de l’Etat sur le champ de l’audiovisuel. Pour M. Ayouche, l’intérêt d’une chaîne éducative et culturelle «est d’autant plus évident qu’elle répond à un vide que les chaînes généralistes n’ont pas pu combler. Au niveau éducatif, il y a un certain nombre de messages à passer, à la seule condition de ne pas tomber dans le scolaire classique, et d’approcher l’éducatif dans le sens du civisme.»
Maintenant que La 4 a pris quelques longueurs d’avance sur Moufida, que propose-t-elle comme programmes ? Ceux-ci s’articuleront autour de quatre pôles, suivant les enseignements tirés de deux études menées par les initiateurs sur les besoins de la population : apprentissages, vie professionnelle, vie sociale, culture et divertissement. Les trois premiers pôles viennent répondre à trois types de besoins. Le premier a trait à la formation (orientation scolaire, alphabétisation, apprentissage des langues étrangères). Le deuxième concernera des émissions sur l’insertion professionnelle, la législation du travail, les modalités de création des entreprises. Le troisième type de besoins a trait à des questions touchant l’épanouissement de la personnalité du jeune et le civisme.

La femme n’a pas été oubliée
La chaîne visera principalement deux cibles : les enfants de 5 à 15 ans, et les jeunes de 15 à 30 ans. Pourquoi ces tranches d’âge ? M. Esmili considère que c’est à ce stade que «toutes les préoccupations du citoyen sont exprimées, les grands événements de sa vie sont vécus et les grandes décisions sont prises : choix scolaire, choix professionnel et devenir conjugal. C’est l’âge où les jeunes sentent un besoin de formation, de sensibilisation et de conscientisation.» Une autre cible connexe ou complémentaire : la femme. Parce que, jugent les concepteurs de la chaîne, c’est elle qui est l’objet de toutes les discriminations et c’est elle qui affiche le plus de retard en matière de développement.
Les quatre pôles déclinés ont en commun deux grandes finalités : information-vulgarisation et sensibilisation-conscientisation. Autant dire, informer le public le plus possible et essayer autant que faire se peut de lui faire comprendre l’information. Sensibiliser aussi, ajoutent les concepteurs de La 4, les jeunes Marocains sur les différents aspects de la vie sociale : depuis les droits et obligations jusqu’à la façon de se comporter dans la rue, en passant par la sécurité routière, la propreté de la ville et l’accomplissement des droits civiques.
En quelle langue la chaîne va-t-elle véhiculer ce travail d’information, de vulgarisation et de sensibilisation ? En langue dialectale (darija). «Afin d’atteindre le maximum de gens», estime M. Esmili qui considère, à juste titre, que l’arabe dialectal «est le véhicule linguistique national. C’est l’outil qui sert d’intercompréhension des différentes composantes de la communauté marocaine au-delà des régions et de la langue maternelle». Il reconnaît qu’il y a des gens qui n’utilisent que la langue berbère, surtout les plus petits et les plus âgés. Mais les lieux où la langue amazighe serait encore la seule et l’unique langue de communication vont en s’amenuisant. Là où il y a brassage de la population, ajoute Esmili, «c’est l’arabe dialectal qui prévaut».
Choix difficile. Certains se demandent d’emblée comment utiliser la darija dans une chaîne thématique. Abdellah Najib Refaif, journaliste et conseiller auprès de la direction de 2M, est de ceux-là. Il voit mal comment on peut utiliser l’arabe dialectal dans «une chaîne thématique». Il la voit plutôt dans une chaîne généraliste. «Lutter contre l’analphabétisme en apprenant l’arabe classique aux Marocains à travers la darija serait un peu paradoxal.»
La deuxième langue de travail de la chaîne serait la langue amazighe, dans ses différentes variantes. Sur ce plan, les responsables de La 4 travaillent en synergie avec ceux de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), pour atteindre un même objectif, affirment-ils : la standardisation de la langue et de la culture berbères. A ce niveau, ils estiment que la télévision est en mesure de jouer un rôle d’accompagnement efficace. Et l’ouverture sur l’étranger et sur les autres langues ? Pour l’apprentissage de ces dernières, plusieurs «classes» sont prévues. Du français, et particulièrement de l’anglais. Pour certains produits et à un certain horaire, il y aura même des émissions en langue étrangère. Mais l’accent, apprend-on, sera mis sur l’anglais. Car, quoique rayonnante dans le monde, estime M. Esmili, «cette langue est peu parlée au Maroc. Or, l’ouverture sur le monde passe par elle.»
Cela pour les programmes, et, pour la langue, qu’en est-il des horaires et de l’origine de la production ? Dans un premier temps, La 4 émettra 6 heures par jour, de 17 h à 23 heures. Elles seront partagées en moitié par la production de la chaîne et par des rediffusions. Mais les responsables de la chaîne comptent doubler cet horaire à partir de la deuxième année. On ambitionne de faire comme La 5 en France : dès la première année, faire des émissions d’enseignement après 23 heures. Une étude sera menée pour déceler les cours à problème, dans les différents cursus scolaires. On cherchera les professeurs qui sauront donner des cours adaptés à la télévision. «Afin d’éviter le cours banal, classique où un prof explique la leçon devant un tableau.»
Pour la provenance des émissions, il y aura trois sources : les productions internationales de maisons qui produisent en arabe (BBC, TV allemande…), qui seront soit passées en intégralité sous forme d’émissions, le cas échéant avec doublage ou sous-titrage en darija, soit diffusées partiellement et intégrées comme illustrations dans des productions nationales (débats). L’achat d’émissions représentera un total de 30 % des programmes. La deuxième source sera la production interne, dans une proportion estimée à 35 % (magazines, émissions de plateau …). La partie qui reste sera coproduite ou entièrement produite par des sociétés de production nationales. Deux raisons à cela, explique M. Esmili, «ça va apporter des idées nouvelles et de nouveaux concepts dont la chaîne aura besoin. Ça permettra aussi à la chaîne de contribuer au développement d’une industrie de la production audiovisuelle marocaine.»

30% des programmes proviendra de l’achat d’émissions
Quant au budget de fonctionnement, selon l’étude de faisabilité, il atteindra son rythme de croisière avec 120 millions de DH annuels. Une enveloppe de 75 millions de DH, pour commencer, est déjà octroyée par le Fonds d’aide au paysage audiovisuel. Tout cela ne constitue qu’un maigre budget pour faire de la télévision, reconnaît-on, mais duquel l’on essayera de tirer le maximum. Le système numérique et le développement de la production nationale extérieure à La 4 permettront des économies. On table aussi sur le sponsoring et l’on espère faire une télévision de qualité, toucher une large audience pour arriver à séduire les annonceurs.
L’intérêt d’une chaîne éducative et culturelle dans le paysage audiovisuel marocain n’est nullement contesté. Son lancement n’a pas moins pris de court le concepteur de Moufida, l’autre chaîne éducative privée en projet. Noureddine Ayouch se dit extrêmement inquiet de la similitude de La 4 avec le concept de sa future chaîne. Ce qui l’inquiète le plus, c’est qu’au moment précis où le pays se dote d’une loi qui libéralise l’espace audiovisuel, l’Etat met les bouchées doubles pour occuper le terrain. «Je ne sais pas quelle place sera laissée dans ces conditions au privé. Que cette libéralisation soit faite au profit de l’Etat, ça ne me gêne pas, mais qu’on le dise clairement. En tout cas ce n’était pas l’objectif de la réforme.» Et que pense-t-il des quatre pôles déclinés par les initiateurs de La 4 ? Selon lui, les volets Apprentissage et Vie professionnelle seraient éloignés de son projet. Mais pour les deux autres, Vie sociale, Culture et divertissement, il préfère ne pas se prononcer avant de voir la façon dont ils seront traités. Qu’ils soient traités différemment de la grille des programmes de sa future chaîne, des émissions et de la stratégie qu’il avait déclinées et dont les responsables de La 4 sont parfaitement au parfum, ne l’incommode nullement. Mais il se dit sceptique quant à la tournure qu’a pris la loi sur la libéralisation de l’audiovisuel. «L’esprit de la réforme qui met fin au monopole de l’Etat, telle qu’elle est menée, est en contradiction avec cette façon du secteur public d’occuper un terrain sur lequel le privé avait travaillé, a mobilisé des hommes et a investi des millions de dirhams. Ça serait dommage puisque c’est la réforme qui va en pâtir», conclut-il

«Il s’agissait surtout de ne pas faire comme en Egypte où il y a une dizaine de chaînes éducatives, mais qui ont transposé l’école à la télévision. Le but est de produire des émissions qui accompagnent l’école et qui serviront l’école, et non l’inverse.» «La 4» ne sera pas une chaîne scolaire.

La chaîne visera principalement deux cibles : les enfants de 5 à 15 ans et les jeunes de 15 à 30 ans, car c’est à ce stade que «toutes les préoccupations du citoyen sont exprimées : choix scolaire, choix professionnel et devenir conjugal. C’est l’âge où les jeunes sentent un besoin de formation, de sensibilisation et de conscientisation».

Noureddine Ayouche : «Je ne sais pas quelle place sera laissée dans ces conditions au privé. Que cette libéralisation soit faite au profit de l’Etat, ça ne me gêne pas, mais qu’on le dise clairement.».