Tomber en dépression ? Aucun d’entre nous n’est à  l’abri

340 millions de personnes souffrent de dépression dans le monde. A l’horizon 2020, elle sera la 2e cause d’invalidité à  travers le monde, après les troubles cardiovasculaires. 26,5% de Marocains en souffrent, les femmes plus que les hommes. Ses symptômes vont de la perte d’appétit et du plaisir de vivre à  l’envie de suicide.

Mal de vivre, ras-le-bol, stress, insomnie, angoisse au travail, problèmes quotidiens…, les gens s’en plaignent dans toutes les grandes villes du monde mais cela ne les empêche pas de continuer à travailler, à s’occuper de leurs enfants normalement et à s’adonner aux plaisirs de la vie quand l’occasion se présente. Kawtar B. est une femme dans la fleur de l’âge, forte personnalité, employée dans une banque, mariée et mère de deux enfants. Elle est heureuse dans sa vie familiale et professionnelle. Du moins elle semble l’être. Mais les apparences sont trompeuses, la dame souffrait intérieurement sans le savoir, cumulant un malaise grandissant. «Un jour, elle a craqué. Pour un oui ou pour un non elle commençait par se mettre dans tous ses états, son caractère normalement conciliant devint irascible, et pour finir elle se retranchait dans un coin du salon et pleurait interminablement. Pour détendre l’atmosphère et lui changer les idées, je lui ai proposé un voyage loin de la maison et des enfants. Elle y a opposé un non catégorique, et cela m’a vraiment inquiété», raconte le mari, cinq ans après cet épisode.
Le psychiatre chez qui Kawtar se présente fait un diagnostic sans appel : «Vous souffrez d’une dépression avec un grand “D” madame». Elle a même été hospitalisée dans une clinique privée durant trois semaines, pendant lesquelles, assommée par les médicaments, elle dormait le plus clair de son temps, avant que son médecin n’entame avec elle des séances de psychothérapie.

Deux symptômes essentiels dans le diagnostic

Pourquoi et comment sombre-t-on dans une dépression appelée «majeure» par les spécialistes ? Est-ce une maladie comme les autres ? Quels sont ses symptômes ? Est-elle curable, et comment ? Une chose est sûre : cette maladie est très répandue de par le monde, elle n’épargne aucun âge, jeunes et vieux, hommes et femmes. On dénombre quelque 340 millions de personnes souffrant de dépression dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Et, à l’horizon 2020, la dépression deviendra la 2e cause d’invalidité à travers le monde, après les troubles cardiovasculaires. 20% de la population française sont touchés par un épisode dépressif au moins une fois dans leur vie.
Le taux de prévalence de la dépression au Maroc est un peu plus élevé. En 2009, suite à une enquête nationale de prévalence des troubles mentaux supervisée par Nadia Kadiri, professeur de psychiatrie au CHU Ibn Rochd de Casablanca, en collaboration avec le ministère de la santé et l’OMS, le verdict tombe, inquiétant : 26,5% de Marocains seraient victimes d’une dépression, sur un échantillon national de 6 000 personnes âgées de 15 ans et plus. Tant que ça ? Et où sont les infrastructures hospitalières et les ressources humaines pour gérer tout cela ? Au Maroc, en effet, on ne compte pas plus de 380 psychiatres, concentrés en plus dans les grandes villes.
«Ce n’est pas l’infrastructure qui fait défaut. Dans la santé mentale le problème est celui des spécialistes qui se font rares. Si on a l’élément humain, le reste suivra. A l’heure actuelle, pour être raisonnable, On a besoin de 1 000 à 1 500 psychiatres», estime le Pr Jalal Toufik, , psychiatre, directeur de l’hôpital Arrazi de Salé, et directeur du Centre national de traitement, prévention et recherche en addictions, basé dans le même hôpital.
Comme partout dans le monde, les femmes sont touchées plus que les hommes par la dépression. La gent féminine serait-elle plus vulnérable que la gent masculine ? C’est moins une question de vulnérabilité qu’«un problème de facteurs environnementaux et physiologiques inhérents à la femme», répond le Pr Toufik.

Socialement, il est vrai, les femmes subissent plus que les hommes les pressions familiales. Elles ont, en plus de leur responsabilité professionnelle, «celle des tâches ménagères, de mère, d’épouse… tous les problèmes du couple s’abattent sur elles, sans parler d’un désir sexuel mal satisfait ou d’une relation sexuelle imposée par le mari», poursuit le Pr Toufik.
Physiologiquement aussi, la femme «est sujette à des perturbations hormonales au moment du cycle mensuel, pendant la grossesse et après l’accouchement». Tout cela fait de la femme une proie facile, l’homme, lui, se réfugie ailleurs pour échapper à cette pression : sortie avec les amis, alcool…

Cette maladie a bien entendu des symptômes. Deux sont essentiels dans le diagnostic : une humeur triste et une inhibition intellectuelle, affective et motrice, selon les médecins. Mais une dépression nerveuse majeure doit présenter au moins cinq symptômes sur neuf (voir encadré), lesquels doivent durer au moins deux semaines.

Le Pr Nadia Kadiri, cheville ouvrière de l’enquête précitée, met en garde contre l’amalgame que peut couvrir le terme dépression. «Chez le grand public, elle est souvent associée à un problème psychiatrique. Or la dépression chez le spécialiste est un trouble de l’humeur, avec des signes émotionnels, notamment la tristesse, le manque de plaisir, ce qu’on appelle l’anhédonie. En plus d’une dépréciation de soi, on relève dans la dépression d’autres signes non spécifiques qu’on trouve dans d’autres maladies, comme le trouble du sommeil, le manque d’appétit et de concentration». Autrement dit, une dépression majeure n’est pas automatiquement associée à une maladie psychiatrique, et pourrait être traitée au niveau même du médecin généraliste, comme on traite toute autre maladie.

Dépression postnatale : pas aussi légère que ça

Mais attention !, mettent en garde les spécialistes, si elle n’est pas traitée, la dépression peut avoir des conséquences graves non seulement pour le malade lui-même, mais aussi pour son entourage. Et dans certains cas, il est souhaitable que le malade soit extrait de son milieu habituel pour être hospitalisé. Le grand danger pour le malade est le risque de suicide : près de 70% des personnes qui mettent fin à leur vie souffrent d’une dépression, le plus souvent non diagnostiquée ou non traitée.
«La dépression est le plus grand facteur de risque de suicide, et l’un des moyens pour baisser le nombre de morts par suicide est de diagnostiquer la dépression et la traiter à temps», confirme le Pr Driss Moussaoui, chef de service psychiatrique au CHU de Casablanca.
Cela dit, il n’y a pas qu’un seul type de dépression, mais plusieurs, selon l’OMS : la dysthymie n’est pas la dépression majeure (clinique), elle est chronique mais d’intensité moindre. La dépression anxieuse, aux symptômes habituels de la dépression majeure, est accompagnée, elle, d’une anxiété excessive. Quant aux troubles bipolaires ou maniacodépressifs, ils sont d’ordre psychiatrique et se caractérisent par des périodes d’euphorie alternant avec des périodes dépressives. Il y a même une dépression appelée saisonnière, qui s’installe généralement avec la morosité de l’hiver.

Il y a aussi des dépressions masquées, qui se traduisent, elles, sous forme de douleurs gastriques ou de malaise cardiaque (sans aucune lésion d’organe). Ce cardiologue confirme que nombreux sont les patients qui viennent dans son cabinet pour consultation mais qui ne souffrent, après investigation, d’aucune maladie cardiaque. «Ce sont des dépressifs qui vivent normalement, mais il nous arrive de leur administrer des antidépresseurs».
Enfin, une mention particulière peut être faite pour les troubles de l’humeur qui surviennent en phase périnatale et à la dépression du post-partum. Cette dépression est à différencier du baby blues qui se voit chez beaucoup de femme dans les jours qui suivent l’accouchement et qui régresse progressivement dans les dix jours qui suivent.

La dépression du post-partum est un trouble de l’humeur avec  tristesse, nervosité, anxiété et incapacité à s’occuper du bébé qui se manifeste dans le mois suivant la naissance. En tant que responsable d’un laboratoire de recherche en périnatalité, elle en parle en connaissance de cause : «Une femme sur cinq fait une dépression post-partum, tranche-t-elle. Il ne s’agit pas du blues, non, mais d’une vraie dépression, qui est généralement non diagnostiquée et non traitée. Or, les répercussions sur le bébé sont néfastes, l’attachement de l’enfant à sa mère est si fort qu’il pourra être aussi sujet de dépressions, et dès son jeune âge». (Voir entretien).
Le traitement ? Il consiste en une prise en charge médicale et psychothérapique. Pour les antidépresseurs, explique Pr Kadiri, «le traitement n’est pas toxique, et il n’entraîne pas une accoutumance, il aide à ce que des neurotransmetteurs qui vivent un dysfonctionnement dans le cerveau se mettent en place, à ce que les ressentis positifs reviennent, les troubles disparaissent», conclut le Pr Kadiri.