Tanger attire de plus en plus de travailleurs espagnols

Des médias ont évoqué le chiffre de 5 000 travailleurs espagnols sans papiers. Une estimation démentie par la Chambre de commerce espagnole à  Tanger. Les projets structurants à  l’image de « Tanger Métropole » et de « Tanger City Center » attirent les entrepreneurs de l’autre rive.

Nous sommes à Tanger City Center, à proximité de la grande gare ferroviaire de Tanger. L’espace est en chantier. L’hôtel Hilton est en construction, de même qu’un centre commercial et de loisirs, le Megarama et un parking de 1 400 places. Tanger City Center, ce sont aussi des centaines d’appartements et des plateaux de bureaux. A côté des ouvriers marocains, d’autres, espagnols, contribuent à faire sortir de terre ces énormes édifices. «Ils sont nombreux à travailler dans ce chantier. Ce sont des ingénieurs, mais aussi des ouvriers spécialisés en aluminium, en verre, en inox ou encore en machinerie», explique cet ouvrier marocain rencontré à côté du chantier du Hilton.

«C’est au Maroc où je gagne ma vie»

Les ouvriers espagnols ne travaillent pas aux mêmes salaires que leurs camarades marocains. Pour la plupart, ils ne parlent qu’espagnol et sont de fait difficiles à aborder. Ils prennent leurs repas dans les restaurants situés tout autour du chantier, fréquentés autant par les Tangérois que par les travailleurs espagnols. Juan, qui se débrouille un peu en français, a bien voulu répondre à nos questions : «Je travaille pour le compte de la société espagnole qui s’occupe du projet de construction de Tanger City Center. J’habite dans un hôtel et je pars voir ma petite famille à Cadix une fois par mois. C’est une aubaine de trouver du travail à Tanger puisque en Andalousie, le secteur est en crise depuis des années. Le Maroc, c’était un pays synonyme de vacances pour moi et ma famille. Aujourd’hui, c’est au Maroc que je gagne ma vie». Il nous a déclaré que son salaire tournait autour de 800 euros, plus les primes de déplacement et de location. «Plein d’ouvriers espagnols rêveraient d’être à ma place. D’autant plus que Tanger est une belle ville et que la vie n’est pas aussi chère qu’en Espagne», conclut-il, le sourire aux lèvres. La présence de ces ouvriers fait même le bonheur des restaurateurs qui, grâce à cette clientèle régulière, peuvent assurer des rentrées d’argent salvatrices. «Ils ont un seul défaut : ils ne parlent qu’espagnol. Sinon, ils se comportent très bien avec nous», confie Mohamed, serveur dans un restaurant du coin. Le soir, ils investissent les bars et boîtes de nuit de la ville ainsi que des clubs privés réservés aux Espagnols.

De fait, les entreprises de construction ibériques ont été de presque tous les projets immobiliers de la ville : du moyen standing aux installations touristiques en passant par les résidences de luxe comme la Marina d’or. A Tanja balya, Gzenaya, Ziaten, plusieurs immeubles ont vu le jour grâce à des entreprises espagnoles.Celles-ci investissent également dans le secteur du textile. Sauf qu’encore une fois, on ne trouve pas les Espagnols dans les rangs des ouvriers marocains smigards, mais plutôt en tant qu’ingénieurs ou techniciens, dans la zone franche de Tanger (Tanger free zone), mais aussi dans les quartiers industriels de la ville comme à Moghougha. «Ils ne travaillent pas à 13 DH l’heure comme la main-d’œuvre marocaine et de fait, ils ne constituent pas une concurrence directe pour les ouvriers marocains», souligne cet entrepreneur tangérois.       
  

Comment expliquer alors le chiffre de 5 000 espagnols travaillant au noir à Tanger et dans ses environs, avancé par le journal électronique espagnol Economia Digital, le 19 mai dernier et attribué à Anwar Zibaoui, spécialiste dans les échanges économiques et les affaires entre l’Europe et le sud de la Méditerranée ? Contacté par La Vie éco, ce dernier a nié avoir évoqué ce chiffre : «Il est impossible de donner un chiffre précis sur ce profil de travailleurs. D’ailleurs, j’ai adressé un démenti à ceux qui l’ont prétendu». Quant au président de la communauté espagnole installée au Maroc, José Estèvez, il a expliqué que «cette nouvelle est dénuée de tout fondement» et que «le nombre d’Espagnols immatriculés aux registres du consulat d’Espagne à Tanger ne dépasse pas 1200 personnes. Une vingtaine de non-déclarés, c’est possible, mais avancer le chiffre de 5000, c’est inconcevable».

Pourtant, articles et reportages de télévision décrivent depuis 2012 une nouvelle tendance: cette immigration inverse, de l’Espagne vers le Maroc. Comme ce documentaire signé France 2, diffusé il y a tout juste un an et intitulé, «Chômage, émigrer au Maroc». «Ils étaient 3 000 en 2003. Ils sont plus de 10 000 à y résider officiellement en 2013. Ils seraient des dizaines de milliers d’Espagnols à travailler dans le Royaume chérifien», apprend-on dans ce reportage. Le journaliste qui a eu accès à plusieurs chantiers de construction a rencontré des ouvriers et des peintres espagnols partageant la journée avec des travailleurs marocains. Ils viennent de toutes les villes d’Andalousie, mais aussi des autres villes de la péninsule ibérique. On y apprend aussi que si «les Espagnols qui résidaient au Maroc avant la crise étaient en majorité des diplomates, des enseignants ou des hommes d’affaires, aujourd’hui, ce n’est plus le cas». A l’image de ce ferronnier qui travaille à Tétouan parce qu’il n’a plus de travail en Espagne. «Nous avons constaté ces trois dernières années, l’afflux de quelques profils qui n’existaient pas auparavant, comme les plombiers et les électriciens. Ils viennent à Tanger chercher du travail en tant qu’indépendants. On retrouve aussi quelques Espagnols qui cherchent à travailler dans les centres d’appel de l’opérateur téléphonique Téléfonica. Ce qui était par le passé impensable», explique ce responsable fiduciaire espagnol et consultant auprès des entreprises espagnoles. Et d’ajouter : «Il y a certainement des Espagnols qui travaillent au noir tout en profitant des allocations de chômage en Espagne ou encore de la pension de retraite. Mais je peux vous assurer qu’ils ne sont pas nombreux. On observe ces derniers temps un autre phénomène : avant la crise, les entreprises espagnoles structurées venaient investir au Maroc dans une logique d’extension. Actuellement, il y a un nouveau profil d’entreprises qui viennent prospecter au Maroc. Des entreprises désespérées qui ne sont pas à la recherche d’extension, mais d’une affaire qui leur permettra de survivre».

Autre témoignage, fait par un libraire dont le commerce est situé en plein «Boulivard» : «En 2012 et 2013, les nouveaux arrivants espagnols étaient plus visibles. Ils squattaient les terrasses des cafés de la corniche et consommaient les pocadillos à 10 DH. J’ai même vu un jeune espagnol faire la manche». Il nous a assuré que l’année dernière on voyait des artistes de rue espagnols, guitaristes et saxophonistes, exécuter des prestations musicales en public avant de demander la charité aux passants !
Des journalistes sur place nous ont également signalé le cas d’Espagnols qui travaillent au noir à Tanger, notamment dans le secteur de la restauration et profitent de la proximité avec l’Espagne pour faire des allers-retours afin de ne pas perdre leurs allocations sociales, notamment l’indemnité de chômage. «Nous avons constaté que le chômage, qui atteint un niveau exceptionnel en Espagne, surtout chez les jeunes et en Andalousie, la région d’Espagne la plus proche de Tanger, fait que de nombreux Espagnols commencent à considérer le Maroc comme une solution pour sortir du chômage. Comme d’autres ont choisi l’Amérique latine ou d’autres pays d’Afrique. Seulement, le nord du Maroc présente un attrait supplémentaire. Il y a du travail et pas très loin de chez soi», explique ce journaliste de Tanger.

Des salariés espagnols détachés au Maroc

L’histoire d’amour entre Tanger et les entreprises espagnoles semble promise à un bel avenir. Surtout que la tendance dans la ville est à l’investissement. En témoigne le lancement en septembre 2013 de «Tanger Métropole» qui «fera de la ville du détroit un pôle économique et industriel régional et international». Etalé sur cinq ans, de 2013 à 2017, ce programme a déjà démarré en mars dernier avec la mise en chantier de plusieurs projets d’infrastructure. Corniche des deux caps qui va relier le cap Malabata à l’ancien port de Tanger tout le long de la côte, travaux de réaménagement du port de Tanger-ville avec la mise en place d’espaces dédiés à des activités sportives, ludiques, culturelles et commerciales. Cet énorme projet comprend aussi l’aménagement de routes et d’espaces verts, la mise en place du mobilier urbain, le renforcement du réseau d’éclairage public, la construction d’un parking souterrain, l’aménagement de voiries… D’autres travaux sont prévus dans le cadre de Tanger Métropole comme la construction d’une rocade dans la zone industrielle de Tanger, à Moghogha. Une aubaine pour les entreprises espagnoles !

La rencontre entrepreneuriale Espagne-Maroc du secteur de l’urbanisme, des travaux publics et auxiliaires de la construction, organisée par la Chambre espagnole de commerce de Tanger, les 28 et 29 mai dernier a été l’occasion de se rendre compte de l’importance de Tanger chez les industriels d’Espagne. «Il y a un intérêt croissant des entreprises espagnoles pour le Nord du Maroc. A Tanger, on retrouve plusieurs entreprises espagnoles travaillant dans l’habitat social, la construction d’infrastructures touristiques, d’immobilier de luxe. Le lancement de Tanger Métropole relance cet intérêt espagnol», explique Amal Boussouf, directrice de la Chambre espagnole de commerce de Tanger. Plus de cent entreprises étaient au rendez-vous : des paysagistes, des entreprises de construction, de fabrication d’équipements immobiliers, des architectes, restaurateurs, des bureaux d’études, d’ingénierie… Ils viennent majoritairement du Sud de l’Espagne, de Séville, Cordoue, Cadix, Grenade, Huelva, Malaga, mais aussi de la capitale Madrid. «Nous recevons beaucoup de demandes de la part des entreprises espagnoles à cause de la crise là-bas. Le domaine de la construction attire les entreprises espagnoles. Mais il y a également le secteur automobile, les énergies renouvelables, le textile, le transport et la logistique», ajoute Mme Boussouf.

Qu’en est-il alors des articles de presse qui font état de travailleurs espagnols sans papiers à Tanger ? «C’est exagéré. Il y a des Espagnols qui travaillent légalement dans des secteurs de pointe, puis ceux qui s’installent en tant qu’entrepreneurs. D’ailleurs, grâce à l’accord entre le Maroc et l’Espagne qui évite la double imposition, un travailleur a tout intérêt à être déclaré. Quant aux ouvriers que l’on voit dans les chantiers, ce sont des salariés espagnols détachés au Maroc. Ils travaillent en Espagne, perçoivent un salaire en euros et se déplacent au Maroc pour assurer une fonction au profit de leurs entreprises, pour un projet au Maroc», explique Mme Boussouf. Et d’ajouter: «Depuis 2012, des entreprises ont cherché ailleurs, y compris au Maroc, pour trouver des débouchés. Ils avaient du matériel, du personnel, des usines et un stock énorme. Tanger a été une opportunité pour ces entreprises-là».
A la tête de la Chambre de commerce, elle a remarqué ces derniers mois un retour de Marocains venus investir à Tanger. «Ce sont des personnes qui ont vécu 20 ou 30 ans en Espagne et qui sont revenues avec un capital et un savoir-faire afin d’investir ici. Notre travail, c’est de leur faciliter la tâche afin de pousser d’autres investisseurs marocains installés en Espagne à faire le chemin du retour», conclut-elle.

Résultat des courses : des Espagnols gagnent leur vie en travaillant au Maroc dans des entreprises espagnoles, mais aussi parfois dans des entreprises marocaines. D’autres, beaucoup moins nombreux, sont des «sans-papiers» et profitent de l’absence de visa pour gagner un peu d’argent.

Le contingent espagnol va certainement augmenter au vu des projets de grande envergure à Tanger, mais aussi ailleurs dans le nord du pays. Cela ne se limite pas au seul domaine de la construction. Rien qu’au cours du mois de mai dernier, deux grandes entreprises espagnoles ont choisi Tanger pour lancer une activité sur le Maroc. Natural Optics, une grande enseigne du secteur de l’optique, s’est installée à Tanger, avant de se déployer dans le reste du pays. Quant au groupe Basema, il vient d’inaugurer une unité de traitement et de préparation de tôles d’acier à Tanger Free Zone…