Suicide : le tabou ne permet pas d’en cerner l’ampleur

11% de décès par suicide au service des urgences de l’hôpital
Ibn Rochd de Casablanca.
On peut évaluer approximativement le phénomène à l’échelle
nationale mais l’absence de registre national centralisé des décès
ne permet pas de cerner véritablement le phénomène.
Pour en finir, les riches prennent des barbituriques, les pauvres préfèrent
la défenestration.

Le suicide concerne toutes les civilisations. L’opprobre que suscite cet acte existe chez tous les peuples. Toutes les religions et spiritualités condamnent cet acte désespéré. C’est sans doute pourquoi le phénomène se cache derrière un épais mur de silence. Le tabou est encore plus prégnant dans les sociétés musulmanes où le poids du religieux est perceptible au quotidien.

Pas de statistiques nationales ni d’étude sociologique sur le phénomène

Certes, le suicide n’est pas condamnable au même degré que l’associationnisme, mais il n’en est pas moins considéré comme gravissime. Pourtant, mettre fin à ses jours n’est pas un fait marginal. Il obéit à des caractéristiques particulières, lesquelles n’entrent pas forcément dans les schémas psychiatriques ou sociologiques, tels que l’on peut les rencontrer en Occident. Ainsi, les célèbres thèses d’Emile Durkheim ne sont pas toutes applicables aux sujets marocains. Il en est de même, d’ailleurs, d’autres pathologies comme la pyromanie, qui fait des ravages en Occident et qui est assez rare au Maghreb, pourtant zone semi-aride. Inversement, la pédophilie ou l’inceste connaissent sûrement une ampleur plus grande dans cette zone qu’en Europe. Mais pour ce qui concerne le suicide, contrairement à l’Occident, aucune statistique nationale n’existe. Pas étonnant, puisque l’absence d’un registre national centralisé des décès est avérée. Pareillement, aucune étude sociologique ou universitaire n’a été publiée.
Voici quelques mois, un quotidien en langue arabe titrait «11% des décès au Maroc sont dus au suicide, dont 70% de mineurs» ! L’information, délivrée de façon aussi sensationnelle, pouvait légitimement effrayer le lecteur. D’ailleurs, notre confrère Khalid Jamaï n’a pas hésité à saisir sa plume pour réagir, avec la verve qu’on lui connaît, dans sa chronique hebdomadaire. Or, cette donnée statistique mérite non seulement d’être resituée dans son contexte, mais surtout d’être davantage analysée.

95 % des suicidés seraient des femmes

En effet, ce chiffre concerne le service des urgences du Centre hospitalier Ibn Rochd de Casablanca. Le professeur Amina Guartite dirige une thèse sur «Les aspects épidémiologiques du suicide et la prise en charge des patients suicidaires» et a pu établir un tel pourcentage qui, en fait, correspond aux individus suicidaires qui transitent par les urgences. «Depuis 2003, il faut avouer que ce taux a diminué. Les admissions seraient de l’ordre de 8%. La mort s’ensuivrait pour 4 à 5%», note Amina Guartite. Et d’ajouter : «Cela dit, étant donné que l’hôpital Averroès est un grand centre hospitalier qui reflète relativement bien l’image du pays, par extrapolation, on peut dire que le taux enregistré aux urgences est transposable au niveau des décès nationaux». Si l’avis du professeur Guartite se défend, on pourrait même reconsidérer ces chiffres à la hausse. En effet, les cas de suicide dissimulés (par crainte de la «honte»), ou non enregistrés (dans les zones rurales et reculées) pourraient faire aisément grimper ce triste pourcentage. Finalement, admettre avec Amina Guartite que 10% des morts au Maroc sont des suicidés peut être tout à fait pertinent.
Par ailleurs, la psychiatre Rita El Khayat avait fait une thèse sur le sujet lors de son année d’internat en psychiatrie. Il faut dire qu’elle avait eu la chance de pouvoir travailler sur une matière précieuse, à savoir les cas de plus d’un millier de tentatives de suicide recensées, dans les années 1970, par le professeur Feillard, alors en exercice à l’hôpital Averroès de Casablanca. De surcroît, Rita El Khayat a pu, durant six mois, avoir directement accès à un échantillon représentatif transitant par cet hôpital.

Le suicide-chantage est relativement rare au Maroc

De cette enquête, il ressort plusieurs constantes : les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Pour beaucoup d’entre elles, le passage à l’acte s’apparente davantage à un appel au secours et donc le suicide devient tentative de suicide. Les ruraux sont aussi touchés. Se jeter dans un puits, absorber des pesticides, raticides ou autres produits chimiques figurent parmi les modes opératoires les plus courants.
Les causes sont bien sûr multiples. Mais dans tous les cas, selon Rita El Khayat, «la culture induit la forme du trouble, mais pas le trouble». L’usure de l’être psychique est telle que l’irrémédiable n’est malheureusement guère évitable. Parmi les cas les plus insolites qu’elle ait eu à étudier, la psychiatre a été confrontée à un jeune garçon de 9 ans, ainsi qu’à un vieillard de 78 ans !
Quant aux manières de mettre fin à ses jours, la pendaison, la défenestration et la prise de barbituriques sont les plus usitées. Le psychiatre partage l’avis de Durkheim, pour lequel le suicide est endogène à l’espèce humaine. D’ailleurs, les animaux n’ignorent pas le phénomène, c’est tout à fait notable chez les lémuriens (primates des régions tropicales proches du singe).
Si le syndrome de Cottard (cas extrême de mélancolie aiguë) est répandu, des facteurs socio-culturels ou socio-économiques peuvent pousser au suicide : désarroi sentimental, banqueroute (rappelons-nous le krach boursier de 1929). Les cas de suicide collectif existent aussi. Signalons que le phénomène est plus rare chez les personnes mariées. Mais, dans tous les cas, il demeure inavouable. C’est ce que confirme le professeur Saïd Motaouakkil (chef du Service réanimation médicale au Centre de toxicologie du CHU Ibn Rochd de Casablanca) qui est confronté à des cas de suicide depuis près de deux décennies. Son expérience lui a permis d’aboutir à certaines conclusions générales.

Prédominance des ruraux et d’une population paupérisée en réanimation de toxicologie à Ibn Rochd

La tranche d’âge des 20-40 ans est la plus touchée. Le mode opératoire peut varier en fonction des classes sociales. Ainsi, l’absorption de barbituriques (actuellement en nette augmentation, selon Amina Guartite) concerne davantage les milieux aisés, tandis que les couches défavorisées recourent à des méthodes plus violentes (défenestration, se jeter sous un train…). Certains produits ont même été «à la mode». Ainsi, au début des années 1980, l’ingestion esprit de sel, d’insecticide et de raticide était répandue. A partir de 1985, la paraphylène-diamine (produit utilisé dans la cosmétique) a fait son apparition. Plus communément appelé «takaout roumia», il est notamment utilisé dans le Souss par certaines femmes pour teindre en noir leur chevelure.
Un quart des patients qui transitent par le service de réanimation de l’hôpital Ibn Rochd sont des personnes qui ont tenté de mettre fin à leur jour. Par ailleurs, le professeur Motaouakkil n’hésite pas à affirmer que 95% des suicidés sont de sexe féminin. Il qualifie leur type de suicide d’hystérique, tandis qu’il serait plutôt mélancolique chez les hommes.
Le suicide aurait aussi sa périodicité. Trois pics sont ainsi régulièrement enregistrés : au printemps (chagrins d’amour…), en juin (échec scolaire…) et au milieu de l’hiver (conflits familiaux…). Amina Guartite rapporte ce cas qui a bouleversé le service des urgences : une jeune fille de 17 ans, issue d’un milieu favorisé, dont les parents sont enseignants et qui s’est défenestrée depuis le quatrième étage. Pourquoi ? Parce qu’elle avait échoué au baccalauréat. Elle n’a pas survécu à ses multiples fractures et traumatismes. Deux jours après son acte funeste, elle décédait.
Par ailleurs, contrairement à Rita El Khayat et Amina Guartite, Saïd Motaouakkil note que le suicide-chantage ou appel au secours est relativement rare, ce qui le distinguerait des suicides occidentaux. «L’acte de mort est plus fort chez les femmes maghrébines», affirme le chef de service.
Parmi la centaine de cas qui transitent annuellement par son service, le professeur Motaouakkil note aussi une prédominance de gens paupérisés et de ruraux. Dans la majorité des cas, l’équipe arrive à les sauver. Les récidives sont rarissimes. Cela dit, la prise de certains produits prohibés, mais que l’on trouve dans le circuit informel peuvent laisser des séquelles gravissimes. Mais dans tous les cas, après être passé par le service, chaque patient est envoyé en consultation psychiatrique.
Il convient de souligner que les services hospitaliers sont tenus de faire une déclaration à la police, laquelle effectue une enquête de principe, sans grande conséquence (sauf s’il s’avère que le suicide était en fait un empoisonnement déguisé). En règle générale, la Protection civile a déjà averti la police. Si mort s’ensuit, elle est déclarée non naturelle. L’autopsie est alors obligatoire. La dépouille est ensuite rendue à la famille avec un rapport du médecin légiste.

La consommation excessive de tabac ou d’alcool, une forme larvée de suicide ?

Il faut noter que les lois en vigueur prévoient… une condamnation pour celui ou celle qui aurait tenté de mettre fin à ses jours. Si la police voulait vraiment les ennuyer (avouons que ce serait malvenu !), ces rescapés du suicide pourraient écoper de deux mois à un an de prison, assortis d’une amende.
Parmi les caractéristiques culturelles, Saïd Motaouakkil note aussi que, contrairement aux Occidentaux, les Maghrébins connaissent peu de suicides de vieux ou d’intellectuels. Il est vrai qu’ici, le fatalisme concurrence heureusement le malaise existentialiste.
Mai hélas ! le suicide est une réalité qui ne se soucie d’aucune caractéristique ethnique. Certains invariants ont des accents universels. Ainsi, certains considèrent comme forme larvée ou inconsciente de suicide la consommation excessive de tabac ou d’alcool. Rita El Khayat rapporte même que les Américains pensent que les accidents de la route sont des formes de suicide. Et cette dernière de citer la troublante phrase de Borgès : «Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rencontres. Il n’y a pas de mort, il n’y a que des suicides».
Si le voile du silence et de la honte enveloppe encore le suicide, il n’en demeure pas moins qu’une enquête statistique nationale permettrait d’en savoir davantage. Par ailleurs, s’il est toujours difficile d’éviter ce type de tragédie, la création de vraies structures préhospitalières (SAMU), notamment à destination des zones rurales, permettrait de pallier de nombreuses carences et, sans doute, de sauver bien des vies