Servi par la nature et l’histoire, le Draࢠtente sa reconversion dans le tourisme

L’oued Draâ fut le théâtre de guerres incessantes qui ont façonné l’histoire du Maroc et laissé leurs traces dans une remarquable architecture défensive.
La palmeraie du Draâ court sur 200 km. Naguère féconde,
elle est aujourd’hui peu rentable, en raison de sept années de sécheresse.
De plus en plus, l’agriculture est délaissée au profit
du tourisme, en plein essor, surtout à Zagora.

Oued Draâ. Un long fleuve intranquille. Né quelque part dans le Haut-Atlas, il fait péniblement son lit jusqu’à Agdz. A partir de là, il prend vie. Mais en ce mois de décembre, celle-ci ne semble pas enviable. Sept années de sécheresse ont eu raison de l’oued qui, par de nombreux endroits, s’est asséché. A sa place, des pierres et du sable. Cela ne l’empêche pas de continuer d’essaimer jardins et palmeraies.

Fortins, casbahs et ksour, vestiges de l’histoire mouvementée du Draâ
C’est vers ces dernières que des peuples venus de loin ont convergé et se sont affrontés en luttes incessantes. De ces turbulences, la région conserve des traces : fortins, casbahs protégées, tours de guet et ksour. Quand on quitte Agdz, on s’enfonce dans un paysage saisissant : les roches, érodées par les vents et les averses, paraissent sculptées. Mais on est malgré soi arraché à ce spectacle par la vue de femmes ployant sous la charge de bois. C’est l’hiver, il faut se chauffer. Pour trouver du bois, les femmes parcourent parfois une dizaine de kilomètres. Les enfants, dès la sortie de l’école, les accompagnent pour la corvée. Les hommes, eux, s’occupent des lopins cultivés. Ceux-ci, en ce début d’hiver, étalent leur vert tendre contrastant avec le gris ardoise des montagnes et le safran de la plaine.
Mais le temps presse, nous sommes aux abords de Tamnougalt. Ancienne capitale berbère, Tamnougalt abrite l’une des plus célèbres casbahs de la vallée du Draâ : la casbah du caïd Ali, aujourd’hui presque abandonnée. On y flâne à loisir, surprenant ici une femme en train de faire cuire le repas du soir, là un homme d’un âge canonique, les yeux clos, adossé à un mur ocre. A quoi songe-t-il ?
A quelques encablures, Tinzouline. Nous en prenons le chemin sous un ciel semé d’étoiles. Arrivés à destination, un ksar s’impose à notre vue. Place forte édifiée autrefois sur un site invulnérable, il est entouré de remparts inexpugnables. Y vivent plusieurs familles liées par la consanguinité ou l’appartenance tribale. Une nuée d’enfants nous poursuit de ses cris de joie.
Les hommes s’arrêtent sur notre passage pour nous saluer. L’un d’eux, Ahmed, s’avance vers nous et nous invite à dîner. Nous n’osons pas décliner l’invitation, de peur de le vexer. La maison d’Ahmed est simple. On s’y sent à l’aise. Des amis de notre hôte nous y rejoignent. Ahmed nous offre du petit-lait et des dattes, en guise de bienvenue. Nous devinons les femmes en train de préparer le repas. La conversation s’engage à propos de la pluie.

Pendant deux ans, la vallée du Draâ n’a pas reçu une goutte de pluie
Pendant deux ans, la vallée du Draâ n’en a pas reçu une goutte. Ce jour-là, le ciel est clément. La récolte de dattes s’annonce bonne, sinon abondante, pourvu que la manne continue à se déverser. Ahmed possède cinquante palmiers. Dans les années fastes, ils ont produit chacun jusqu’à cinquante kilos. Ce temps-là est révolu, la sécheresse en a fait dépérir la moitié. Ahmed ne se lamente pas. Telle est la volonté d’Allah. Sur ce, s’invite à notre table un couscous généreux, préparé avec des carottes, navets, oignons et choux et agrémenté de viande fraîche. Nous lui faisons un sort, tout en causant de choses et d’autres. A la fin du repas, le thé est servi. Nous le sirotons. Après quoi, nous nous apprêtons à partir. Nous en sommes gentiment dissuadés. Pour les gens du Draâ, il faut oublier le temps, se laisser vivre, savourer l’instant. L’instant qui se dilate, se meuble de récits édifiants, de légendes fabuleuses, d’histoires passionnantes.
Dès potron-minet, nous quittons Tinzouline pour nous rendre à Zagora. Les nuages s’allongent. La ville est encore assoupie. D’où tire-t-elle son nom ? Certains avancent qu’elle porte le nom d’une princesse romaine qui y aurait régné, pour d’autres il serait, plus prosaïquement, la dérivation d’un terme berbère qui signifie «élévation». Ce qui ne ternit pas l’éclat de ce joyau serti du vert de la palmeraie. D’éclat, Zagora n’a jamais été avare. C’est à partir d’elle que les Saâdiens, dont le berceau se trouvait à Tagmaddarte, conquirent le Soudan au XVIIe siècle. Par la suite, elle devint la plaque tournante du commerce transsaharien. Aujourd’hui, elle se tourne vers le tourisme, comme en témoignent les norias de 4×4, le nombre d’agences d’excursions et de bazars alignés sur le bd. Mohammed V, la floraison d’hôtels (onze classés pour 16 000 habitants) et des centaines de bivouacs.

150 000 touristes affluent vers Zagora
«Zagora vivait essentiellement de l’agriculture, mais celle-ci rapportait peu, à cause de la sécheresse. Les habitants ont alors été obligés de se livrer à des activités plus lucratives, telles que le tourisme», nous explique Ahmed Toufik Zainabi, membre de l’Association de développement de la vallée du Draâ (Adedra). Ali Nassim, animateur touristique, nous raconte que beaucoup ont revendu leurs terres pour acquérir le matériel nécessaire aux campements nomades. Sans être faramineux, les gains sont décents, comparativement au coût de la vie ici. A un organisateur d’excursions, la saison touristique rapporte en moyenne 25 000 DH, un guide peut gagner jusqu’à 300 DH par jour. Mais la haute saison dure seulement cinq mois et la concurrence est rude. Cependant, le tourisme a de beaux jours devant lui. Ils sont 150 000 touristes à affluer vers Zagora, leur nombre sera probablement multiplié par deux quand l’aéroport sera prêt en 2007, se réjouit d’avance Mohamed Ali Hilali, un notable de la ville.
La pluie tombe. Les Zagouris, ravis de la manne, s’accordent une pause-thé à la terrasse des cafés. La plupart portent une djellaba en laine recouverte d’un burnous et sont coiffés d’un feroual, sorte de turban en tissu fin qui mesure près de trois mètres de long. C’est l’habit d’hiver par excellence, nous dit Ali Nassim. En été, c’est la darraâ, sorte de gandoura de six mètres d’envergure, qu’on sort des malles.
Peu curieux, les Zagouris ne dévisagent jamais un étranger, auquel ils se contentent d’adresser un salut bref, puis poursuivent leur conversation. Quand ils aperçoivent une femme, ils baissent les yeux. La réciproque est vraie. Les deux sexes sont pétris d’une grande pudeur, au point de ne jamais se montrer ensemble. Généralement par deux, les femmes font leurs emplettes ou exercent un commerce précaire tel que la vente de cigarettes au détail et de mouchoirs de poche. Enveloppées d’une malhfa, pièce de tissu de six mètres de couleur noire ou bleue, et couvertes, de la tête aux épaules, d’un gnaâ, sorte de voile, elles ne sont jamais harcelées.
Pour courir la prétentaine, les Zagouris ont recours aux filles de joie. Celles-ci sont isolées dans des sombres ruelles de La Hofra et de Hassi Barka. Provenant des régions du Moyen-Atlas, elles n’accordent pas leurs faveurs tarifées aux étrangers à la ville. Ce n’est que convaincue de nos intentions innocentes que Fattoum accepte de nous introduire chez elle. En contrepartie de cent dirhams, elle nous raconte sa vie. A dix dirhams la passe, ce n’est pas le Pérou. Alors, elle les enchaîne. A vingt-cinq ans à peine, elle en paraît quarante.

Tamgrout possède une bibliothèque aux manuscrits précieux
Prend-elle au moins les précautions nécessaires ? Fattoum répond avec un sourire narquois : «Mes clients sont pauvres. Si j’exigeais d’eux de se munir de préservatifs, ils iraient ailleurs. Puis, moi toutes ces histoires sur le sida, j’y crois pas tellement. Je n’ai vu personne en mourir. C’est encore une invention des Américains pour faire peur aux Arabes». Sur ces propos insensés, nous prenons congé de Fattoum.
Tamgrout se trouve à 20 km au sud de Zagora. Nous en prenons le chemin dans la 4×4 de notre ami Ali Nassim. Le paysage est austère. Montagnes grises, plaines pierreuses, entre les deux, une longue écharpe de verdure. Et pourtant, nul ennui. Le regard capte mille détails. Un vol de tourterelles, des acacias perdus dans l’immensité, des écoliers à vélo. Patiemment, Ali répond à nos questions. Après dix minutes de route, voici l’arrivée à Tamgrout. D’emblée, cap sur la Zaouia Naciria. Sidi Amrou Ibn Ahmed Al Ansari la fonda en 1575, puis en confia les clés à son disciple, Sidi Mohamed Bennacer. A ce dernier, succéda Sidi Ahmed Bennacer, qui convertit la zaouia en un centre d’accueil des caravaniers, et surtout en une université prestigieuse. Après nous être recueillis sur le tombeau de Sid Ahmed Bennacer, nous nous dirigeons vers la bibliothèque de Tamgrout, qui se trouve à un jet de pierre de la zaouia. Un vieillard nous y reçoit. Il s’appelle Baba Jlil Khalifa Benlahcen, et il y officie comme conservateur depuis 1959. Il ne se fait pas prier pour raconter l’histoire de cette bibliothèque précieuse. Son fondateur, un exégète du nom de Sidi Abou Abdellah Bennacer, dépensa toute sa fortune en achat de livres. Au cours de ses deux pélerinages à la Mecque, il se procura des milliers de manuscrits rarissimes. A sa mort, il légua quelque 60 000 manuscrits. Au fil des siècles, ce nombre s’amenuisa, la bibliothèque fut constamment pillée. Aujourd’hui, seuls 4 000 manuscrits subsistent. Ils étaient 6 500 en 1962, la Bibliothèque générale de Rabat en emporta 2 500 à des fins de reliure. Ils n’ont jamais regagné leur niche.

Une société fortement hiérarchisée
Encore ivres des senteurs exhalées par les parchemins en peau tannée de gazelle, de chèvre ou de mouton, nous empruntons un long labyrinthe qui débouche sur le quartier des potiers. Tous noirs. Ghettoïsés. Car dans la vallée du Draâ, la société est «hiérarchisée». Au sommet de la pyramide, les Chorfa, descendants du Prophète. Suivis de près par les Mrabtine, descendants des saints locaux. En troisième position, les Imazighen ou Hrar, des nomades aujourd’hui sédentarisés. Les Harratine, également appelés Draoua, par référence au Draâ, occupent le quatrième rang. Originaires de la vallée ou ramenés du Soudan, ils ont longtemps servi les autres groupes. Aujourd’hui, c’est la catégorie la plus déshéritée, contrainte au travail agricole ou à l’exode. Au bas de l’échelle sociale se trouvaient les juifs, disparus de la vallée. Un tour dans le quartier des potiers pour admirer le tour de main des artisans, puis nous rentrons à Zagora.
Le lendemain vers onze heures, nous partons pour Mhamid el Ghizlane. Le ciel est dégagé. Rocailles, palmeraies à perte de vue. Par endroits, le sable envahit la verdure. Des palmiers ont jauni. Nous traversons en trombe Mhamid, sans un regard sur ce bourg terne. Le désert est à portée de vue. L’oued Draâ s’en est allé mourir dans les sables. Le 4×4 s’enfonce dans le désert. Il nous dépose devant l’erg Lihoudi, que nous foulons avec joie, puis gravissons avec peine. Nous avions la sensation d’être détachés de tout. C’était le but de notre voyage parmi la vallée du Draâ.