Sauver les forêts de cèdres d’une réelle menace de disparition

Les forêts de cèdres souffrent de multiples formes de surexploitation pastorale au point de compromettre leur régénération. 10 millions de têtes, soit près de 40% du cheptel national, pà¢turent en forêt.
Inscrite au programme mondial sur la biodiversité, la cédraie marocaine pourrait être déclarée patrimoine mondial par l’UNESCO.

Espèce rare, naturelle, vieille de plusieurs siècles, la cédraie marocaine, qui s’étend sur plus de 133 000 ha, est menacée d’une grave dégradation. En cause, un surpâturage incontrôlé et une coupe de bois débridée. Les écologistes, tant au Maroc qu’à l’étranger, ne cessent de tirer la sonnette d’alarme pour que des mesures draconiennes soient prises afin de sauver cette richesse naturelle. Une visite sur les lieux du côté  du mont Tidghine, au cœur de Kétama, là où la forêt de cèdres est la plus dense, nous a permis de constater l’ampleur des dégâts. La forêt est encore là, mais par endroits, on ne croise plus que des troncs massifs d’arbres abattus, et la forêt naguère touffue cède la place à des clairières assommées par un soleil de plomb en été. Abdellatif Adbib, président de la Confédération des associations de Sanhaja du Rif, un collectif d’ONG créé pour le développement et la protection de l’environnement dans la région, n’a pas de mots assez durs pour qualifier la situation. Le cèdre, témoigne-t-il, «est un patrimoine naturel de notre région. J’ai ouvert mes yeux au milieu d’une cédraie abondante. C’est notre vie. Si jamais cet arbre disparaît, c’est la mort pour cette population du Rif central».

En 2014, des dizaines de militants associatifs et d’habitants de cette zone sont montés au sommet du mont Tidghine, et, parlant d’une seule voie, ont réclamé une seule chose : que la forêt de cèdres soit préservée de la cupidité des humains qui fauchent des arbres centenaires «pour transformer en champ de kif ce patrimoine qui appartient à la communauté», se plaint M. Adbib. L’abattage des arbres se fait aussi pour la vente du bois, d’une qualité rare. On vient d’autres régions pour arracher les arbres, sans autorisation légale, pour les couper après et vendre leur bois, et «le prix du cèdre est l’un des plus élevé, le mètre cube peut aller jusqu’à  13000 DH», estime ce cadre au Haut commissariat aux eaux et forêts (HCEFLCD).

Dans les prochains jours, le collectif, que M. Adbib préside, organisera d’ailleurs une journée de sensibilisation pour attirer l’attention sur la dégradation que connaît la cédraie du Rif, vaste de 15 000 ha. «Nous, petits paysans de Sanhaja, avons besoin de ce bois de cèdre pour se chauffer, pour protéger la flore et la faune, et pour préserver les sources d’eau qui tarissent avec la déforestation».
Pour agir face à cette dégradation, le collectif ne cesse d’organiser des réunions avec le wali d’El Hoceima, avec à la clé des projets de développement local basés sur des cultures alternatives, notamment d’arbres fruitiers, le développement du tourisme de montagne et la protection des forêts des menaces auxquelles elles sont exposées. En clair, le développement de projets socio-économiques pour aider les couches les plus défavorisées à compter sur elles-mêmes. «Notre trésor principal est l’homme, c’est notre richesse, nous cherchons comment le rendre plus utile», estime le militant associatif. Et seule une stratégie claire, avec au centre l’élément humain, est, pour lui, de nature à sauver la population «et lui rendre sa dignité».

Une grande opération d’abattage du cèdre a eu lieu en 2007

La coupe débridée et incontrôlée du cèdre du Rif ne date pas de 2015, l’opération la plus «meurtrière» d’abattage de cet arbre qui a suscité de vives réactions de la part de la population locale a eu lieu en 2007. Elle a touché justement une grande superficie de la forêt de cèdres dans la montagne de Tidghine, sur les quelques dizaines d’hectares qui avaient été cédées à un entrepreneur de la région. Devant la gravité de la situation, un autre collectif des associations de protection de l’environnement, groupées dans «Ecolo plate-forme du nord du Maroc», avait publié un communiqué où il dénonce «l’abattage criminel de cèdres centenaires à un moment où la protection de l’environnement et de la forêt en particulier est devenue une nécessité impérieuse pour l’avenir de la planète et de l’humanité, vu les problèmes de réchauffement qui menacent la communauté internationale y compris notre pays».
Il faut dire que les forêts de cèdres du Rif sont loin de constituer l’essentiel de la cédraie marocaine. Cette dernière se concentre principalement dans le Moyen-Atlas, central et oriental, et le même phénomène d’abattage est observé dans ces régions aussi. Encore que dans le Rif, l’on n’observe pas le même surpâturage dont souffrent d’autres forêts de cèdres dans d’autres régions, juge Jamaleddine Ouchkif, directeur du développement forestier au sein du HCEFLCD. «Les parcours y sont moins nombreux par rapport aux forêts de cèdres du Moyen-Atlas», dit-il. Dans cette dernière région, il y a une surcharge qui nuit sérieusement à la forêt.

«800 000 moutons paissent au sein des modestes cédraies du Parc naturel d’Ifrane, soit un troupeau quatre fois supérieur à la moyenne», avait souligné déjà en 2005 Michel Tarrier, écologue, consultant à l’Institut scientifique de Rabat, quand il a dressé le bilan de l’écosystème marocain. Pire que cela, ajoute-t-il, à l’approche d’Aïd Al Adha, «tout un chacun vient engraisser son mouton n’importe où et jusqu’aux abords de Ain Vitel! Voire au cœur des belles pelouses du centre-ville d’Ifrane». Selon une étude supervisée par le Haut commissariat, les parcours forestiers «souffrent de multiples formes de surexploitation pastorale au point de compromettre la régénération naturelle des formations forestières». Et d’ajouter que «le cheptel pâturant en forêt est de 10 millions de têtes, soit près de 40% du cheptel national».

Ce qui détruit le plus la cédraie du Rif, reconnaît M. Ouchkif, c’est, d’une part, les prélèvement excessifs en bois de feu, car la région est très froide en hiver, et les gens coupent du bois, ce qui est normal, pour se chauffer. Sauf que les coupes dépassent largement «la capacité de production de ces forêts, et là on tape sur le capital». Mais le ravage de cette forêt provient, d’autre part, et surtout, ajoute notre source, «des coupes illicites de la part de délinquants qui commercialisent frauduleusement le bois, ce qui compromet sérieusement la régénération des arbres». Le troisième facteur de destruction de la forêt de cèdres du Rif, spécifique à cette région,  est «le défrichement opéré pour la culture du cannabis». On le sait, cela profite plus aux barons disposant de moyens colossaux qu’aux petits paysans, mais le résultat est le même : une forêt qui se perd au fil des ans. Encore que, selon le directeur du développement forestier, l’on ne constate plus une augmentation de ces superficies défrichées au profit du cannabis. «Et ce, depuis que les forêts sont délimitées, chose qui n’existait pas auparavant».

La cédraie est la plus frappée par le dérèglement climatique

Mais que font dans ce cas les gardes forestiers chargés de contrôler ces forêts du pillage ? Les ONG locales ne voient plus, accusent-elles, l’ombre d’un garde forestier dans cette région, s’il existe quelques-uns noyés dans la nature, ils ne peuvent pas grand-chose contre «ces voleurs d’arbres». Ils sont en tout cas peu nombreux pour surveiller des centaines, voire des milliers d’hectares.
La région du Rif est très accidentée, confirme M. Ouchkif, certaines zones sont mal desservies, inaccessibles, voire enclavées, et donc la surveillance s’avère délicate. En tout cas, surveiller une forêt du vol, des coupes illégales et des incendies, est pour lui «une affaire transversale, où doivent être impliquées gendarmerie royale, garde forestière, autorités locales et agences de développement des régions…»
C’est dans les zones frontalières, entre les provinces, où le risque est plus grand, selon notre interlocuteur. C’est là où les «bandits» du bois opèrent et où la surveillance doit être plus vigilante. «Des guets y sont d’ailleurs installés 24h/24 pendant la saison de la culture du kif».

En résumé, la cédraie du Rif comme celle du Moyen-Atlas, et ce, à l’instar de tous les autres types de forêts marocaines, sont soumises à de fortes pressions humaines et pastorales. Il y a le surpâturage, le prélèvement excessif de bois de feu, et les défrichements en vue de l’extension de terrains de culture, qui sont les trois principaux facteurs de dégradation des espaces forestiers. Mais il y a aussi, note une étude du Haut commissariat, l’urbanisation à des fins des projets socio-économiques, «les incendies et les attaques parasitaires, dont la gravité est souvent liée aux conditions climatiques et à l’état physiologique des peuplements forestiers».
Dernier facteur de cette dégradation et non des moindres, il y a l’aridité (qui touche plus de 90% du territoire national), et les sécheresses qui deviennent de plus en plus fréquentes. Dans ce cadre général, ce sont les écosystèmes forestiers de la cédraie proprement dite, se trouvant à des altitudes variant de 1 600 à 2400 mètres, qui sont frappés de plein fouet par ce dérèglement climatique. Et cela va encore s’aggraver, puisque les projections pour les 100 années à venir montrent que ces zones d’altitude vont enregistrer une diminution des précipitations encore plus importante (25 à 30%).
Pour essayer de stopper les dégâts infligés à l’écosystème cédraie, le HCEFLCD a échafaudé toute une stratégie pour sa conservation et son développement, stratégie qu’il a inscrite dans son plan décennal 2005-2014. Les résultats,

selon M. Ouchkif, ont dépassé les prévisions, puisque 29 300 ha ont été régénérés à la date de 2014, «dont 67% sont au Moyen-Atlas», précise-t-il. Avec l’implication de 22 associations au programme d’amélioration de parcours et d’organisations des éleveurs. Lesquelles bénéficient d’une compensation de l’Etat de 250 DH/ha sur les périmètres mis en défens (où l’on interdit le parcours) Résultat : 15000 ha mis en défens entre 2005-2014, avec 18 MDH comme bénéfices pour les ONG impliquées.

Puisqu’elle est riche en biodiversité, le Haut commissariat a prévu par ailleurs une réserve biosphère pour la cédraie dans le Moyen-Atlas, qu’il a inscrite au programme mondial sur la biodiversité. Cette réserve englobera les trois parcs nationaux d’Ifrane, du Haut-Atlas oriental et de Khénifra, et ce, sur une superficie d’environ 500 000 ha. Ce qui permettra, à terme, comme le souhaite le Haut commissariat, d’inscrire à l’UNESCO l’écosystème cédraie de l’Atlas en tant que patrimoine de l’humanité.