Réforme de l’enseignement : le rapport secret de la Cosef

Remis au souverain fin juin, il met en exergue l’échec de la réforme entamée depuis 1999.
La plupart des objectifs n’ont pas été atteints. Pire,
la situation s’est aggravée dans certains cas.
Les ministères accusés de s’accrocher à  leurs prérogatives.
Les dépenses d’investissement ont baissé alors que celles
de fonctionnement sont en hausse.

L e Maroc serait-il en train de rater, encore une fois, la réforme de son système d’enseignement ? Lancée, il y a cinq ans, suite au travail colossal effectué par la Cosef (Commission spéciale éducation-formation), cette réforme, qui promettait de remettre sur les rails un secteur balloté depuis l’indépendance par des stratégies plus politiques que pragmatiques (l’arabisation en est l’exemple flagrant), a en grande partie échoué. On ne s’étonne donc pas que la confidentialité totale ait entouré le rapport-bilan que les membres de la commission ont remis au souverain, le 30 juin dernier. Un rapport explosif. Ce document alarmant, dont La Vie éco s’est procurée une copie , fait état d’un ratage des objectifs initiaux de la réforme de l’enseignement.
Flash-back. En mars 1999, le défunt roi Hassan II charge une commission d’experts de préparer la «Charte de la réforme». Après plusieurs mois de déplacements à  l’étranger, de consultations, d’études et de benchmarking, le comité accouchera d’une proposition de réforme présentée comme une rupture avec les tentatives précédentes. Ambitieux, le programme a défini 19 axes d’intervention. 1999-2000 a été l’année de lancement des différents chantiers.
Cinq ans après, le rapport revient sur les réalisations qui, lancent d’emblée les rédacteurs, «n’ont pas permis une transformation profonde de notre système d’éducation». Pire. Dans certains cas, des dérives et des reculs sont soulignés. La course au quantitatif, le manque de moyens et de concertation, le désengagement des partenaires de l’enseignement, notamment les syndicats, les entreprises et les collectivités locales, la faible décentralisation… sont à  l’origine de ce revers.

Préscolaire: de 55% d’inscrits à  50% seulement
A côté des quelques rares avancées, les rédacteurs du rapport soulignent moult ratages. A commencer par le préscolaire qui, en dépit de son importance stratégique, demeure le «maillon faible» de la réforme. Les résultats sont révélateurs. Alors que l’objectif était de généraliser cet enseignement en 2004, le rapport révèle un fait grave. Au lieu d’avancer, le pourcentage des enfants bénéficiaires (par rapport à  ceux en âge de l’être) a régressé, passant de 55% en 1999 à  50 % en 2004. Le taux chute même à  35,7 % en milieu rural (à  peine 17,5 % pour les filles). Le constat est d’autant plus inquiétant que le recul ne n’est pas seulement relatif. La baisse est réelle et les chiffres, en valeur absolue, le prouvent. Les inscriptions dans ce cycle sont passées de 817 054 en 1999 à  684 783 en 2004. On serait même tenté de dire que la réforme a nui à  cet enseignement qui, avant son lancement, connaissait un taux de croissance annuel soutenu, ce qui avait permis de passer de 812 487 inscrits, en 1991, à  869 975 en 1998, à  la veille du lancement de la réforme.
Le primaire n’échappe pas non plus à  ce constat négatif. Le trend haussier enregistré durant les quatre premières années s’est inversé au bout de la cinquième. Un essoufflement du rythme, en quelque sorte. Le pourcentage des enfants scolarisés par rapport à  ceux en âge de l’être a bondi de 66,4 % en 1999 pour atteindre 90,7 % en 2003, avant de chuter à  89,6 % en 2004. Là  encore, l’objectif arrêté en 1999, celui de généraliser dès 2002 l’inscription des enfants de six ans, est hors d’atteinte.
Concernant ces deux cycles, il est important de noter que plusieurs recommandations de la charte sont restées lettre morte. C’est le cas notamment de l’intégration du préscolaire dans le primaire, la création d’une instance nationale d’ajustement, la conception de programmes scolaires régionaux et locaux, en plus de la mise en place d’un système fiscal incitatif pour les investissements dans le secteur.

Des classes bondées et des enseignants non qualifiés
Au sein des collèges et des lycées, le constat n’est pas plus reluisant. L’accroissement important des inscrits, respectivement 15% et 22%, s’est accompagné de l’aggravation du déséquilibre entre les branches. Aujourd’hui encore, 50 % des élèves optent pour la filière lettres, contre 43 % pour les sciences expérimentales, 5 % pour l’enseignement technique et 2 % pour les sciences mathématiques. Ces deux dernières disciplines, contrairement aux prévisions, sont en net recul, particulièrement pour les mathématiques dont le nombre des inscrits a baissé de moitié alors que la charte s’était fixé pour objectif d’orienter les 2/3 des élèves vers des cursus scientifiques.
Ces deux cycles enregistrent d’autres insuffisances, relatives au sous-effectif dans le corps enseignant et au déficit d’établissements, ce qui explique «certains phénomènes comme les sureffectifs dans les classes, l’engagement d’enseignants non qualifiés ou l’affectation de formateurs à  des cycles pour lesquels ils ne sont pas désignés». Autant dire que la vision intégrée a fait défaut chez les responsables du secteur. La qualité de l’enseignement ne pouvait alors que pâtir de cette situation.
De tels dysfonctionnements au niveau du primaire et du secondaire produisent forcément des ondes de choc qui atteignent le supérieur. Les statistiques le confirment. Les déséquilibres entre les différentes branches, au lieu de s’ajuster, se sont aggravés. Ainsi, les lettres, les sciences économiques et le droit continuent leur domination. aujourd’hui, 73 % des étudiants optent pour ces disciplines contre 66 % en 1999. Soit un autre aveu indirect de l’échec de la réforme. Corollairement, au niveau du troisième cycle, la tendance se poursuit. Les sciences humaines et sociales attirent encore 61 % des étudiants-chercheurs, suivies par les sciences exactes et naturelles (34 %), les sciences de l’ingénieur (4%). Les sciences médicales ferment la marche, avec à  peine 1%. Autant dire que les rangs des diplômés chômeurs se renforceront davantage les prochaines années. «L’absence d’une communication organisée pour l’orientation des étudiants et le retard accusé par la réforme au niveau du supérieur» sont parmi les facteurs qui expliquent cette situation.
Dans ce tableau noir, seule la formation professionnelle tire, relativement, son épingle du jeu. Durant ces cinq dernières années, les établissements de l’OFPPT ont renforcé leur attractivité. «En 2003-2004, 285 219 candidats se sont présentés aux concours d’accès, soit cinq fois la capacité d’accueil disponible». Aucun mot toutefois sur la qualité de cette formation, un aspect plus préoccupant que l’approche quantitative. Les déclarations optimistes des ministres du Supérieur relatives aux «autoroutes et échangeurs» entre les cursus professionnels et universitaires ne sont plus d’actualité. Autre parent pauvre de la réforme : la recherche scientifique, qui n’arrive pas encore à  décoller (voir tableau ci-contre).

Les régions ne se sont pas impliquées…
Outre les faibles implication et motivation des ressources humaines du secteur de l’enseignement, le rapport de la Cosef note que la faible marge d’intervention accordée aux acteurs locaux, notamment les Académies et les universités, réduit considérablement le rythme des réformes. Les ministères s’accrochent à  leurs prérogatives. La Cosef interpelle les administrations centrales qui sont appelées à  lâcher du lest et transférer le maximum de pouvoir au niveau des régions.
Les collectivités locales sont également épinglées par le rapport. La réforme avait misé sur une grande implication de la région dans la gestion mais aussi le financement des établissements d’enseignement… un schéma loin d’exister aujourd’hui.
Aux côtés de la régionalisation, les membres de la Cosef notent que le financement de l’enseignement souffre toujours des mêmes maux, même si l’enveloppe budgétaire qui lui est réservée (24,2 milliards de DH en 2004) a crû annuellement de 6 %, dépassant l’objectif de 5 % arrêté par la charte. Toutefois, cette augmentation a plus bénéficié aux dépenses de fonctionnement alors que les dépenses d’investissement ont régressé de 8,8 % depuis 2000. L’analyse de la répartition par cycle montre une stagnation du budget de l’enseignement supérieur. La participation de l’enseignement privé demeure, quant à  elle, en deçà  des espérances en raison, entre autres, «de l’ absence de cadre incitatif général».
Globalement, concluent les auteurs du rapport, « le système de l’enseignement est toujours confronté aux mêmes problèmes enregistrés avant le lancement de la réforme. L’Etat supporte toujours l’essentiel du financement, qui souffre de déséquilibres freinant ainsi sa portée. L’évolution quantitative ne doit pas occulter la non-application de l’essentiel des mesures de réforme». C’est le cas particulièrement de la mise en place d’un système de comptabilité nationale de l’éducation et de la formation et de la participation des familles au financement des études secondaires et supérieures, objectif fixé, au départ, pour 2005. Là , du moins, la non-application de cette mesure peut s’expliquer par les difficultés économiques que traverse le pays et leurs conséquences sur le pouvoir d’achat des familles. Instaurer une telle mesure aujourd’hui reviendrait à  exclure de facto des milliers d’élèves et d’étudiants.
La charte de la réforme a-t-elle placé la barre trop haut en se fixant des objectifs irréalisables ? La réponse est négative car les membres de la commission s’y accrochent et définissent cinq chantiers prioritaires pour respecter la date butoir de l’an 2010. Une mission dont sera investit le Conseil supérieur de l’Enseignement qui se substituera à  la Cosef dans la poursuite de l’encadrement de la réforme. Mais vu le rythme actuel du changement, on est tenté d’en douter.

Dans le primaire, le mouvement de hausse des effectifs enregistré durant les quatre premières années de la réforme s’est inversé au bout de la cinquième année.

Alphabétisation et éducation non formelle : des demi-réalisations
Ces deux axes ont bénéficié d’une attention particulière qui s’est traduite par un renforcement des budgets qui leur sont alloués. L’alphabétisation dont l’objectif, rappelons-le, est de ramener le taux de 50 à  20 % en 2010, a vu son budget multiplié par quatre au moment o๠celui de la formation non formelle a été multiplié par 237 passant de 80 000 DH à  19 millions de DH. Ce renforcement des moyens a permis l’alphabétisation de 1,645 million de personnes entre 1999 et 2004, sans toutefois atteindre l’objectif initial, celui d’un million de personnes par an.
Du côté de l’éducation non formelle, les résultats sont aussi timides. Seulement 141 525 enfants ont pu en bénéficier. Les statistiques révèlent que 75 % des inscrits ont une moyenne d’âge de 13,5 ans, dont 45 % n’a jamais fréquenté l’école.
Aussi louable soit-il, le programme a souffert d’un turn-over élevé et de l’absence d’assiduité chez les inscrits qui n’ont bénéficié d’aucun soutien social, alors qu’auprès des formateurs le rapport note l’absence de formation et de moyens pédagogiques. A cela s’ajoute leur instabilité due à  leur situation précaire. «Ces points faibles sont aggravés en raison de l’absence d’une véritable politique d’ajustement et de suivi des programmes adoptés par les ONG et d’autres acteurs», soulignent les rédacteurs du rapport.
Même la tentative menée en 2002 pour l’intégration des enfants âgés de 9 à  11 ans, issus de cette formation, à  l’école, n’a atteint que partiellement son objectif. Sur les 130 000 enfants visés, seulement 13 000 ont pu en bénéficier.
Ces résultats rompent définitivement avec le discours optimiste des responsables de ce dossier. Leurs sorties médiatiques répétées ont été excellemment orchestrées, au point de produire chez le téléspectateur l’idée d’un succès inconditionnel du chantier de l’alphabétisation et de la formation non formelle. Désillusion totale

Les ministres pointés du doigt
L es ratages qui ont entaché la réforme témoignent, en partie, de l’incapacité des acteurs de la réforme d’initier un rythme capable de concrétiser les ambitions des auteurs de la charte. La responsabilité de chacun des ministres qui se sont succédé depuis le premier gouvernement de l’alternance est engagée. Ismaà¯l Alaoui, Najib Zerouali, Khalid Alioua, Omar Fassi Fihri, Abdellah Saaf et Habib El Malki, autant de ministres politiques, qui, à  des degrés divers, sont aujourd’hui responsables devant une génération d’élèves et d’étudiants dont l’avenir est hypothéqué. A cause d’un manque de vision, d’une forte centralisation des décisions, parfois d’un manque d’implication, d’incapacité d’insuffler le rythme nécessaire aux réformes, de motiver et de mobiliser leurs troupes, à  cause aussi de décisions mauvaises ou hasardeuses, la réforme ressemble plus à  la déformation d’un système qui, boiteux à  l’origine, risque, si aucune mesure sérieuse n’est prise, de se transformer en cul-de-jatte. Les cinq années à  venir ne tolèrent plus d’hésitations.
Mais ce serait une erreur que d’imputer la responsabilité de cet échec aux seuls ministres et départements de tutelle. Le rapport soutient que les partis politiques et les syndicats, les associations de parents d’élèves, les collectivités locales, les entreprises, tous ont, à  grande échelle, failli à  leur responsabilité. Pourtant, toutes ses sensibilités se trouvent représentées au niveau de la Cosef !