Réda Erriyahi, 37 ans, et toujours virtuose d’El Jadida

Malgré son à¢ge, le magicien du Difaࢠd’El Jadida continue à  faire le bonheur de son équipe. Le secret de sa longévité : une hygiène de vie irreprochable.
Il a attrapé le virus du foot à  six ans, mais voulait être basketteur au début.
Sélection ratée en équipe nationale, déboires en parcours professionnel à  l’étranger…, portrait d’un génie malchanceux.

Jeudi 22 janvier, au stade El Abdi d’El Jadida. Les blessures de plusieurs cadres du Difaâ, l’équipe locale de première division (Hammal, Saâsaâ, Abdessamad, Lahoua…) font craindre à l’entraîneur François Bracci le pire face à l’adversaire du dimanche, le Chabab de Mohammédia. Aussi soumet-il ses joueurs à un régime forcené. Au terme de la séance d’entraînement, ceux-ci sont complètement lessivés…à l’exception de leur doyen Réda Erriyahi qui semble frais comme un gardon. Au lieu de rejoindre ses partenaires aux vestiaires, il se prend à régaler le nombreux public de jongleries, qui pourraient lui permettre de monter un numéro de music-hall, affichant ainsi des qualités athlétiques très au-dessus de la moyenne. Et surtout stupéfiantes pour un footeux qui aura 37 ans aux futures moissons.
37 ans ? A un âge aussi en terme de carrière footballistique, Réda est au sommet de sa gloire et de son rendement. Et c’est à ce titre-là qu’il à d’ailleurs reçu le trophée de meilleur joueur de la saison 2007-2008. Meneur de jeu influent, décisif, formidable capitaine, il reste l’inégalable fleuron du DHJ, qu’il hisse à un niveau de performance (le DHJ est dauphin du championnat) jamais atteint tout au long de son histoire.
Nos confrères, qu’ils soient fans du Raja, mordus du Wydad ou encore inconditionnels de l’équipe des FAR ne tarissent pas d’éloges à son égard. «J’ai toujours pensé que Erryahi était un footballeur hors normes, un phénomène pour tout dire, soutient Abderrazak Misbah, chef du service sport  au quotidien Al Ittihad Alichtiraki. «Il voue un culte au ballon rond, et celui-ci le lui rend bien. C’est pourquoi je pressentais que, malgré ses déboires, ses traversées du désert, il allait revenir encore plus fort». Ce dont convient le directeur du mensuel Al Botola, Karim Idbihi, ajoutant : «A son dernier retrour des Emirats, en 2004, le microcosme footballistique était pratiquement unanime à estimer que Réda était fini. D’ailleurs, peu d’équipes en voulaient. C’était sans compter sur la capacité de rebondir de ce surdoué. Je suis persuadé qu’il poursuivrait sa carrière jusqu’à l’âge de 42 ans».
Rapportés par nos soins à l’intéressé, les propos d’Idbihi le font sourire. «Je ne crois pas que j’irais jusqu’à la quarantaine», dit-il. Mais en a-t-il la volonté ? On ne le saura jamais.

Un footballeur hors normes adulé partout pour son sérieux et sa vista
 Très généreux en sourires francs, le personnage est avare de ses confidences. Ce trait de caractère nous a frappés durant la gentille balade qu’il nous a offerte dans sa voiture, dont on n’a pu discerner la marque tant elle est couverte de poussière et de boue. «Ce matin, j’ai dû la pousser pour la faire démarrer», confie-t-il. Manifestement, Réda n’aime pas rouler les mécaniques. Ce qui ne l’empêche pas d’être le prince d’El Jadida. Sur son passage, les passants s’arrêtent pour lui dispenser un salut admiratif, les agents de la circulation lui présentent leurs hommages et certains profitent du feu rouge pour lui serrer la main. Tant d’égards seraient susceptibles de griser bien des esprits vaniteux; Réda, lui, se contente d’y répondre courtoisement, sans s’en faire une gloriole.

Il se destinait malgré son modeste gabarit, au basket, le foot s’en empara
Arrivé devant un pâté d’immeubles de la rue Barkaoui, le maître à jouer du DHJ éprouve un sentiment de nostalgie, et nous le fait savoir. C’est que ces constructions ont été élevées sur un terrain vague où, gamin, il s’initiait à la baballe. Par la suite, il s’est mis à ses moments perdus à écumer tous les champs de jeu que comptait la ville. Quand le temps était clément, il franchissait gaillardement la cinquantaine de mètres qui séparaient la maison familiale de la plage pour y disputer des matches aussi interminables qu’homériques. «J’ai attrapé très tôt le virus du foot. A six ans, je ne rêvais que de foot, je ne parlais que foot, et j’y consacrais tout mon temps de loisir».
Cela n’empêchera pas Réda de tromper, plus tard, ce jeu de manchots avec un jeu de mains. De fait, il découvre le basket, s’en entiche et s’y destine. Sans toutefois renoncer à caresser le ballon rond, plutôt en dilettante. A la fin d’une rencontre disputée avec des copains sur le terrain de la rue Barkaoui, Réda est surpris  de voir Mohamed Maârouf, l’entraîneur du DHJ, venir le convaincre de s’inscrire à la section cadets de l’équipe locale. «Ça a chamboulé totalement mon destin. Je voulais faire carrière dans le basket où j’ai montré quelques bonnes dispositions, mais M. Maârouf a été tellement persuasif que je n’ai pas pu faire autrement que d’accéder à sa demande».
Résolution heureuse. Après avoir brillé parmi les cadets, en 1987, il s’illustrera encore plus dans les rangs des juniors, tant et si bien qu’il lui ouvrira  grandes les portes de l’équipe d’élite. Réda se souvient avec émotion de son premier match. C’était la fin de la saison 1989-1990, il avait 17 ans. On le fit entrer en jeu à la 75e minute, alors que le DHJ menait au score par 2-0 contre Khouribga. Il avait quinze minutes pour démontrer qu’il était bel et bien le prodige attendu, il le prouva. Son seul regret est de n’avoir pas planté un but aux phosphatiers. «Je me suis bien rattrapé par la suite. Car à chaque fois j’ai marqué contre l’OCK», dit-il amusé. Et ce n’est pas l’immense portier Diallo qui le démentira, lui qui répète à satiété que Réda était son unique «bête noire». La saison suivante, il fit étalage d’un esprit du jeu tourné vers la création et l’offensive.

A ses débuts, au DHJ, il était assimilé à Diego Maradona
La première caractéristique de Réda, c’est d’être un extraordinaire escamoteur de ballon, un incroyable dribbleur. Instinctivement, il adapte son style à sa morphologie. Petit (1m62), avec un centre de gravité très bas, extrêmement vif, il excelle à provoquer et éliminer par ses crochets ultra-courts plusieurs défenseurs au cours de la même action. Mais le dribble chez ce joueur exceptionnel n’est pas une fin en soi mais un moyen pour mettre son équipe dans les meilleures conditions pour déséquilibrer la défense adverse. Ce soliste est un ultra-collectif. C’est sûrement cette vertu qui lui attira d’emblée les faveurs du public jdidi, engouement bientôt mué en idolâtrie. Dribbleur impénitent et frappeur déroutant. Il est l’as des balles liftées et travaillées. De n’importe quelle partie de son pied gauche ou droit, Réda met le ballon exactement là où il veut, comme il le ferait d’une main, que ce soit dans la lucarne du gardien adverse ou dans la course d’un partenaire.
«Rédadona», s’époumonait le public, en rime avec Maradona, auquel il le comparait volontiers. Comparaison n’est pas raison, dit-on. Sauf que la raison s’arrête là où commece la passion. Il n’en demeure pas moins qu’en l’occurrence l’assimilation n’était pas complètement farfelue. Réda est d’un gabarit court et trapu, proche de celui du Pibe de Oro. Comme ce dernier, il dispose d’une très bonne vision du jeu et il est extrêmement adroit sur les remises, les passes, les déviations, les prises de balle de toutes sortes. Le parallèle s’arrête là, car le reste, tout les oppose. Tandis que Maradona brûlait la chandelle par les deux bouts dans les nuits napolitaines, Réda demeure un parangon de vertu. Pas de clope. Pas de bibine. Pas de frasques. «C’est aussi l’un des secrets de la longévité fructueuse de ce joueur magnifique, explique Abderrazak Misbah. Aucun goût de l’excès. Une hygiène de vie exemplaire». Sens dans lequel abonde Idbihi : «Au Raja, il était admiré non seulement pour sa virtuosité balle au pied, mais aussi pour son irréprochabilité. Quand des valeurs naissantes allaient abîmer leur carrière dans l’alcool et les stupéfiants, lui accomplissait sa prière du soir, puis se couchait».

Au Raja, il fit mieux qu’éclater, il explosa littéralement
Malgré son jeune âge, Réda devint très vite le chef d’équipe du DHJ. Lequel, abonné, à l’époque, aux allers et retours entre la première et la deuxième série, ne le méritait pas. C’est ce que se disaient probablement les clubs majeurs du Maroc qui le convoitaient. Le DHJ, dans une dèche constante, ne voyait pas d’un mauvais œil son favori s’envoler vers d’autres cieux, moyennant une substantielle contrepatie financière. FAR, WAC, MAS s’étaient mis sur les rangs. En fin de compte, ce fut le Raja qui emporta le morceau, nous étions  à l’été 1997. Un suicide, s’exclamèrent des esprits chagrins. Il est vrai que l’équipe casablancaise, qui avait fusionné avec l’Olympique de Casablanca, regorgeait d’orfèvres du geste offensif, Moustawdaâ, Nejjari, Nazir entre autres; il n’en est pas moins vrai que le talent de Réda ne pouvait que se lustrer devantage au contact d’une pléiade de joueurs d’exception. «J’avoue avoir pensé que Réda n’allait plus être le virtuose qu’il était au sein du DHJ. D’abord, parce que venant d’une petite ville, il serait déraciné parmi une mégapole. Ensuite, parce que l’effectif du Raja était tellement important  que les places dans la formation étaient chères. Mais grâce à sa grande intelligence, Réda a pu réussir là où beaucoup se seraient cassé le nez», raconte Abderrazak Misbah.
Au matin de la saison 97-98, Réda, venu en droite ligne d’El Jadida, sortit de sa boîte tel un diable gâté par le bon Dieu. Il manquait de tempérament, il s’étoffa donc physiquement mais surtout mentalement. Au Raja, Omar Nej-jari régnait sans partage et était plutôt jaloux de ses prérogatives, Réda sut s’adapter à cette réalité et se faire adopter par le maître de céans. De match en match, il s’affirma pour ensuite s’imposer, grâce à son aisance gestuelle avec le ballon, son art de la passe à contre-pied et ses buts venus d’une galaxie lointaine. Quand on évoque en sa présence son expérience rajaouie, le visage de Réda s’illumine. Normal, c’est dans ce club phare qu’il s’est constitué un hallucinant palmarès : trois titres de champion d’affilée, deux coupes d’Afrique des clubs champions successives, une super coupe d’Afrique. «Dans cette conquête de trophées, Réda a été pour beaucoup, affirme Idbihi. C’est pourquoi les Rajaouis continuent à l’admirer, à l’applaudire et à le louer, bien qu’il ait quitté le Raja depuis belle lurette». Le seul bémol a trait à sa troisième saison (1999-2000), qui ne fut pas un succès, malgré lui. Souvent confronté aux tricheries ou aux brutalités adverses, il passait plus de temps à l’infirmerie que sur les aires de jeu. Ce dont profitait Vahid Hallilozic, son entraîneur, pour l’écarter progressivement de la formation. Ecœuré, Réda demanda à être libéré. Ce qu’il obtint.

Enrôlé par le Hassania d’Agadir, il y joua à peine 35 minutes
En 2000, on le retrouva sous les couleurs de Shariqa (Emirats). Six mois plus tard, il rejoint le Gostépé Izmir (Turquie), où il resta un an, avant de signer avec Al Dafra (Emirats) un contrat de deux ans. Retour au Maroc. Le Hassania d’Agadir l’engagea, bizarrement, il n’y joua pas plus de 35 minutes. Al Dafra le relança, il y passa six mois. Ensuite, Réda mit fin à son errance, il emporta ses pénates à El Jadida et aida son club de toujours à remonter en première division. Depuis, cette saison (2004-2005), tout va pour le mieux pour le DHJ, qui fait une prestation plus qu’honorable parmi l’élite, surclassant les meilleurs et progessant, chaque saison, dans le classement, tout en offrant un jeu pétillant. On voit là la patte de Réda, cette indéboulonnable statue vivante.