Recherche scientifique : des cerveaux mais des moyens dérisoires

En 2009, le nombre des publications scientifiques marocaines n’a pas dépassé 3 100, très loin derrière l’Afrique du Sud, l’Egypte, la Tunisie, l’Arabie Saoudite et l’Algérie.

La recherche scientifique existe bel et bien au Maroc. Même si nos chercheurs ne disposent pas des moyens nécessaires pour faire de la recherche dans des conditions optimales, ils parviennent tout de même à tirer leur épingle du jeu dans certains secteurs et même à s’imposer, parfois, à l’international. Au vu des moyens alloués à la recherche scientifique, on peut parler de miracle. Le budget alloué à la recherche scientifique et technique ne représente que 0,67% du PIB. Et le secteur souffre de carences structurelles.
Tout d’abord, les laboratoires sont équipés de matériel inadéquat avec une recherche scientifique de pointe. «Il faut impérativement alléger les modalités de gestion des fonds de recherche au sein des sitésuniver et établissements de recherche. Les appels d’offres, l’ouverture des plis…, tout ceci peut prendre plusieurs mois. Pour remplacer un ordinateur, il faut parfois attendre un an. Dans ces conditions, impossible d’être compétitif au niveau international», nous explique ce professeur de sciences physiques à la Faculté des sciences de Casablanca. C’est simple : les chercheurs ne se sentent pas valorisés. Le nombre de bourses de mérite est dérisoire. La bourse du ministère qui est accordée à la moitié des doctorants ne dépasse pas 1400 DH/mois. Quant à la bourse du Centre national pour la recherche scientifique et technique (CNRST) et qui tourne autour de 2 400 DH/mois, peu d’étudiants en bénéficient. «L’un des problèmes majeurs que rencontrent nos chercheurs c’est la faiblesse des infrastructures de recherche. Les chercheurs dans les universités marocaines ont besoin à l’instar de leurs homologues à l’étranger de plus en plus de moyens pour pouvoir rester compétitifs, surtout dans les domaines qui reposent sur les technologies et l’ingénierie», se désole Abdelaziz Benjouad, responsable scientifique du Centre national de coordination et de planification de la recherche scientifique et technique (CNRST).
La recherche scientifique devenant  de plus en plus, dépendante de fonds alloués, notre pays ne cesse de dégringoler à l’échelle du continent. Le Maroc est passé de la 3e place en 2003 à la 6e place en 2007 à l’échelle africaine en matière de production scientifique. Selon l’enquête de l’agence Thomson Reuters, résumée dans un rapport global sur la recherche en Afrique, on y apprend par exemple qu’en 2009 le nombre des publications scientifiques marocaines n’a pas dépassé 3 100 publications, très loin derrière l’Afrique du Sud (14 000), l’Egypte (10 100), la Tunisie (4 300), l’Arabie Saoudite (4 200) et l’Algérie (3 200). Rendu public en avril dernier, ce rapport global sur la recherche en Afrique place toutefois le Maroc dans le top 5 dans plusieurs disciplines en termes de nombre de publications. Le Maroc est deuxième- c’est d’ailleurs son meilleur classement- en mathématiques, derrière l’Afrique du Sud. Il est troisième en géologie, quatrième en neurosciences, en pharmacie, en sciences physiques et en sciences de l’espace.
Cela dit, le Maroc a été précurseur à l’échelle continentale dans plusieurs disciplines de recherche et partie prenante dans des projets de pointe. «Depuis 1996, le Maroc est officiellement membre de la collaboration Atlas au CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, qui est l’un des plus grands et des plus prestigieux laboratoires scientifiques du monde. L’admission du Maroc au sein de cette collaboration est la conséquence du travail de qualité de quelques scientifiques marocains avant 1996», nous explique le professeur Rajaâ Cherkaoui El Moursli, membre correspondant de l’Académie Hassan II des sciences et techniques.

Le Maroc et le nucléaire

La participation marocaine à l’expérience Atlas a connu une première période, de 1993 à 2003, caractérisée par la construction d’un élément du détecteur Atlas en collaboration avec le laboratoire de physique subatomique et de cosmologie (LPSC) de Grenoble et le Royal Institute of technologie de Stockholm. Ces éléments ont été réalisés par des équipes des Facultés des sciences de Casablanca et Rabat et les ingénieurs du Centre national de l’énergie, des sciences et des techniques nucléaires (CNESTEN). Des électrodes ont été soudées et testées au Maroc. Une telle expérience fait appel à des technologies nouvelles. Ce qui favorise un transfert de technologie fondamental pour nos chercheurs. «Plusieurs jeunes Marocains ont été formés au cours de cette période en microélectronique, en automatisation des systèmes de contrôle de qualité ainsi qu’en informatique. Ces jeunes n’ont eu aucune difficulté à intégrer l’industrie marocaine ou les institutions de recherche», ajoute le Pr El Moursli qui est aussi membre de la collaboration Atlas. «Quand, le mercredi 10 septembre 2008 à 10h28, un faisceau de protons venait de boucler l’anneau de 27 kilomètres de ce plus grand accélérateur de particules, le Maroc participait officiellement à cette aventure», insiste le Pr El Moursli qui enseigne également à la Faculté des sciences de Rabat. Pendant très longtemps, le Maroc a été le seul pays africain et arabe à être membre de ce club. Ce n’est que depuis trois ans que l’Afrique du Sud y a fait son entrée, suivie par l’Egypte, tout récemment. Ces deux pays comptent le plus grand nombre de chercheurs à l’échelle africaine et dédient à la recherche des moyens importants.
Il reste que cette belle expérience qui concerne le domaine des physiques des particules a eu d’heureuses conséquences sur la filière. A Rabat, et sur demande de l’Institut national d’oncologie (INO), un master de physiques médical a vu le jour.  Des physiciens médicaux ont été formés pour travailler dans les hôpitaux, dans la médecine nucléaire, la radiothérapie, la radiologie. Une première au Maroc. Les lauréats ont de fortes chances d’embauche dans un secteur qui souffre d’un manque flagrant de compétences. Ils représentent aussi une pépinière d’étudiants aptes à faire de la recherche de haut niveau. Malheureusement, cette dynamique n’est pas générale. Les enseignants chercheurs appellent à une plus grande valorisation de la recherche scientifique au Maroc. «Il faut créer un statut des post-doctorants et la possibilité d’avoir des contrats de recherche à durée déterminée. Ceci permet aux jeunes docteurs de continuer leurs travaux de recherche tout en attendant un poste permanent et relancer ainsi la production scientifique. Tous les pays s’appuient sur les post-doctorants», explique ce chercheur de Casablanca. D’autres demandent à ce que la gestion du projet hors recherche soit prise en charge par un staff administratif. «La réforme du système éducatif dans les universités a conduit à la mise en place du système LMD (Licence, Master, Doctorat) depuis l’année 2003. Cette réforme a conduit inéluctablement au développement de filières d’enseignement de licence et de master modernes et diversifiées, ajouté à cela, une augmentation des effectifs d’étudiants. Ceci nécessite beaucoup d’efforts et de moyens pour accueillir dans de bonnes conditions les étudiants dans les salles des travaux pratiques», relativise M. Benjouad. Des efforts supplémentaires sont donc indispensables pour mettre à niveau la recherche scientifique nationale, afin que les chercheurs marocains ne se trouvent pas forcés de partir ailleurs, là où la recherche scientifique est une priorité nationale.