Rachid Belmokhtar va-t-il relancer le programme d’urgence ?

Le nouveau ministre de l’éducation nationale entame de vastes consultations avec les acteurs de l’enseignement pour préparer son plan d’action. La première victoire est financière : 46 milliards de dirhams de budget en 2014 contre 43 l’année dernière, soit une hausse de 8.5%.

Le nouveau ministre de l’éducation nationale, Rachid Belmokhtar, a du pain sur la planche. L’homme n’est certes pas étranger à ce département puisqu’il y a été ministre entre 1995 et 1998, et son expérience dans le domaine éducatif n’est pas mince (il a été aussi président de l’Université Al Akhawayne), mais que pourra-t-il, quinze ans après avoir quitté l’éducation, contre ce mammouth dont tous les diagnostics, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, font le même constat de fiasco. M. Belmokhtar ne dispose certainement pas d’une baguette magique pour tirer ce secteur du marasme dans lequel il se débat, mais il compte capitaliser toute son expérience pour au moins lui insuffler un nouvel élan. «On a de l’expérience, on a des idées, ayant été responsable de ce secteur, mais il est indispensable à l’heure actuelle de savoir, après évaluation de la situation, le domaine où il faut urgemment intervenir pour améliorer le système éducatif», a t-il déclaré au Parlement quelques jours après sa nomination.

La première tâche à laquelle il s’est attelé a été de procéder à de vastes consultations avec tous les acteurs, syndicats, responsables politiques, parents d’élèves, enseignants… pour avoir une vision globale. Il a même annoncé, une fois ces consultations terminées, la préparation d’un plan d’action pour «déterminer les tâches des deux ans à venir, et celles qui demandent plus de temps, avec l’objectif de bâtir un système éducatif performant». Il attend par ailleurs les résultats d’un audit interne et un autre externe pour connaître le bilan du fameux plan d’urgence (qui a pris fin en décembre 2012), mais également le rapport et les orientations du Conseil supérieur de l’enseignement (en veilleuse depuis quatre ans), présidé actuellement par Omar Azzimane (qui a aussi communiqué avec tous les acteurs du secteur), avant de décliner les grands axes de son travail. En toute vraisemblance, on ne les connaîtra pas en détail avant le printemps prochain. Ce que l’on connaît néanmoins, c’est le budget du MEN pour l’année 2014, et les quelques mesures décidées pour le compte de la même année, annoncées par le ministre le 11 novembre 2013 à la commission de l’enseignement, de la culture et de la communication au sein de la Chambre des représentants, à l’occasion justement de la présentation dudit budget, lequel est bien conséquent si l’on prend en compte la «rigueur» décidée par le gouvernement: 46 milliards de dirhams contre 43 l’année dernière, soit une hausse de 8,5%. Cette enveloppe, faut-il le souligner, n’intègre pas les 187 millions de dirhams annuels alloués au programme de lutte contre l’analphabétisme. On le sait, ce sont toujours les dépenses de fonctionnement qui accapare la part du lion dans cette enveloppe, soit 43,5 milliards cette année, dont 91% sont destinés aux fonctionnaires, le reste est consacré à l’investissement.

Un plan à court terme est annoncé en attendant les audits sur le programme d’urgence

Quant aux premières mesures décidées par le nouveau ministre et déclinées au moment de la présentation du budget du MEN, on a l’impression en les examinant qu’elles ne sortent pas de la logique du programme d’urgence 2009-2012, puisqu’elles veulent s’attaquer à plusieurs défaillances recensées par ce dernier. Le plan à court terme de deux années auquel a fait allusion M. Belmokhtar sera certainement, si l’on comprend bien ses intentions, le prolongement de ce programme d’urgence dont l’abandon par M. El Ouafa a suscité une vive diatribe de la part du Souverain lors du discours du 20 août dernier. Il faut dire que les défaillances de notre système éducatif, du moins l’école publique, tout le monde les connaît, mais il y a des priorités auxquelles il faut s’attaquer d’urgence.

La première concerne le préscolaire. Tous les acteurs interrogés, syndicats, société civile, professeurs universitaires sont unanimes : il faut généraliser le préscolaire à tous les enfants à partir de l’âge de 4 ans. C’est inévitable car c’est le socle sur lequel sera bâti tout l’édifice, la charte d’éducation et de formation en a parlé en 2000, et le programme d’urgence du temps d’Ahmed Akhchichine, s’inspirant lui aussi des recommandations du rapport 2008 du CSE, en a fait une priorité. Et pour cause, jusqu’à cette date, seuls 59,7% des enfants de 4-5 ans étaient préscolarisés, et c’est le monde rural qui était le moins servi (voir encadré). Sur ce plan, le diagnostic est déjà fait, des solutions sont proposées, et M. Belmokhtar n’a qu’a agir en reprenant la logique du programme d’urgence qui avait fait de «la généralisation d’une offre préscolaire moderne de qualité un défi de taille, dont le succès passera nécessairement par une forte implication et une coordination de l’ensemble des partenaires potentiels : ministères, collectivités locales, ONG, opérateurs privés, parents d’élèves. Pour relever ce défi, des actions volontaristes et novatrices seront menées sur trois fronts en parallèle».

Sans attendre le prochain rapport du CSE, M. Belmokhtar commence d’abord par ce chantier. D’ores et déjà, il a annoncé devant les députés que pas moins de 32 écoles communales vont ouvrir leurs portes en 2014. C’est peu, comparativement aux besoins, mais le ministre a promis de «mettre de l’ordre dans ce secteur dominé par une anarchie totale et un manque de normes communes entre les différents établissements et professionnels qui y exercent».

Deuxième priorité : combler le déficit en matière de ressources humaines. Certes, le budget du MEN a prévu 7 000 nouvelles recrues en 2014, mais là aussi c’est trop peu par rapport aux besoins. Ces derniers sont au moins de 30 000, estime Abdelaziz Ioui, secrétaire général du Syndicat national de l’enseignement. Et de déplorer qu’à Marrakech, en ce début d’année scolaire, certaines classes contiennent 60 élèves chacune. Comment dispenser les cours dans ces conditions, et comment l’enseignant pourra-t-il connaître et suivre les besoins de chaque élève ? Et quelle pédagogie suivre ? Tant il est vrai, comme le note Soumia Naâmane Guessous, sociologue et professeur universitaire, que «l’apprentissage c’est la méthode, et les systèmes éducatifs qui ont fait leurs preuves sont ceux qui basent cet apprentissage sur la participation et la créativité des élèves durant toutes les phases de la scolarisation». Imaginons comment cette créativité et cette participation peuvent avoir lieu dans une classe de 60 élèves…

M. Belmokhtar, sur ce plan, a un véritable défi devant lui, celui d’augmenter le nombre d’enseignants. Mais aussi de renforcer les infrastructures scolaires, prévues là aussi par le programme d’urgence, et c’est la troisième priorité de notre système éducatif. Certes, le nombre d’établissements scolaires a atteint, selon le ministre lui-même, «10 208, en hausse de 11% de 2008 à 2013», que le nombre d’enfants scolarisés est «en hausse de 3% en 2013, pour atteindre 6 575 794 élèves», mais est-ce suffisant ? Là encore, c’est le monde rural qui paie les frais de cette défaillance, l’abandon scolaire y est le plus fréquent. Il frappe encore 8,9% des lycéens, 9,3% des collégiens, et 1,9% des élèves de l’école primaire, selon les statistiques que donne le ministre, pour conclure que le combat contre ce fléau de la déperdition scolaire «devra être mené davantage dans le milieu rural». Cela, en renforçant d’abord les infrastructures de base : sanitaires, raccordement d’eau et d’électricité de certaines régions rurales, transport et cantines scolaires…

Les méthodes de formation de base des centres qui existent sont jugées désuètes

Cela dit, 9 écoles primaires, 62 collèges et 36 lycées seront ouverts, et 68 226 nouveaux élèves bénéficieront du programme Tayssir pour que le nombre atteigne 825 000, mais pour quelle qualité de l’enseignement ?
Et c’est la quatrième priorité: la formation des enseignants, celle de base et celle continue. «Il nous faut des ressources humaines bien formées, nombre d’enseignants pratiquants refusent toute réforme, ne se remettent jamais en question, et reproduisent en classe ce qu’eux-mêmes avaient subi quand ils étaient élèves, dans une école où la violence est maîtresse», s’indigne Mme Naâmane Guessous. Le constat est inquiétant là aussi. Il y a certes des centres de formation (qui ont remplacé les CPR et les ENS), mais leurs méthodes sont jugées par les professionnels désuètes. Il faudra d’abord augmenter la période de formation qui ne dépasse pas actuellement 6 mois, et, surtout, «mettre l’accent sur la formation comportementale et psychologique de l’enseignant, et ce, à tous les niveaux, du primaire jusqu’au bac. N’oublions pas que l’enseignant a affaire souvent à des adolescents. Et arrêter une fois pour toutes les recrutements directs des enseignants sans avoir à passer par une formation préalable», souligne M. Ioui.

La cinquième priorité est relative aux langues : continuer avec l’arabe classique dans le préscolaire et le primaire ou introduire la darija comme le recommande le colloque organisé début octobre dernier par la Fondation Zakoura éducation ? Choisir l’anglais dans l’apprentissage des matières scientifiques dès le collège ou revenir à la langue française comme ce fut le cas avant l’arabisation des années 1980? La question reste posée, et seul un colloque scientifique réunissant linguistes, sociologues, historiens…est à même de trancher. Une chose est sûre : quelle que soit la langue d’enseignement, c’est toute la méthodologie d’apprentissage qui est à revoir.