Que cache l’affaire Chinouiya ?

Aucune action en justice n’a été intentée contre Loubna «Chinouiya».
Les hauts gradés de la police censés avoir été suspendus
sont toujours en poste.
Meryem Benjelloun a été accusée de consommation
de drogue, sans rapport avec l’«affaire Chinouiya».
Qui a volontairement mis la presse sur une fausse piste ?

Il est des affaires qui démarrent à  partir d’un rien et que l’on retrouve subitement à  la «une» des quotidiens, sans que des éléments factuels ne justifient un tel degré de médiatisation. L’«affaire Chinouiya» en fait assurément partie. L’affaire telle que relatée (interprétée ?) par la presse ressemble au genre d’histoires que l’on pourrait rencontrer dans le «milieu» marseillais. Les protagonistes ? D’abord, Loubna dite «Chinouiya» (en raison de ses yeux bridés), une proxénète qui a le bras long; ensuite, Meryem Benjelloun, une fille de riches, impliquée dans un trafic de drogue en relation avec la première ; enfin, un préfet et un directeur des ressources humaines ripoux, s’attachant à  couvrir l’une et l’autre des protagonistes.

Le plus étrange est que, sur une période d’une dizaine de jours, en pleine torpeur aoûtienne, plusieurs quotidiens ont sorti simultanément les éléments de ce feuilleton, dans une version quasi similaire, aboutissant à  des faits jusqu’à  présent dénués de fondement. A ce jour, et contrairement à  ce qui a été rapporté par des journaux, notamment concernant la suspension des deux hauts gradés de la police, la seule personne poursuivie est Meryem Benjelloun, et pour un motif plutôt simple au regard de ce qui a été dit.

Que disent les faits ? La Vie éco s’est adressée aussi bien aux avocats qu’à  la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Première constatation : il n’y a en réalité aucune relation entre Meryem Benjelloun et Loubna «Chinouiya», pourtant toutes les deux mises pendant plusieurs jours dans le même panier : trafic de drogues dures, direction d’un réseau de prostitution au profit de personnalités influentes de la politique et des affaires, abus de pouvoir. Or, l’instruction a révélé qu’il s’agit de deux affaires différentes, n’ayant entre elles aucun lien avéré, sinon la consommation de drogue. On retiendra également cette clarification, faite le 24 août par le département de la justice, à  travers le Procureur du Roi, le jour de l’ouverture du procès de Mme Benjelloun. Ce dernier déclarait en effet : «Le nom de “Chinouiya” n’est cité en aucune façon dans l’affaire de Meryem Benjelloun». L’avocat de l’accusée, Maâti Ayyoubi, corrobore ces dires et assure que sa cliente n’a jamais rencontré de femme dénommée «Chinouiya».

Meryem Benjelloun a en fait été poursuivie pour possession et consommation de drogue, de cocaà¯ne plus précisément (voir encadré sur le verdict en page suivante). Notons qu’elle est la fille de l’ex-ministre de l’information et conseiller du roi Hassan II, Majid Benjelloun (à  ne pas confondre avec Abdelmajid, le célèbre poète et écrivain). Aucun chef d’inculpation concernant une quelconque commercialisation de cocaà¯ne, encore moins la direction, à  Rabat, d’un réseau de proxénétisme aux ramifications internationales, n’a été retenue contre elle. Dans cette affaire figuraient cinq accusés, dont deux dealers : Mohamed Benchaà¯b et Mohamed Bouyossefdem. Contrairement à  ce qu’a révélé la presse, ce n’est pas «Chinouiya» qui a donné le nom de Meryem Benjelloun, mais le hasard de l’enquête policière. C’est en passant à  la loupe le téléphone portable de Benchaà¯b que la police judiciaire, en charge de l’enquête sur un réseau de trafic de drogue, est tombée, entre autres noms, sur celui de Meryem Benjelloun.

Meryem Benjelloun est-elle victime d’une volonté de vengeance ?
Selon le PV d’audition du dealer, elle était une cliente habituelle de ce trafiquant et l’appelait souvent pour se procurer sa dose de cocaà¯ne, la police ayant intercepté des communications avec lui. Des sources officieuses ont en effet indiqué à  La Vie éco que Meryem Benjelloun est accro à  cette drogue, mais aucun élément concret ne nous permet de mesurer la véracité de l’information. En revanche, et, cela, on le savait déjà  depuis 2003, Meryem Benjelloun souffre de dépression. Elle a été hospitalisée à  maintes reprises avant et même au cours de sa récente incarcération. L’affaire de Meryem Benjelloun, selon l’enquête policière et la justice, s’arrête donc à  la consommation de drogue.

Rappelons toutefois que cette même personne avait eu des démêlés avec la justice en 2003, d’une tout autre nature : accusée de coups et blessures volontaires contre un agent de police de sexe féminin qui entendait la verbaliser pour infraction au Code de la route, elle écopa en dernière instance de huit mois de prison ferme et de 40 000 DH de dommages et intérêts. L’agent de police, elle, n’était pas sortie indemne de l’incident : fractures à  la jambe et incapacité de travail de trois mois. Il faut signaler qu’au sein de la police, ou le corporatisme est très présent, on n’avait pas, à  l’époque, digéré cette condamnation, la jugeant trop clémente. En toile de fond, l’hostilité que peut provoquer le cliché de la personne riche s’arrogeant tous les droits, d’autant que l’intéressée retrouvera la liberté après avoir purgé seulement quatre mois de prison, suite à  une grâce royale, à  propos de laquelle il est utile de préciser qu’elle ne concernait pas la seule Meryem Benjelloun.

La villa de Hay Ryad : une invention selon la police
La libération de Meryem Benjelloun avait fait des mécontents, on s’en doute. Quatre ans plus tard, des éléments de la police ont-il cherché vengeance en distillant insidieusement de fausses informations ? La question mérite d’être posée. Alors que l’enquête judiciaire concernant l’accusation, portée contre Meryem Benjelloun, de consommation de drogue était en cours, la voilà  taxée de commercialisation de drogue dure et d’entretien d’un réseau de filles de joie pour assouvir les fantasmes sexuels de personnalités locales et étrangères ! On aura cherché à  profiter d’un fait divers pour créer l’amalgame au sein de l’opinion publique dont on a dit que, lorsqu’elle entre dans les prétoires, la justice en sort.
Quant à  «l’affaire» de Loubna «Chinouiya», jusqu’à  l’écriture de ces lignes, elle n’en est pas encore une, du moins au niveau de la procédure proprement judiciaire. Le parquet n’a ordonné aucune poursuite à  l’encontre d’une femme portant ce nom. Alors, un fantôme, cette Chinouiya ? Loin de là . La dame existe bel et bien (La Vie éco est au fait de son vrai nom), mais elle n’est pas sous les verrous. Nombre d’informations, dont il est difficile de vérifier la véracité, ont circulé à  son propos. C’est elle, une fois arrêtée par la police qui aurait, selon les informations publiées par la presse, donné le nom de Meryem Benjelloun. Elle gérerait, en complicité avec cette dernière, un vaste réseau de proxénétisme à  Rabat au profit de grandes personnalités du Golfe, et ce serait dans une villa du quartier Ryad, à  Rabat, qu’elle donnerait rendez-vous à  ses clients. C’est là , d’ailleurs, que d’autres prostituées auraient été arrêtées, et que des photographies de personnalités, dans des positions compromettantes, auraient été saisies lors d’une perquisition.

Une enquête interne ouverte au sein de la police
Toutes ces supputations – loin d’être anodines – ébruitées par la presse laissent perplexe : o๠est la vérité, o๠est le mensonge ? Selon la DGSN, l’histoire de «Chinouiya» ne revêt pas l’ampleur qu’on lui a donnée, et la villa évoquée par la presse n’est que pure invention. La dame existe cependant bel et bien, et la rumeur, encore elle, laisse entendre qu’elle aurait été entretenue par un richissime Saoudien, décédé en 2001, qui l’aurait comblée de bijoux et autres présents. Officiellement, elle a certes été entendue par la police, mais le parquet n’aura retenu aucune preuve contre elle jusqu’à  présent.

Le mystère reste entier et la communication officielle autour de l’affaire semble quelque peu brouillonne. Ainsi en-il de deux dépêches de l’agence Maghreb Arabe Presse (Map), parues le 17 août à  quelques heures d’intervalle, et présentant des contradictions. L’une affirme que les rumeurs «faisant état de l’ouverture d’une enquête au sujet d’un réseau de prostitution et de trafic de drogue ne sont pas, jusqu’à  ce jour, étayées par des données réelles et la police judiciaire matériellement et territorialement compétente n’a été saisie jusqu’à  présent d’aucune plainte ni d’instructions judiciaires à  ce sujet». L’ autre dépêche affirme le contraire : le parquet de Rabat s’apprête à  ouvrir «une enquête judiciaire pour vérifier les informations publiées» par la presse. Et ce, au moment o๠les rumeurs les plus folles continuaient de courir, notamment concernant de prétendues «révélations» de Loubna «Chinouiya». Selon la presse, ces «révélations» auraient été à  l’origine de la suspension de leurs fonctions de Mustapha Moufid, préfet de police de Rabat, et de Abdelaziz Samel, directeur des ressources humaines au sein de la DGSN. Tous les deux auraient protégé «Chinouiya» en procédant à  la mutation de plusieurs agents d’autorité qui se seraient plaints de ses agissements humiliants à  leur égard. Interrogée à  ce sujet, la
DGSN dément ces affirmations, admettant seulement le fait qu’il y a bien eu des sanctions (et non des mutations) contre quelques agents de la police, mais qu’il s’agit de sanctions purement administratives qui n’ont rien à  voir avec «Chinouiya» : onze d’entre eux ont été entendus depuis l’éclatement de l’affaire et l’ouverture d’une enquête interne au sein de la DGSN. Quant au préfet et au directeur des ressources humaines, au lundi 3 septembre, ils étaient toujours en poste et n’étaient ni suspendus ni mutés, encore moins poursuivis.

Un haut responsable de la DGSN ne mâche pas ses mots : «Nous ne tolérerons jamais, si l’on a des preuves, que soit étouffée cette affaire. L’enquête va continuer, on ne sait pas à  quels résultats elle aboutira. Nous sommes sûrs d’une chose : la vérité éclatera tôt ou tard.»

Plusieurs questions se posent aujourd’hui. Qui a fourni à  la presse les fausses informations qui ont circulé à  propos de cette affaire ? Pourquoi a-t-on visé particulièrement le préfet et le directeur des ressources humaines ? Ces «fuites» sont-elles le fait de fonctionnaires mécontents travaillant dans le corps de la police ? Pourquoi Meryem Benjelloun a-t-elle été citée dans cette histoire ? L’affaire «Chinouiya» repose-t-elle sur de quelconques éléments concrets ? A qui «profite le crime» quant à  cette surmédiatisation ? Affaire classée… ou à  suivre ?