Quand les crises d’adolescence se transforment en cauchemars éternels

Les jeunes de 15 à 20 ans sont la cible de tous les dangers: cigarette, alcool, drogue, violence, extrémisme religieux… La drogue est le risque le plus fréquent. La société et l’école actuelles ne sont pas tendres avec les jeunes, elles sont traversées de tensions familiales, sociales et de violences.

«…L’adolescent entre 15 et 20 ans rêve de grands projets, d’une vie faite d’imprévus, d’aventures, de réalisations merveilleuses. Le monde qu’on lui propose n’est qu’instabilité, insécurité, guerres, mensonges, et engendre une incapacité à se projeter malgré tous ses efforts…». Ce constat établi par le HCP à la fin du siècle dernier dans une étude sur les adolescents est plus que jamais d’actualité. L’histoire de Issam B. est celle de dizaines de milliers de jeunes et dans toutes les villes. Il s’absente souvent de l’école, et à 16 ans, il la quitte pour de bon. Il fait des sorties nocturnes injustifiées. Il passe de longues heures d’isolement dans sa chambre… Jusqu’au jour où sa mère, inquiète, fouillant dans ses affaires en son absence, découvre cette substance cachée dans son tiroir : du haschisch. Informé, son père le traite de tous les noms, et va jusqu’à le battre. La suite est plus dramatique. Ses parents divorcent suite à des querelles interminables, scènes qui plus est se déroulant devant le jeune garçon et sa sœur. «Il n’arrivait pas un jour où mes parents ne se disputaient pas. Mon père a toujours été violent avec ma mère, il l’insulte et la brutalise pour n’importe quel motif. Cela me faisait si mal que je n’avais plus envie d’aller au lycée», raconte Issam, 26 ans aujourd’hui, avec un casier judiciaire bien étoffé. C’est sa mère et sa grand-mère maternelle qui le prennent en charge après le divorce. A 18 ans, Issam se lie à une fille. Cette dernière tombe enceinte. La mère et la grand-mère se précipitent pour amener des adouls et officialiser le mariage. Et faire loger le jeune couple dans un appart tout près de chez elles. «Nous espérions que ce mariage le rende sage, le pousse à trouver du travail…», raconte pour sa part la grand-mère. Peine perdue. Issam se drogue de plus en plus, bat sa femme aussi, comme son père battait la sienne, jusqu’au jour où il rencontre une jeune de 17 ans. Lui, il en avait 20 et déjà deux enfants à la maison. Il a des rapports sexuels avec l’adolescente qui perd sa virginité. Mis au courant de cette relation, le père de cette dernière porte plainte. Le jugement est sévère : 5 ans fermes. Issam les purge à Oukacha de Casablanca et à El Ader d’El Jadida. Il retrouve la liberté en 2014, sa vie est brisée et il est toujours à la charge de sa mère et sa grand-mère.

Une autre histoire similaire à la première et tout aussi dramatique. Abdelhadi, dont les parents sont enseignants, a fréquenté un collège dans un quartier «à problèmes». Il est renvoyé avant le bac pour absences répétées et comportements turbulents en classe. Il se met à se droguer et à commettre des vols à l’arraché pour se procurer sa dose.

Des ados qui n’arrivent pas à devenir adultes

«On a tout essayé pour le sauver. Son père intervient à chaque fois pour le délivrer des mains de la police suite à des vols et des bagarres avec coups et blessures. Il a frappé à plusieurs portes pour lui trouver un boulot dans un supermarché, et il y a travaillé presque un an. Mais il ne cesse de nous demander de l’argent et nous empoisonner la vie…», se plaint sa mère. Le jeune homme a maintenant 22 ans, même âge que sa femme, puisqu’il s’est marié en 2015. Ce sont ses parents qui l’hébergent avec son épouse. Cette dernière est aussi indocile. Son père, cadre dans la police, ne veut plus l’accepter à la maison puisqu’elle se drogue. Dernier méfait du jeune homme: il brise à coups de bâton les vitres d’une voiture appartenant aux voisins. Arrêté, il est condamné à 6 mois de prison ferme. Il est en train de les purger à Oukacha.

Ces deux témoignages paraissent banals, mais il s’agit de la vie d’une bonne partie de la jeunesse marocaine, analysent les sociologues. Durant la période d’adolescence, soit entre 15 et 20 ans, la personnalité est craintive et tiraillée entre des pulsions régressives et un besoin d’autonomisation extrême. Difficultés existentielles, mal de vivre, révolte contre les parents et l’autorité…, il suffit d’une petite crise dans le milieu familial, scolaire ou personnel de l’adolescent pour que toute sa vie bascule: fugue, tentative de suicide, délinquance, toxicomanie, troubles psychiques, extrémisme religieux… Les parents sont désemparés et rongés par un sentiment de culpabilité, ils vivent très mal ce basculement. Résultat : leurs ados n’arrivent jamais, ou très difficilement, à devenir adultes et responsables. Même à 30 ans, on les trouve encore chez leurs parents en dépendance totale.

Dans la majorité des cas, au Maroc, le premier facteur à cette descente aux enfers est lié à une adolescence mal vécue. Ou plutôt une adolescence qui, aujourd’hui, n’est plus vécue de la même manière que dans le passé. «Autrefois, on basculait brutalement du monde de l’enfance à celui des adultes, par l’entrée dans l’univers du travail, par le mariage, par la prise de responsabilités au niveau familial. Aujourd’hui, l’adolescence constitue une transition entre deux âges, entre deux mondes», analyse le psychiatre et psychanalyste Jalil Bennani dans son livre Un psy dans la cité*.

Le deuxième facteur lié au premier est que nos jeunes âgés de 15 à 20 ans vivent une époque bien difficile à tous les égards: des perspectives d’avenir incertaines, un chômage endémique, des parents vivant eux-mêmes le chômage ou, au contraire, débordés de travail et qui ont tendance à souvent s’absenter. L’école elle-même est devenue une jungle. Le jeune y est moins comblé que par le passé, «et sa vie scolaire est tellement chargée de tensions sociales et de violences verbales et physiques. S’y frayer un chemin qui garantisse un minimum de sécurité éducative relève du vrai parcours du combattant», remarque Abderrahmane Lahlou, spécialiste de l’éducation et auteur d’un livre intitulé L’école et l’université à l’épreuve de la transformation sociale*. Le corollaire de ces difficultés à l’école est le décrochage scolaire : 350000 élèves quittent les bancs de l’école chaque année, pour une raison ou une autre.

Périodes difficiles, échec scolaire, conflits au sein de la famille …

Le troisième facteur est lié aux conflits et à la violence qu’ils induisent au sein de la famille, explique Chakib Guessous, sociologue qui a travaillé sur les enfants et la précarité (voir entretien). Les parents sont un modèle pour l’enfant, voire «le premier modèle», nuance-t-il. Une famille rongée par les querelles intestines est une famille menacée de dislocation et qui ouvre les portes à toutes les dérives. «Quand les parents sont en conflit, ils transmettent à leurs enfants leurs propres angoisses et les rendent responsables de leur vécu. Un père ou une mère qui va mal, qui crie, qui insulte ou frappe ses enfants est forcément dans son tort. Ses enfants n’aspirent souvent qu’à une chose : quitter le foyer familial», analyse Jalil Bennani. Cette aspiration d’aller voir ailleurs, chercher une issue s’exacerbe quand les parents sont divorcés car leur séparation se répercute sur les enfants. Des cas que l’OMS elle-même aborde dans l’un de ses rapports sur le sujet : il s’agit pour elle d’«enfants et [d’]adolescents confrontés à des situations particulièrement difficiles», à l’instar des enfants et des adolescents de la rue, ceux dont les parents sont divorcés, ou ceux vivant dans des établissements particuliers comme les centres de détention.

Epoque difficile, échec scolaire, conflits au sein de la famille, il y a là tous les ingrédients pour que les jeunes fuient la famille et aillent chercher d’autres modèles qui peuvent les réconforter. Si ce n’est pas celui d’un grand frère ou d’un oncle, ça sera la bande du quartier où il est souvent mieux accueilli et traité. Et là, toutes les dérives sont possibles. Le plus grand risque pour un jeune est de sombrer dans la drogue. Ce n’est pas par hasard si les prisons sont remplies de jeunes qui se droguent ou ayant commis des infractions sous l’effet de stupéfiants. Selon les dernières statistiques du ministère de la justice, de toutes les affaires traitées en 2014 devant les tribunaux, la consommation et le trafic de drogues occupent la première place : 67 000 affaires au cours desquelles 80 000 personnes ont été poursuivies. Elles constituent 31% des poursuites judiciaires effectuées devant ces tribunaux. Alcool et psychotropes sont classés, dans une enquête effectuée en 2007 par le centre de recherches sur les toxicomanies dirigé par le Dr Jalal Taoufik, en deuxième position (après le tabac) comme les drogues les plus utilisées par les Marocains, et notamment les jeunes. Dans la toxicomanie, il y a une fuite de l’échec, «c’est la recherche d’un état que le sujet ne peut pas se donner lui-même. Les produits permettent d’oublier l’échec, et donnent l’illusion que le temps continue de ne pas s’échapper et qu’on ne vieillit pas», poursuit le Dr Bennani.

Tout n’est jamais perdu, les parents assument une grande responsabilité dans l’avenir de leurs enfants. Comme l’analyse l’étude sur les adolescents en milieu urbain réalisée par le HCP, l’adulte doit pouvoir reconnaître avec le jeune que notre monde peut être absurde, révoltant ou tout simplement ennuyant et décevant, mais sans l’encourager à la régression et à l’infantilisme (voir encadré).

– La dépense physique, un exutoire merveilleux pour canaliser l’énergie du jeune : sport, travaux manuels… – Les anciennes valeurs sont peu porteuses de sens. Il est inutile de tenter de les endoctriner. Par contre, le jeune s’enthousiasme aisément pour la démocratie, la liberté, la justice, les sciences, les arts et l’organisation de sa vie en groupe. – Ne pas condamner, ni juger le jeune. L’adolescent est toujours étonné et heureux de voir qu’il peut parler sans restriction et qu’on peut l’écouter sans répondre par des sermons. – Respecter le personnage que l’adolescent affiche, même s’il nous heurte par son arrogance, ses mines sournoises, et même parfois la clochardisation de sa tenue. S’il adopte une telle allure, c’est qu’il en a besoin pour cacher ce qui est souvent un sentiment de grande vulnérabilité, une immense soif de tendresse, un regret cuisant de ne pouvoir “mieux” faire. Il est superflu de lui dire ce qu’on croit être ses quatre vérités : à moins que ce ne soit un grave psychopathe, il sait très bien, intimement, où il en est. – Eviter de «psychiatriser» à outrance. On parle trop facilement de «névrose», de «psychose» et de «psychopathie», là où l’on devrait reconnaître un dur labeur adolescentaire : les adolescents “difficiles”, “excentriques” ou encore “marginaux” ne relèvent pas de la psychiatrie. – L’échec scolaire ou les troubles du comportement jugé anormal par l’entourage ne relève pas toujours et après examen minutieux de troubles psychologiques mais plus de certaines mesures pédagogiques ou éducatives. Souvent un changement d’attitude de la part des parents et des enseignants ou quelques entretiens peuvent réduire les “tensions interpersonnelles” et résoudre certains conflits.

*Société d’éditions et de diffusion Al Madariss, 2014, 255 pages. 

* Ed. la Croisée des chemins, 2013, 187 pages.