Quand le relogement accentue la précarité des ex-bidonvillois

600 familles du bidonville historique Bachkou à Casablanca ont été relogées à Errahma. Elles sont confrontées à plusieurs difficultés: perte de leur emploi, frais de transport additionnels, impayés bancaires, impossibilité de régler les factures d’eau et d’électricité…

Hnya regrette, comme elle se plaît à dire, «[son] Bachkou». Cette mère de famille casablancaise, abandonnée il y a trente-cinq ans par son mari, a bénéficié du programme de relogement à Errahma. Son rêve était d’avoir une maison en dur, l’eau courante, l’électricité. Bref, tout ce qui va faciliter son quotidien de ménagère. Mais le rêve n’est pas du tout rose. Comme toutes les autres familles recasées, Hnya découvre une autre réalité : «La vie est devenue plus dure et nous nous sommes appauvris». Si elle a pu garder son travail de femme de ménage chez une famille dans le quartier de l’Oasis, d’autres voisines n’ont pas eu cette chance. «Ma patronne n’est pas à cheval sur les horaires, elle me permet d’arriver à 9h30 le matin et de partir vers 16 h 30. Ce qui m’arrange, vu que j’ai deux bus à prendre. Mais plusieurs femmes de ménage ont perdu leur travail car elles ne pouvaient pas être à l’heure», se désole Hnya qui poursuit : «Lorsque nous étions à Bachkou, il n’y avait pas de transport, nous travaillions dans les quartiers proches du bidonville comme l’Oasis, Californie et Polo. Mais maintenant, nous avons les frais de transport en plus, ce qui réduit notre revenu lorsque les employeurs ne donnent pas d’indemnités supplémentaires». Le budget transport de Hnya est de 16 dirhams par jour. Une dépense supportée par sa patronne qui lui donne 200 dirhams supplémentaires par mois. Mais ce n’est pas le cas de sa voisine, Fatima, qui a dû arrêter son travail chez une famille à Californie. «Je ne pouvais plus venir à 8 heures et le coût du transport était une dépense en plus, sachant que je suis la seule à travailler dans la famille». Depuis son relogement à Errahma, Fatima s’est reconvertie en vendeuse à domicile de harcha, msemen, baghrir, etc. Ses gains se sont nettement réduits: «Avant, ma patronne me payait 3 000 dirhams le mois, aujourd’hui mon revenu est de 1 500 dirhams à peu près. Ce qui me pose problème et m’oblige à aller faire le ménage chez certaines connaissances à l’approche des fêtes ou du retour des vacances. Ce n’est pas un revenu régulier mais cela me dépanne». Pour ces deux mères de famille, le relogement à Errahma a réduit leurs revenus et les a, estiment-elles, appauvries davantage.

«Madinate Errahma» (qui signifie littéralement la ville de la clémence) n’est pas du tout clémente. Elle abrite plusieurs maisons et immeubles, non loin du cimetière, où ont été recasés les habitants du vieux bidonville Bachkou mais aussi des bidonvilles de Dar Bouazza. Les familles ont bénéficié, en échange de leurs baraques de fortune, de parcelles de terrain d’une superficie de 70 m2. Et pour construire, elles ont dû faire appel à une personne tierce qui, en guise de rémunération, s’octroie un étage de la construction R+3 et un magasin. D’autres familles ont, quant à elles, bénéficié d’appartements de 50 m2 en contrepartie d’une traite de 800 dirhams sur une durée de 25 ans. Tout semble aller pour le mieux. Mais dans la réalité, le recasement n’est pas si parfait que cela. Si certaines familles s’en sortent, pour d’autres, en revanche, et elles sont nombreuses, la vie est devenue de plus en plus dure dans leur bâtisse en dur tant souhaitée.

Insolvables, plusieurs habitants ont perdu leurs appartements 

Les familles rencontrées estiment que le relogement à Errahma les a davantage appauvries : «Nous sommes aujourd’hui loin de nos emplois et nous devons supporter des frais de transport qui grèvent nos petits revenus. De plus, il nous faut payer les factures d’eau et d’électricité, ce à quoi nous ne sommes pas habitués». En effet, à Bachkou, les familles s’appropriaient l’eau gracieusement des fontaines publiques ; quant à l’électricité, le douar était raccordé illégalement au réseau d’électricité. Alors qu’aujourd’hui les familles paient une facture de 180 à 200 dirhams d’eau et d’électricité. «Souvent, je n’ai pas d’argent pour payer et l’on vient me couper l’eau et l’électricité alors que j’ai des enfants qui doivent faire leurs devoirs et que ma mère, âgée, vit avec moi!», se plaint Mohamed qui ne semble pas comprendre la logique de la situation car il estime que «les autorités doivent comprendre notre situation et nous accorder des délais plus longs pour le paiement et pourquoi pas une tarification spécifique aux bidonvillois recasés». Mohamed est jardinier, chaque jour il se déplace chez ses anciens clients au quartier de Californie et les nouveaux qu’il a démarchés à Dar Bouazza depuis son déménagement à Errahma. «Je travaille trois jours par semaine et je gagne 300 à 350 dirhams. Mais ce revenu ne me suffit pas, ma femme ne travaille pas». Pour Mahjoub, un de ses voisins, la situation est plus grave : «Nous sommes menacés d’expulsion car je n’ai pas pu payer la traite de 800 dirhams à la banque. Cela fait deux ans que je n’ai pas payé et malgré les négociations avec le banquier je n’ai pas pu arranger ma situation…». Craignant de perdre son appartement, il décide de louer une chambre à un jeune couple récemment marié pour pouvoir payer sa traite. Mais l’expérience fut très brève : «Ils ont habité deux semaines et ont quitté du jour au lendemain sans me prévenir et sans me payer le loyer!». Si Mahjoub tente de trouver une solution pour garder son logement, pour d’autres familles, l’expulsion a déjà eu lieu. Elles ont dû louer des chambrettes à Hay Hassani ou à Derb Ghallef et certaines se sont même installées dans des baraques à Dar Bouazza.

Le relogement a totalement changé la vie de certaines familles, notamment les plus démunies. D’autres ont dû, comme Ahmed, changer de métier : «J’étais chauffeur chez une famille au quartier Polo. Tous les matins, je devais être à six heures trente au travail pour apporter les croissants et les baguettes de pain pour le petit-déjeuner et ensuite accompagner les enfants à l’école à Ain Sebaa. Suite à mon déménagement, je ne suis jamais à l’heure. Je n’ai pas pu acheter une moto pour me déplacer, mon patron m’a viré et m’a donné une petite compensation de 5 000 dirhams». Une somme qui lui a permis de rebondir puisqu’il a acheté une charrette et est devenu marchand ambulant de fruits et légumes dans les quartiers de Hay Hassani et Oulfa. «Ma vie a changé car lorsque j’étais chauffeur, j’étais déclaré à la CNSS et je pouvais bénéficier de l’AMO. Aujourd’hui, j’ai le Ramed qui ne fonctionne pas…», indique Ahmed.

L’insécurité et les agressions n’arrangent pas les choses pour les anciens bidonvillois         

Comme Ahmed, plusieurs jeunes filles ont dû arrêter de travailler. Elles étaient, pour grand nombre d’entre elles,  ouvrières dans les petites usines de textile et du cuir au Maarif et au quartier Beauséjour. En plus de la rareté du transport et de son coût, les jeunes ouvrières ont dû faire également face à l’insécurité. «Nous devions quitter tôt le matin, vers six heures, Errahma pour être au travail à 7h30 et le soir nous revenions vers 20 heures. Plusieurs filles ont été agressées et il y a même eu deux viols», dit Khadija, couturière qui refuse de se rendre, tous les matins, à son travail la peur au ventre et risquer sa vie. Ayant perdu son travail, son mari a demandé le divorce car, dit-elle, «il a dit avoir besoin d’un deuxième revenu pour faire face aux dépenses et notamment la traite de la maison». Divorcée, Khadija fait de la broderie pour une couturière du centre-ville. «Je n’ai pas à me déplacer, le chauffeur me ramène les pièces que je dois travailler et il vient les récupérer et me payer»

L’insolvabilité, la rareté du transport, l’insécurité est le quotidien des anciens de Bachkou qui regrettent amèrement leur bidonville où il faisait, selon nombre d’entre eux, bon vivre : «Situé à proximité des quartiers de l’Oasis, Polo et Californie, le bidonville était proche des écoles, des hôpitaux du 20 Août et d’Averroes, des urgences et du commissariat. Et avant notre déménagement, il y a eu les magasins de la grande distribution, Label’Vie et BIM, qui ont ouvert. Ici, nous n’avons rien et nos conditions de vie se sont nettement dégradées…»

Regrettant leurs berrakates de Bachkou, les familles soulignent également que leur recasement a mis fin à «une vie de famille» entre voisins que l’on retrouve plus aujourd’hui. Le relogement a induit un changement de voisinage puisque d’autres bidonvilles ont été recasés à Errhama et la cohabitation n’est pas toujours facile. «Les fêtes et Ramadan n’ont plus la même «hlawa» qu’avant. A Bachkou, nous célébrions ces occasions avec les voisins dans une ambiance familiale et dans la sérénité. Là-bas, nous étions une très grande famille qui vivait dans une totale sécurité…». Et d’ajouter que «le rêve d’avoir une habitation en dur est devenu pour plusieurs d’entre nous un cauchemar…Les autorités ont précipité notre recasement parce que les promoteurs immobiliers ne veulent plus de bidonvilles à proximité de leurs projets. Et du coup notre relogement à Errahma n’a pas été bien conçu».

Les premières baraques ont été construites en 1956 sur ce terrain situé à proximité des quartiers de l’Oasis, Polo et Californie. Le nom de Bachkou vient de Basco, nom de famille de l’un des 40 propriétaires du terrain. Le bidonville hébergeait, selon les chiffres du recensement de 2007 en vue du relogement, 1 860 familles dont plus de 1 600 ont été recasées à la ville d’Errahma. Le bidonville est partagé en deux derbs : Derb El Fassi et Derb El Gara.

Selon les conclusions d’une enquête, menée en 2014, par le ministère de l’habitat, le programme «Villes sans bidonvilles» a contribué à l’amélioration du cadre de vie des ménages par leur accès à un logement salubre. En fait, tous les ménages ciblés par l’enquête étaient des résidents de logements dans les bidonvilles sauf ceux ayant acheté le terrain ou le logement construit d’un bénéficiaire initial du programme ou ayant loué le logement du bénéficiaire initial. Le programme VSB a permis aux 84,6% des familles qui résidaient dans les bidonvilles de vivre actuellement dans des logements (maison construite ou appartement). Selon l’enquête, la quasi-totalité des ménages, soit 97,3%, ont l’intention de rester dans les logements qu’ils ont acquis, manifestant ainsi la satisfaction globale à l’égard du programme. Le rapport conclut, par ailleurs, que le quart des ménages sont encore insatisfaits et souhaitent avoir en moyenne 4,4 pièces au lieu de 2,5 pièces, soit 2 pièces en plus. Le taux des ménagés propriétaires de leurs logements a doublé, passant de 44,4% à 92,5%. Il est de 46,1% à 91,3% pour les ménagés dont le chef est un homme et de 36,1% à 93,2% pour les ménagés dont le chef est une femme. L’enquête laisse apparaître que les ménages recasés ont bénéficié d’une amélioration de la valeur de leur patrimoine logement. Pour les ménages bénéficiaires du programme de recasement, ménages ayant construit leur logement et qui y résident, la valeur moyenne du logement qu’ils occupaient auparavant est en moyenne de 63 000 dirhams. Ces ménages ont investi une somme globale pour disposer de leur actuel logement de 162 000 dirhams (13000 DH pour l’acquisition du terrain et 149000 DH pour la construction). Selon l’enquête du ministère, Ces ménages estiment que le programme VSB leur a procuré un logement dont la valeur moyenne a atteint 342000 dirhams. Pour les ménagés bénéficiaires du programme de relogement et qui y résident actuellement en tant que propriétaires, les données font ressortir qu’ils disposaient d’un logement dont la valeur avoisinait en moyenne 59 400 dirhams. Après avoir obtenu un financement pour l’acquisition de l’appartement d’un montant moyen de 88 700 dirhams, ces ménages estiment qu’ils disposent actuellement à travers le programme VSB d’un logement de valeur moyenne de 301 000 dirhams. L’enquête souligne aussi une nette amélioration au niveau des équipements de base. Ainsi, les ménagés qui n’avaient pas dans leurs logements précédents une cuisine, salle de bain/douche ou toilettes avoisinaient respectivement 13,1%, 86,3% et 10,8%, le programme «Villes sans bidonvilles» a permis de réduire notablement ces pourcentages à 1,7%, 56,0% et 1,2%. Une nette amélioration est également soulignée dans les résultats de l’enquête en ce qui concerne les raccordements des ménages aux réseaux d’eau potable ou d’électricité. La part des ménagés raccordés au réseau d’eau potable est passée de 22,3% à 85,5%. Le taux d’insatisfaction par rapport au raccordement au réseau de l’eau potable a diminué de 56,4% à 12,9%. En ce qui concerne le raccordement au réseau d’électricité, le nombre des ménages non raccordés ou sans compteurs a été réduit de 67% à 6,6%. Le programme «Villes sans bidonvilles» a contribué à l’augmentation du taux de raccordement au réseau d’assainissement liquide (égouts) de 19,5% à 92,8% et à la diminution du taux de couverture des ménages par un service de collecte des ordures ménagères de 55,4 à 92,7%. Le taux d’insatisfaction du service de collecte des ordures ménagères a baissé de 36,5 à 27,5%. Par ailleurs, le programme «Villes sans bidonvilles» a permis de maintenir à un niveau relativement recevable la distance moyenne séparant le logement de l’école pour poursuivre les études (primaire, collégiale ou secondaire) passant de 1,6 km à 1,8 km aussi bien pour les garçons que les filles. Pour ce qui est de l’accès aux centres de formation professionnelle, la distance moyenne a légèrement baissé de 7,5 à 5,5 km.