Protectorat français au Maroc : Questions à Mohamed Germouni, Auteur du «Protectorat français au Maroc. Un nouveau regard»

Ma modeste recherche est un essai de compréhension de la véritable genèse du «Maroc moderne»

Mohamed-GermouniLa Vie éco : Une idée d’abord sur la genèse de ce livre. Serait-ce une longue réflexion qui a mûri durant votre carrière d’universitaire et de conseiller dans de grands organismes économiques et politiques ?

L’idée de ce modeste ouvrage a été le résultat de nombreux facteurs comme vous le supposez dans votre question, et le premier d’entre eux consistait en un début d’essai de réflexion sur les véritables causes et origines du mouvement de modernité au Maroc, la place prépondérante prise dans ce processus par les grandes puissances de la fin du XIXe siècle, notamment la France. La nécessité d’un inventaire des avancées et des reculs enregistrés par la révolution politique, économique, technique et sociale, le mot n’est pas fort, dans le sillage de l’établissement du protectorat, méritait d’être approchée. La lecture de l’excellent travail scientifique, exhaustif et original accompli à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance du Maroc, en second lieu, m’a incidemment inspiré de procéder à une approche comparative d’ensemble couvrant les deux phases successives, protectorat-indépendance, qui ont jalonné le siècle précédent.

On a le sentiment que vous reproduisez ce qui a déjà été écrit sur le protectorat, et son legs après l’indépendance, et cette littérature côté français est abondante. Quelle valeur ajoutée? Avez-vous puisé ailleurs, dans les auteurs anglo-saxons par exemple ?

n Il y a eu, comme vous le dites, beaucoup d’écrits, des auteurs français ou étrangers, qui se sont intéressés à cette période, mais d’inégale importance, le côté politique, événementiel, d’allure historique l’emportant de loin. Ma modeste recherche est davantage un essai de compréhension de la véritable  genèse du «Maroc moderne», et qui se situerait à mon avis dans le protectorat instauré par la France. En somme, rappeler des faits objectifs et évidents pour un meilleur éclairage de l’évolution ultérieure du pays. Partant de là, je crois que nous, moi avec beaucoup d’autres chercheurs, avons utilisé improprement et surtout abondamment la thèse de la «dépendance» pour expliquer pendant un certain temps le faible niveau de développement du Maroc indépendant. L’idéologique a malheureusement pris le pas sur l’analyse des faits et des réalisations qui avaient été accomplies. Le livre est ainsi une sorte d’essai autocritique de l’analyse partiale que nous avons été plusieurs à soutenir, souvent par facilité que par ignorance des faits. Oui, pour ce livre, j’ai consulté et parfois utilisé des travaux anglo-saxons. Des études notamment de jeunes chercheurs de l’Université de Harvard au Massachussetts aux USA, relativement proches des préoccupations des dirigeants nationalistes. Il s’agit en particulier de J.P. Halstead et de Charles Stewart, l’un sur la naissance de l’idée de nation marocaine, l’autre sur les caractéristiques de l’économie du protectorat. Ils n’ont pas été traduits et restent méconnus relativement. Ils sont de la même génération que  celle de John Waterbury dont le livre* («Le Commandeur des croyants. Ed PUF, 1975. NDLR) avait été traduit et eut même beaucoup de retentissement dans les milieux politiques notamment. Il y a aussi les ouvrages de Rom Landau, personnalité complexe, défenseur de la cause nationale et proche de Mohammed V, qui avait bien connu la plupart des futurs dirigeants  du pays et qu’il recevait lors de leurs déplacements outre-Atlantique.

Vous êtes admiratif de l’œuvre de Lyautey au Maroc, les nationalistes voyaient les choses autrement. Quel est le secret de cette admiration ?

Le personnage de Lyautey peut être déroutant par sa pénétrante intelligence, ses longues vues de fin stratège, ses calculs, son opportunisme au service de ses actions, mais il est aussi fort attachant par sa subtilité, ses talents d’écrivain, d’esthète, et sa profonde adhésion  aux grandes valeurs de l’humanisme. Ses rapports avec les Marocains, selon notamment ceux qui l’ont côtoyé, étaient empreints de respect, tant dans les grandes demeures bourgeoises de Fès que sous les tentes paysannes sur les hauteurs de l’Atlas. Ce n’est pas verser dans l’admiration que d’insister sur le fait que sans Lyautey, le Maroc qui s’est construit au cours du XXe siècle, avec ses aspects positifs et ses revers, remonte à cette personnalité, qui, il faut le rappeler, se voyait plus un destin français que dans une simple colonie, et qui a demandé à la fin de sa vie à être inhumé au Maroc d’où on l’avait congédié par la petite porte lors de la guerre du Rif.

En 1914, à la veille de la déclaration de la guerre, il aurait refusé d’obtempérer aux instructions de Paris lui demandant de mettre ses contingents de soldats au service de la République et de quitter le Maroc ! Il a pu finalement aider le gouvernement français dans son effort de guerre, en réorganisant ses ressources différemment sans affecter la mission de pacification du Maroc qu’il avait tracée. Jamais le Maroc n’a été aussi unifié et surtout sécurisé que depuis Lyautey, de l’aveu même de ses nombreux adversaires. Un deuxième fait qui procède de la même logique, ce fut la lutte opiniâtre qu’il a menée en faveur du maintien de la marque de la souveraineté et d’unité du Maroc, et ce, en rénovant une monarchie alors chancelante et dont plusieurs décideurs et élus français voulaient faire table rase. De son temps, un dahir berbère était relativement inconcevable, et il n’a guère bafoué, ni pourchassé les premiers patriotes marocains dont il annonçait le proche avènement, alors que certains de ses successeurs se feront une spécialité de sévir.

Le protectorat a inauguré de grands chantiers, économiques et infrastructurels, mais sa gestion de l’enseignement était un fiasco : une négligence de sa part ou une politique délibérée ?

Vous avez raison, le chantier de l’enseignement avait été abordé de façon volontairement discriminante par Lyautey lui-même, qui, ne l’oublions pas, est le produit d’une aristocratie moyenne de la Lorraine de la fin du XIXe siècle, adhérant faiblement aux principes des révolutions et républiques successives, rebelle à leurs idéaux d’égalité et de démocratie. Derrière chaque futur élève du système éducatif introduit par la France au Maroc, il appréhendait l’apparition du futur trublion, du révolutionnaire qui remettra en cause le cadre établi. Un autre détail non négligeable : Il a refusé de faire du Maroc une colonie de peuplement et a longtemps tempéré les ardeurs de candidats colons soucieux de ne pas répéter l’expérience algérienne ! En un sens, il n’avait pas tort, et une bonne partie des futurs responsables du nationalisme marocain moderne a pris forme et consistance à travers ce nouvel enseignement dispensé par des professeurs français expatriés et souvent de grande qualité.

Vous dites qu’avec l’Indépendance, l’Etat nouveau et ses politiques publiques ont continué l’œuvre de la France, serait-ce une continuité imposée par le legs colonial pour encore profiter des richesses du pays ?

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit. Ce que j’ai observé plutôt dans mes analyses, c’est que la continuité l’emportait sur la rupture avec les choix publics antérieurs, et parfois pour des raisons légitimes, de pragmatisme, et même de bon sens. Les débats, les difficiles arbitrages politiques, pour ne pas dire plutôt les luttes sourdes ou ouvertes, au sommet de l’Etat au lendemain de l’indépendance, attestent des choix conflictuels à caractère doctrinaire des politiques publiques qui seront suivies. Les mesures ainsi choisies s’inscrivaient dans une logique dominée par l’ancienne «Guerre froide» qui partageait le monde, avec cependant comme point de repère et cadre général d’inspiration, l’ancienne métropole. Un détail pour conclure, et il n’est point mineur : les enfants et petits-enfants des principaux leaders nationalistes, comme ceux de la moyenne et grande bourgeoisie du pays, ont suivi leurs classes dans les écoles françaises du Maroc puis de France, quand les dirigeants prônaient un enseignement public national, voire en langue arabe ! Certes, sans jeter la pierre à qui que ce soit, il y eut quelques exceptions, mais fort rares dans l’ensemble.