Prostitution, sorcellerie : une bien piètre image de la femme marocaine…

Deux séries télévisuelles, au Koweït et en Egypte, ont donné, au cours du mois de ramadan écoulé, une image dégradante de la femme marocaine.
Reflets exagérés d’une réalité que l’on ne peut nier, les clichés de prostitution et de sorcellerie ont donné lieu à  une vive émotion parmi l’opinion publique.
Un sérieux travail sur l’image de la femme marocaine dans les pays arabes doit être entrepris.

Retour sur un fait divers qui est loin d’être anodin ! Ramadan qui vient de s’écouler a été marqué par une polémique qui a mobilisé la presse marocaine et suscité la colère des internautes marocains. Il s’agit de deux séries télévisées, koweitienne et égyptienne, brocardées par l’opinion publique nationale pour avoir véhiculé une image très négative de la femme marocaine.
Tout d’abord, il y a eu la série d’animation koweitienne Bouktada et Abou Nabil, diffusée sur la chaîne privée El Watan. L’histoire : des amis décident de partir en vacances au Maroc sans en avertir leurs épouses. Chacun a une idée derrière la tête. Il y a celui qui veut marcher sur les traces de Tarik Bnou Zyad pour reconquérir l’Espagne… et ceux qui veulent «faire le djihad à leur manière à Agadir» (sic). Leurs épouses, qui ont eu vent de leur véritable destination, décident de leur emboîter le pas. Commence alors une série de situations, pas très agréables pour nous autres : le policier à l’aéroport demandant systématiquement 2 000 DH aux touristes du Golfe pour les laisser entrer ; des Marocaines prêtes à user de leur charme et de sorcellerie dès qu’un homme du Golfe se pointe afin de lui mettre la bague au doigt… «Des sorcières, les Marocaines… Elles vont faire de nos hommes de dociles agneaux si on ne fait pas quelque chose !», s’écrient en chœur les épouses koweitiennes. Et c’est ce qui arrive, dans la série bien sûr. Accostés par deux jeunes Marocaines qui n’hésitent pas à utiliser la fameuse potion magique, deux hommes du groupe koweitien n’auront plus qu’un seul désir : se marier avec ces gazelles gadiries. C’est sans compter sur l’intervention de leurs épouses qui vont remettre de l’ordre dans leurs ménages. End of the story. Toujours est-il que ce qui a provoqué ce tollé disproportionné est un dessin animé, de piètre qualité d’ailleurs.
Mondialisation oblige,  il aura suffit de la diffusion de trois épisodes pour qu’il y ait branle-bas de combat sur la toile. Les internautes marocains, notamment les bloggeurs, voient dans cette série une «grave offense au Maroc et aux Marocains.» Le lien de ces «vidéos de la discorde», qui s’est propagé à la vitesse de la lumière, grâce aux sites de partage comme Youtube et Dailymotion, a permis à un grand nombre de Marocains d’en visionner les épisodes. Les bloggeurs passent alors à l’attaque. A leur tête, Bigbrother, qui écrit dans son blog que «cette bande dessinée dit tout haut ce qu’une grande majorité d’habitants du Golfe pensent des Marocains et surtout des Marocaines : les Marocaines se prostituent, sont des voleuses de maris, et utilisent la magie noire pour atteindre leurs objectifs».
Sur Facebook, les internautes ont constitué un groupe pour protester contre le dessin animé. Ils demandent l’arrêt de la diffusion de la série ainsi que des excuses de la chaîne Al Watan. Sur d’autres forums, les internautes en colère contre-attaquent, n’hésitant pas à traiter le Koweït de «pays supplétif qui a servi de base arrière aux forces américaines et atlantistes mobilisées pour l’invasion, l’occupation et la destruction de l’Irak et le génocide du peuple irakien». Et de s’en prendre aussi aux Koweitiennes, qui sont pour eux «des filles moches et laides à tel point que les Koweitiens eux-mêmes ne les prennent que pour faire des enfants».
En réalité, selon plusieurs internautes, l’intérêt des hommes du Golfe pour la femme marocaine ne revêt pas l’aspect «prostitution», et ce n’est pas cet aspect qui fait peur aux femmes du Golfe. Le pire cauchemar de ces dernières c’est que leurs époux auraient découvert le sérieux, le dévouement, la passion et la patience de la femme marocaine, au point qu’ils voient en elle l’épouse idéale. A cela s’ajoute la maîtrise d’un art culinaire riche et diversifié qui fait que l’homme du Golfe se sent lésé en vivant avec une femme qui ne fait rien (à part le shopping et l’esthétique) se contentant de commander les repas par téléphone ou en s’octroyant les services de femmes de ménage asiatiques… Bref, c’est la guerre des peuples par blogosphère interposée.

Des excuses officielles mais le mal est déjà fait

Et les réactions vont encore plus loin. Des hackers marocains s’en sont pris aux sites koweitiens, notamment celui de la plus haute autorité du pays, Al-Diwan Al-Amiri.
Heureusement, la réaction des officiels koweitiens a fini par calmer relativement les esprits. Après l’indignation du ministre marocain de la communication, dans un communiqué rendu public le 23 août dernier, le ministère des affaires étrangères du Koweït a exprimé «ses vifs regrets quant au contenu de cette émission en même temps que son estime au Royaume du Maroc et son respect à son peuple frère». Les auteurs de la bande dessinée ont également présenté des excuses au peuple marocain tout en précisant que la série «se focalisait en premier lieu sur les Koweïtiens et sur leur comportement au Maroc».
Deuxième temps fort de cette polémique de fin d’été, le feuilleton El Aâr, autre production ramadanesque, égyptienne cette fois-ci, à laquelle participe une actrice marocaine Imane Chaker, dans le rôle d’une prostituée marocaine. Imane Chaker s’est installée en Egypte il y a quelques mois, après avoir été élue «Miss Maroc» en 2009. La communauté des bloggeurs ainsi que les internautes ont attaqué la série ainsi que l’actrice qu’il ont même accusé d’avoir tourné des scènes osées. Certains sont même allés jusqu’à demander de la déchoir de sa nationalité ! Le scénariste ainsi que la réalisatrice de la série ont présenté leurs excuses : «Si nos frères marocains sont en colère contre nous, nous leur exprimons nos regrets. Cela ne se reproduira plus».

Réponse artistique

Si, dans les deux cas, il y a eu des excuses de la part des réalisateurs et même des instances officielles, c’est qu’il y a eu une mobilisation énergique et continue sur le Net. «Il faut préciser que ce mouvement d’indignation est la réaction spontanée d’internautes et de bloggeurs marocains, et non pas une action orchestrée par une quelconque association», tient à préciser Saïd Jebli, président de l’Association des bloggeurs marocains. Et d’ajouter : «Cette réaction résume en fait un ras-le-bol généralisé des internautes marocains, qui en ont assez de voir leur pays évoqué exclusivement dans des dossiers de corruption, de sorcellerie ou encore de prostitution». Car ce n’est pas la première fois qu’une série arabe véhicule ce genre d’image sur le Maroc et les Marocaines. La série saoudienne Hawamir assahra, diffusée pendant Ramadan 2009 et tournée partiellement à Casablanca, a évoqué le Maroc dans les mêmes termes, à travers le personnage d’un cuisinier marocain qui était prêt à laisser sa femme coucher avec un riche khaliji afin que ce dernier lui déniche du travail dans un pays du Golfe.
Il s’agit donc, selon les bloggeurs, d’une question d’honneur. D’honneur bafoué à répétition. «Cette image de Marocaines prostituées fait le plus mal, explique Saïd Jebli. Parce que, quelque part, c’est une réalité et qu’on refuse de voir en face. Il y a des milliers de Marocaines qui vivent de la prostitution dans les pays du Golfe, sans parler des Marocaines qui alimentent les réseaux de prostitution touristiques à Marrakech et Agadir».
On n’a pas attendu ces séries du Mashreq pour se rendre compte de cette mauvaise réputation qu’a le pays. De nombreuses études, dont celle de la Fondation Hassan II, ont montré qu’un très grand nombre de nos concitoyennes résidant dans les pays du Golfe ont choisi la prostitution ou ce qui s’y apparente comme gagne-pain. Dans sa note d’analyse sur «La migration marocaine dans les pays du Golfe» réalisée en 2009, Mohamed Khachani, professeur universitaire et expert en mouvements migratoires, note «une prédominance de l’emploi féminin, en particulier aux Emirats Arabes Unis, où, selon les membres de la communauté marocaine interrogés, la part de l’emploi féminin se situe autour de 70%. La plupart du temps, les contrats de travail ne correspondaient pas à l’activité indiquée dans le contrat et, dans de nombreux de cas, ces femmes sont victimes de réseaux de prostitution». Des articles de presse font état périodiquement d’expulsions d’«artistes» marocaines de Jordanie, du Liban, d’Arabie Saoudite, du Koweït et même d’Israël. Artistes, elles ne le sont que sur le papier : elles sont en fait des travailleuses de la nuit.
Il faut dire qu’en matière de  tourisme sexuel, le Maroc a une réputation peu enviable. Les clients du Golfe ont fait du pays leur destination favorite dès le milieu des années 70. Les histoires de jeunes Marocaines qui se sont enrichies grâce aux pétrodollars ont, pendant longtemps, alimenté les discussions à tel point que l’insulte «Qhab Saoud» (putes des Saoudiens) était en ce temps largement usitée. Ce qui, en définitive, fait que Marocaine rime chez nos amis du Mashreq avec marah (plaisir), et, pour les femmes des pays du Golfe, elles ne seraient que des voleuses d’hommes, des sorcières et des prostituées.
Est-ce, pour autant, une raison de généraliser ? Bien évidemment non, mais il faut bien reconnaître que nous ne récoltons que les fruits de ce que nous avons semé. Le tout est de savoir comment changer cette image négative qui colle aux femmes marocaines dont certaines, diplômées, compétentes et travaillant notamment dans les pays arabes souffrent au quotidien. Les artistes marocains estiment qu’il est important de montrer la face réelle du Maroc et des Marocaines que les pays du Mashreq ignorent. «La réponse à ce genre de provocation doit être artistique», explique l’acteur et scénariste Abdellah Chahiri. D’autres initiatives privées ont été lancées, comme la création de l’association «Marocaine et fière de l’être» (voir entretien ci-contre). «L’Etat doit également veiller à combattre ces mafias de la prostitution qui parviennent à procurer ce statut d’artiste à des candidates à la prostitution dans les pays du Golfe,  tout comme il doit être vigilant en matière de mariage de Marocaines avec des ressortissants du Golfe déjà mariés et qui n’ont pas l’autorisation de leurs épouses pour se remarier», conclut Saïd Jebli. Le débat sur cette question est certainement salvateur pour une meilleure image du Maroc. Mais aussi, et surtout, pour aller au-delà de l’affectif et faire face à ce genre de situation.