Prolifération des actes d’incivilité : le ras-le-bol

Crachats dans les rues, ordures jetées n’importe où, feux de signalisation jamais respectés, refus de payer les cotisations pour les charges de coopropriété, dégradation du mobilier urbain… Les comportements inciviques agacent. Société civile et sociologues appellent à la sensibilisation et à l’éducation pour le respect d’autrui et des lois.

Si vous êtes de la génération qui se faisait souvent reprendre par un «C’est ce qu’on t’as appris à l’école !», vous devez être certainement choqués par l’état de saleté des rues. Et particulièrement des trottoirs et des murs. Le crachat semble être devenu un sport national auquel s’adonnent tous les citoyens, femmes et hommes, jeunes et vieux. Au point qu’aujourd’hui, aussi bien dans les grandes artères de la ville que dans les quartiers populaires, il n’est plus possible de marcher sans faire quelques écarts pour éviter les crachements. Les murs, quant à eux, sont marqués d’urine. En effet, aujourd’hui au XXIe siècle, malgré l’interdiction par les règlements municipaux, les citoyens, les hommes en général, n’hésitent pas à se soulager dans la rue sous le regard des passants !

Les crachats et les déjections, tout comme les ordures, présentent un grand risque pour la santé publique. En effet, selon des sources médicales, «cela contribue à la prolifération de maladies dites sociales. C’est-à-dire des pathologies provoquées par les conditions de vie, la promiscuité, la saleté et le manque d’hygiène. Ces pathologies, en dépit des programmes sanitaires mis en place, résistent et demeurent difficiles à éradiquer».

Tout cela résulte du manque de civisme.

Selon Fatima Benkhadra Sbihi, présidente de l’association Afak, «le civisme désigne le comportement positif envers les collectivités publiques où on vit : quartier, ville, pays. Il est fondé sur un sentiment de responsabilité, des souhaits d’amélioration et des actions concrètes pour le bien de celles-ci. Il est également fondé sur la conscience de ses droits et de ses devoirs, et sur le respect des conventions et des lois de ces collectivités. Le civisme est une pratique dynamique de la citoyenneté qui élève l’individu à la conscience de son rôle dans la société». Or aujourd’hui, à voir l’état des rues et de l’espace public, on peut dire malheureusement que le citoyen n’a pas conscience de ses droits envers la société et qu’il est certain, souligne Mme Benkhadra, que «cette conscience a besoin d’être éveillée par une éducation précoce, par la sensibilisation et par le fait d’être constamment en alerte pour éviter les dérives et les régressions».

Et cela ne peut se faire, selon Mohsine Benzakour, sociologue, que «par l’éducation et l’enseignement de la citoyenneté. Car l’incivisme, qui se manifeste par plusieurs comportements inadaptés, s’explique par un manque de respect à autrui et à son environnement. Pour cela, l’éducation du citoyen, dès son jeune âge, doit mettre l’accent sur la notion de propreté aussi bien chez lui que dans l’espace public. Il faut développer cette notion et la placer dans un cadre esthétique. C’est ainsi que l’on peut empêcher le laisser-aller…».
Yasmine Chami, anthropologue et écrivain, appuie ces propos. Pour elle, il faut apprendre au citoyen ce qu’est le rapport à l’autorité, à la loi et au bien public. Et d’ajouter que «le civisme est le produit d’un calcul rationnel par lequel le citoyen comme l’entrepreneur doivent retirer un bénéfice d’un comportement civique».

Une charte du civisme est peut-être nécessaire…

Selon Mme Benkhadra, «il faut inculquer la notion de responsabilité car l’incivisme dénote une indifférence, une absence du sens de la responsabilité de l’individu dans son comportement vis-à-vis d’autrui, vis-à-vis des biens et du domaine public, vis-à-vis de l’environnement».
Ce qui est notoire lorsque l’on observe l’état de nos rues. Et les comportements inciviques sont nombreux et diversifiés, selon la présidente de l’association Afak qui estime «qu’il serait fastidieux de les énoncer. Elles ont des répercussions négatives, à la fois sur notre qualité de vie et notre bien-être, et sur le développement du pays. A titre d’exemple, le non-respect du code de la route met nos vies en danger et démontre notre incapacité à respecter les lois et les règlements ; le non-respect de l’environnement nuit à notre santé et dégrade notre patrimoine naturel. C’est grave, pour un pays qui mise sur le tourisme et les investissements étrangers, d’offrir le spectacle de conducteurs qui ne s’arrêtent pas au feu rouge ou d’une ville sale dont les habitants sont incapables de gérer leurs ordures, portant ainsi atteinte à l’hygiène et à la santé publique». Selon le sociologue Mohssine Benzakour, «ne pas payer ses impôts ou encore refuser de payer le syndic de son immeuble sont également des actes inciviques reflétant l’absence de responsabilité et d’adhésion à son environnement et plus globalement à la société».

Les comportements inciviques ne sont pas l’apanage d’une certaine catégorie de citoyens. En atteste la présence dans certains quartiers huppés de Casablanca de terrains vagues faisant office de décharge sauvage pour les détritus et autres ordures ménagères. Les adultes, femmes et hommes, et les enfants, tous sont auteurs d’actes relevant de l’incivisme. C’est pourquoi la problématique de la propreté de la ville est avant tout l’affaire de tous, citoyens, pouvoirs publics et élus locaux. Pour Yasmine Chami, «il est important que les représentants de l’Etat se rappellent de leur mission d’utilité publique et de sa portée éthique. Sans doute, le travail de sensibilisation doit commencer par là». Ce qui, selon des sociologues, appelle à la mise en place d’une charte du civisme fixant les principes fondamentaux de la vie en communauté basés sur le respect de l’autre et de l’environnement, sur la responsabilité des uns et des autres ainsi que de la conscience des droits et devoirs civiques. Ce qui permettra aux citoyens, d’une part, d’avoir un sentiment d’adhésion, et, d’autre part, d’apprendre à concilier entre la liberté individuelle et le bien et l’intérêt de la collectivité. L’idée de la charte du civisme a également été avancée par l’association Afak qui souligne qu’à ces principes fondamentaux, le contenu de la charte peut varier selon les quartiers, les régions et les populations afin d’en optimiser l’apport en vue de limiter la désobéissance civique.

De leur côté, des élus locaux appuient l’idée d’une charte du civisme sur laquelle doivent travailler toutes les parties concernées, notamment l’Etat, les partis politiques et la société civile. Car, se plaignent-ils, «dès que l’on évoque le manque de civisme des citoyens et ses répercussions sur l’espace public, ce sont principalement les élus locaux qui sont pointés du doigt. On nous reproche de ne rien faire, de ne pas sensibiliser les citoyens. Il est à signaler que des actions sont réalisées sur le terrain, peut-être restent-elles limitées dans le temps et dans l’espace, mais il faut noter que le comportement du citoyen et sa perception de ses droits et devoirs civiques posent problème. Le citoyen n’est que très peu impliqué dans l’intérêt et le bien de la collectivité… Et pour remédier à cela, il faut agir au niveau de écoles, via l’éducation des enfants, en vue d’en faire de bons citoyens»…

L’incivisme se manifeste sous plusieurs formes et touche plusieurs domaines. A commencer par la circulation. Grand nombre de conducteurs ne respectent pas les règles du code de la route notamment les priorités et les limitations de vitesse, les feux de signalisation sont brûlés sans arrêt. Le stop n’est pas en reste. Le stationnement aux coins des rues et l’abus de klaxon causent des perturbations importantes de l’espace public. Par ailleurs, le domaine public est devenu une propriété privée puisque de nombreux commerçants utilisent maintenant les trottoirs comme une extension de leurs magasins. De grandes artères sont occupées aujourd’hui par des marchants ambulants causant des nuisances pour les habitants et de la concurrence déloyale pour les commerces structurés. Autre problème de l’espace public : la gestion défaillante des déchets. Les rues sont pleines d’ordures et parfois des terrains vagues deviennent des décharges sauvages. Et ce n’est pas toujours la faute des sociétés de nettoyage. Cette situation est aggravée par les urines, les déjections fécales et les crachats dans la rue. Les bousculades délibérées dans les moyens de transport public en particulier dans les autobus provoquant une gêne des femmes et autres jeunes filles…

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