Premières réformes timides du contenu des livres scolaires

Education civique, histoire, voire arts plastiques : les manuels scolaires sont
envahis par les références et les exemples d’intolérance
et d’incitation au racisme et à la haine, sous un habillage religieux.
Deux mois après le 16 mai, les intellectuels réagissent à
cet état de fait mais aucune réforme de fond n’est à
l’ordre du jour.

«De retour au Maroc après plusieurs années passées au Canada, j’inscris mon fils dans une école primaire, en 5e année. Il rentre un jour de l’école et me montre une image tirée d’un livre où il est question d’hommes et de femmes alignés séparément, certains avec des cheveux longs découverts, barbes hirsutes, vêtus de hardes fripées. D’autres avec barbe aussi, mais soigneusement vêtus et aux cheveux couverts [voir reproduction ci-dessus, Ndlr]. Mon fils me demande de l’aider pour savoir qui de ces femmes et de ces hommes est musulman et qui ne l’est pas. Je suis tombé des nues».
L’histoire n’est pas un canular. Le livre (en arabe) en question existe et il figure au programme élaboré par le ministère de l’Education nationale, sous le titre : Education artistique et initiation à la technologie. Que vient faire cette dichotomie dans l’initiation artistique et la formation technologique d’un élève ?
On a l’impression de rêver, et pourtant… De l’avis d’un professeur à Mohammédia, membre de la commission d’éducation mise en place par le collectif Démocratie et modernité, qui s’est penchée sur le contenu de ces programmes, «le système scolaire marocain, sans parler des matières islamiques proprement dites, est envahi par le référentiel religieux».
Un autre manuel de l’enseignement primaire consacré à l’étude de l’histoire du Maroc, programmé en CE 6, nous raconte le même professeur, est truffé d’expressions religieuses. Des mots comme «fath» (libération), «ghazw» (conquête) ou «jihad» (guerre sainte) truffent l’histoire des Almoravides et de leurs luttes contre la dynastie des Almohades, ou celle de cette dernière face à la montée en puissance des Mérinides.Un lexique qui renvoie aux toutes premières années de l’apparition de l’islam et dont on abreuve l’élève marocain, 15 siècles après.

Le référentiel religieux est omniprésent dans toutes les matières
Le premier manuel porte sur l’art, le second sur l’histoire, que dire de l’enseignement de la matière religieuse proprement dite ? Consultons, au hasard, le manuel d’éducation islamique de la 1ère année du bac. Dans la leçon 7, page 88, intitulée «Al Ridda», on peut lire : «est bouté hors d’islam quiconque prononce un mot considéré dans sa nature comme kofr, et toute croyance en contradiction avec l’Islam». N’y a-t-il pas pire insulte adressée à la modernisation, aux valeurs de la démocratie et des droits de l’Homme que de publier, dans un programme officiel établi par le ministère de l’Education nationale, ce genre d’appel (déguisé) au meurtre ?
L’intitulé même, «éducation islamique», pose problème. Pour Tijania Fertate, inspectrice en philosophie, «il ne s’agit pas d’éducation, mais de formation. C’est la civilisation islamique qui doit être enseignée dans les écoles secondaires. Il faut bannir le mot éducation».
Le constat est sans appel. De l’avis de tous les spécialistes qui se sont penchés sur la question, c’est toute la matière islamique, telle qu’elle est dispensée dans l’école marocaine, qui pose problème. Et, après les attentats du 16 mai, les interrogations sur la place qu’occupe l’enseignement religieux dans notre système scolaire deviennent d’autant plus lancinantes que ces actes innommables ont été perpétrés au nom d’un islam dit authentique.
Les intellectuels marocains crient en tout cas au scandale. Une brochette d’entre eux, réunie le 12 juillet par le Centre Tarik Ibn Zyad pour débattre sur le thème: «la religion dans le système éducatif», a établi un diagnostic amer. «Le système éducatif marocain, dans sa globalité, est bâti sur la coercition intellectuelle, l’exclusion de l’autre. Un système où l’esprit critique et d’analyse est totalement absent», avance l’un d’eux. Et un autre d’enchaîner : «Ce système tue tout effort de réflexion chez l’apprenti, tout esprit d’ouverture et de relativité.» Ils étaient unanimes. Le système éducatif serait submergé de bout en bout par le référentiel religieux : «La religion y est dispensée, disent-ils à l’unisson, en rupture avec l’histoire et l’esprit rationnel, déconnectée de la réalité sociale de tous les jours. Le contenu de l’enseignement religieux baigne dans un autre temps, révolu, statique».
Pour Abdellatif Felk, sociologue, deux «concepts» et un postulat orientent l’enseignement des matières islamiques : «annasiha» (le conseil) et «annahyo âni l’monkar» (combat contre le mal) d’une part, «l’Islam est la meilleure de toutes les religions», d’autre part.

Les autres religions monothéistes?… connais pas
«Le même schéma est reproduit, dit le chercheur Mohamed El Ayadi, depuis le primaire jusqu’au supérieur. On considère l’élève comme un musulman inaccompli. On lui ressasse le comment de l’ablution et ce qui l’annule et l’on oublie de lui faire connaître l’histoire de la pensée islamique, les différentes écoles, d’exégèse en philosophie islamique et le savoir scientifique chez les différents penseurs musulmans.»
Et les autres religions, (monothéistes du moins), quelle est leur place dans l’enseignement religieux ? Aucune. Pourtant, l’éducation islamique est programmée d’une façon volumineuse (au moins deux heures par semaine) pendant tout le cursus scolaire du secondaire. Et même si, à la limite, on admet cette omission pour des élèves des filières scientifiques, comment peut-on occulter la place des autres religions dans les cursus des écoles spécialisées dans la formation de cadres en matière religieuse (cas de Dar al hadith al Hassania, de l’Université Al Qarawiyine et autres facultés de la Charia et de Oussoul Eddine, éparpillées entre Fès, Marrakech ou Agadir) ?
Quelle est la responsabilité de l’Etat dans cette dégénérescence intellectuelle qui tire vers le bas l’enseignement d’une façon générale?
«Il n’y a pas de recette magique», nous dit un membre de la Commission d’éducation et de formation rattachée au ministère de l’Education nationale. Selon lui, «il faut resituer les matières islamiques dans l’air du temps. Comme la philo, l’arabe, le français ou l’histoire-géo, ces matières renferment une valeur historique, humaine et intellectuelle indéniable. Mesure urgente : libérer le langage de l’enseignement de la mentalité religieuse passéiste qui enrobe toutes les matières».

«L’éducation religieuse sera réformée comme les autres disciplines»
Or, constat affligeant, l’enseignement religieux est le parent pauvre de La Charte nationale d’éducation et de formation. Cette charte ne propose, à en croire le chercheur Mohamed Jinjar dans un entretien accordé au quotidien Al ahdath al maghribiya le 13 juillet dernier, «aucune réforme ne sort des sentiers battus».
Autre son de cloche, côté ministère d’Education nationale. «Le chantier de la réforme de l’éducation religieuse est lancé au même titre que tous les autres programmes», se défend Abderrahman Rami, directeur des curicula au ministère. Et d’ajouter : «on a essayé d’introduire les valeurs de tolérance, du respect de l’autre et des droits de l’Homme. Un esprit d’ouverture et de dialogue à l’égard des autres religions (monothéistes s’entend), cela sans oublier l’ijtihad. De nouveaux livres scolaires ont été élaborés et qui touchent aussi, dès la 2e année du primaire de l’année prochaine, l’éducation religieuse, livres qui essayent d’éliminer tout ce qui est dérapage afin d’en faire une éducation réelle».
Oui mais à quand la réforme globale et pas seulement des réformettes au coup par coup ? Apparemment, on n’a pas retenu la leçon du 16 mai