Précarité et vulnérabilité des personnes âgées de Casablanca

Des centaines de personnes âgées survivent dans une précarité totale, parfois dans des endroits côtoyant les quartiers les plus chics de la ville. Sans enfants ou abandonnées par les leurs, les personnes âgées habitent dans des cours d’immeubles ou sous les escaliers.

Dans un petit bidonville niché entre deux beaux quartiers résidentiels de Casablanca, Bourgogne et Lahjajma, habite Mmi Hadda, une veuve de plus de 70 ans. Depuis la mort de son mari, Mmi Hadda vit de mendicité. Aujourd’hui, elle attend la livraison de son colis alimentaire. Sourire aux lèvres, elle nous explique comment sa vie a littéralement changé depuis qu’une ONG, l’Association mains blanches pour le développement (AMBD), a pris en charge une partie de son alimentation et de sa médication. «Je n’avais de choix que de tendre la main. Je n’ai pas d’enfants et les voisins sont aussi démunis que moi», raconte Mmi Hadda qui s’occupe de la distribution, pour le compte de l’association, de 17 colis alimentaires au profit des personnes âgées du quartier.

A quelques dizaines de mètres, à Arsat Hajj Abdeslam, on rend visite à Bba Houcine, 83 ans, veuf et père d’un enfant qu’il n’a plus revu depuis plusieurs années. «Mon fils doit avoir près de 65 ans. Il vit en France et ne demande plus de mes nouvelles. Je vis tout seul ici depuis la mort de mon épouse», nous explique-t-il. Son domicile: une toute petite chambre, louée à 50 DH le mois, située sous une maison de fortune. Il bénéficie également du colis alimentaire et de l’achat des médicaments dont il a besoin.

Quelques pâtés de maisons plus loin vit Mmi Meriem Behloula, une femme de plus de 80 ans qui n’a pas d’enfants et qui souffre d’un problème de mobilité. «C’est ma petite nièce qui vient me préparer à manger. Moi, je ne peux pas bouger à cause de mes jambes», lance-t-elle.

Dans les cours, sous les escaliers…

Plus loin dans l’ancienne médina, même topo. Des personnes âgées, pour la plupart des femmes sans enfants, survivent dans les cours des maisons de fortune, sous les escaliers ou encore dans une petite «berraka». A Derb Jrane, non loin de la Foire de Casablanca, réside Mmi Chahba, sans enfants et souffrant de maladies chroniques. «Il n’y a personne qui m’aide. Heureusement que cette association me ramène de quoi manger», raconte-t-elle, résignée. Elle souffre d’une mobilité réduite, mais ne peut bénéficier du matelas médical parce que le lieu qui lui sert de domicile est trop étroit.

D’autres ne parviennent même plus à bouger et dépendent de l’aide des voisins. «Les gens sont très pauvres par ici. On essaie d’aider comme on peut, mais chacun a déjà son lot de problèmes à gérer», explique cette dame du quartier. C’est une des volontaires de l’association dans cette partie de l’ancienne médina. Elle s’occupe de la distribution des colis alimentaires et des couches médicales.

Plus tôt cette journée, les membres et volontaires de l’Association mains blanches pour le développement se sont regroupés afin de préparer des colis alimentaires, des couches et des matelas médicaux pour des personnes âgées qui font partie du programme «Prise en charge des personnes âgées à domicile». Deux fois par mois, ils organisent une opération de distribution de ces produits de première nécessité à l’attention des personnes âgées. «On retrouve dans ce colis les sept légumes de saison, thé, café, sucre, savon, shampoing, huile, riz, féculents ainsi que six litres de lait. On distribue également en alternance de la viande ou du poulet. Une fois par mois, les personnes âgées qui en ont besoin reçoivent des couches ou encore des matelas médicaux. On organise des sorties au hammam, un suivi médical et une séance chez le kiné pour ceux ou celles qui ont besoin de rééducation», explique Mme Zineb Raiss, présidente de l’AMBD. Une association qui a choisi d’œuvrer pour le compte des personnes âgées vivant à domicile et qui se retrouvent abandonnées à leur sort. «Les enfants n’ont forcément pas envie d’abandonner leurs parents ou les délaisser. Parfois, on n’a tout simplement pas le choix, faute de moyens», ajoute-t-elle. L’association cible les quartiers précarisés du Grand Casablanca: Bernoussi (Karyane Rahma, Sidi Moumen, Douar Sekouila, Douar Boulahya, Qods…), Moulay Rachid (Lahraouiyyine, Sidi Othmane, Massira 1, 2, 3…), El Fida (Derb Soltane, Hay Farah, Derb Mila…), Aïn-Chock (Kadi Bendriss, Derb Lekdim, Mkanssa…), Anfa (Ancienne Médina, Lahjajma, Derb Ghallef, Kariane Messaoudi, Derb Jdid…). Ben M’sick s’ajoute au programme à partir de janvier 2016.

L’association dispose des moyens des préfectures pour distribuer les colis. Comme c’est le cas pour le quartier de Bernoussi, où la préfecture met à la disposition de l’AMBD une fourgonnette de l’Unité d’assistance sociale. «C’est une excellente initiative. On ressent l’impact chez ces personnes âgées et précarisées. C’est un honneur que de faire partie de ce groupe et de participer à cette action», relève M. Habbouha qui s’occupe du transport des colis vers les destinataires du quartier Bernoussi. Les personnes qui bénéficient de cette aide n’ont pas été choisies au hasard. Ils ont d’abord fait l’objet d’un diagnostic des lieux par les membres de l’association et par des cadres de l’Entraide nationale et des divisions des affaires sociales relevant des préfectures. Mme Hanbouli Fatiha, assistance sociale et représentante de l’association à Aïn-Chock, témoigne : «Je me suis moi-même investie pour dresser la liste des bénéficiaires, et ce, à partir de la carte de précarité élaborée par la wilaya de Casablanca en 2014. L’action de l’AMBD a eu un impact sur la vie des personnes concernées. Avant, elles vivaient dans un dénuement et un laisser-aller indescriptibles. Aujourd’hui, leurs conditions de vie ont changé pour le mieux». Un écho ressenti lors des visites effectuées chez ces bénéficiaires. «Quand on a créé cette association, nous avons cherché où il y avait un manque. On a trouvé que c’était les personnes âgées. Au départ, notre association a repéré une centaine de personnes appartenant à cette catégorie sociale qui se retrouvent sans le minimum vital et des cas qui peuvent dériver à des situations sanitaires plus graves. Nous avons tout d’abord commencé par Casa-Anfa avant de rayonner sur les autres préfectures de la capitale économique. Aujourd’hui, le nombre de personnes prises en charge est de 170, 270 à fin janvier prochain et 380 fin février», souligne Ilham Dergani, enseignante universitaire et membre de l’AMBD. Et il ne s’agit là, malheureusement, que d’un nombre insignifiant de personnes âgées dans le besoin par rapport à la triste réalité du terrain…

En août dernier, le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) a dévoilé les grandes lignes de son rapport sur la situation des personnes âgées.

Maintien au sein de la famille privilégié

Un rapport qui «répond au constat que 10% de la population marocaine a plus de 60 ans et que le vieillissement croissant de la population pose plusieurs défis». Résultat du rapport : seul 1/5e des personnes âgées dispose d’une couverture sociale et médicale. Peu ont accès aux soins, et «leur dépendance physique et financière augmente, dans un contexte où la prise en charge de ces personnes dans le cadre familial est menacée, notamment par la nucléarisation croissante des ménages». Plus encore, le rapport pointe du doigt l’aménagement actuel inadapté de l’espace public urbain «qui ne favorise ni la mobilité, ni une vie sociale épanouie pour les personnes âgées (système de transport et de transit inapproprié, état des trottoirs, toilettes publiques, bancs dans les parcs et grandes artères, loisirs, etc.)» Le CESE relève également «l’inadéquation des infrastructures des centres d’accueil aux spécificités des personnes âgées ainsi que le manque de qualification et de motivation de leur personnel». Le conseil recommande ainsi d’«élaborer une politique publique intégrée de protection des personnes âgées, dotée de moyens d’accompagnement et d’évaluation, qui prenne en considération leurs droits en termes de dignité, de participation et d’inclusion sociale» et propose la création d’un «minimum vieillesse» dans le cadre du Fonds de cohésion sociale. Autre conclusion d’importance : le CESE considère que le maintien au sein de la famille des personnes âgées «doit être privilégié chaque fois que cela est possible, et que la prise en charge totale en institution ne doit être que le dernier recours». Le CESE recommande, dans ce cadre, de «soutenir le placement familial en milieu rural, au profit des personnes âgées sans liens familiaux ou en situation d’abandon».

L’action de l’Association mains blanches pour le développement montre qu’il est possible de changer pour le mieux la réalité de ces milliers de ces laissés-pour-compte. «Nous avons remarqué que grâce à ces petites actions, notamment la distribution du colis alimentaire, la personne âgée commençait à bénéficier de l’attention des voisins. Le colis sert à nourrir la personne âgée, mais également celui ou celle qui s’occupe de lui. Les familles et les voisins, dépourvus de moyens, manifestent une volonté sincère d’aide», conclut Ahmed Hamdi, le Monsieur opérationnel de l’association. Toutefois, l’action de l’Etat, qui pourrait reposer sur les bonnes pratiques d’ONG, telles que l’AMBD, est primordiale pour préserver la dignité de ces personnes arrivées au crépuscule de leur vie.