Pourquoi les Marocains divorcent-ils autant ?

La crise sanitaire, les disparités sociales et intellectuelles entre les conjoints, l’immaturité de certains jeunes couples, le manque de communication et la violence à l’égard des femmes…, autant de facteurs qui expliquent la hausse du nombre de divorces au cours de 2020 et 2021.

Ce sont quelque 135 724 divorces qui ont été prononcés au cours de l’année 2021 contre 76936 l’année antérieure. Une statistique préoccupante qui, selon les avocats et les adouls, confirme l’augmentation soutenue du divorce enregistrée depuis l’entrée en vigueur en 2004 de la Moudawana qui, faut-il le rappeler, a introduit de nouvelles dispositions allégeant les procédures de divorce et surtout accordant plus de liberté aux femmes de demander le divorce. En effet, en 2005, on en était à 28 232 divorces. Par ailleurs, on retiendra que près du tiers des mariages contractés, soit 308 687, en 2021 se sont soldés par une séparation.
Si la hausse, non moins préoccupante, enregistrée en 2017 où l’on comptait, selon les chiffres du ministère de la Justice, 270 divorces par jour, était due aux rectifications apportées au Code de la famille, l’actuelle augmentation serait principalement due, selon les professionnels du secteur, au confinement dicté, en mars 2020, par la pandémie. «Durant le confinement, les familles et les couples, en particulier, ont été soumis à une très grande pression due notamment à la promiscuité et à la baisse des revenus. Ce qui n’a pas manqué de créer des conflits qui ont malheureusement abouti à des séparations», explique Asmaa Mouden, avocate spécialisée en droit de la famille et présidente du Réseau «Chmel» créé en 2017 et regroupant trente centres d’écoute et de soutien aux femmes en situation difficile. Si pendant cette période exceptionnelle ce sont principalement les répercussions économiques et psychologiques qui ont été à l’origine des divorces, il est utile de s’interroger sur l’évolution soutenue, de ces dernières années, des séparations des couples.
Globalement, la tendance haussière enregistrée, depuis l’entrée en vigueur du Code de la famille en 2004, est le fruit des nouvelles dispositions légales notamment, souligne Bouchaib Fadlaoui, adel et président de l’Association marocaine des adouls, «la mise en place du Tatliq par Chiqak, ou le divorce à l’initiative de la femme».

Des divorces chaque jour !
En effet, les femmes qui, pendant de longues années, étaient victimes de la répudiation ont depuis 2004, dès qu’elles peuvent prouver le préjudice, la possibilité de demander le divorce. Mais on notera également que le divorce par consentement mutuel, Tifaki, introduit par la Moudawana, a aussi contribué à l’augmentation des demandes de divorce traitées par les différents tribunaux de la famille. Selon l’association des adouls, 56% des demandes de divorce provenaient des femmes. Ce que ne manque pas de confirmer Zahia Ammoumou, avocate au barreau de Casablanca et consultante juridique à l’Association Tahadi : «J’ai eu à traiter des dossiers de clientes qui, après 30, 35 et même 40 ans de mariage, ont fini par demander le divorce suite à la mise en place du Tatlik. Ce type de divorce a encouragé les femmes à se décider, car il ne requiert pas, contrairement à l’ancienne procédure, l’apport de preuves de maltraitance, de violence, de l’abandon de domicile etc.». Une facilitation de la procédure qui est certes bien accueillie par les citoyens et les professionnels du secteur, puisqu’elle a raccourci les délais et qu’elle préserve la dignité de la femme mais qui a, selon Bouchaib Fadaloui, «ouvert la porte à des abus en raison de la mauvaise foi de certaines personnes qui parfois ne sont intéressées que par la pension de la Moutâa, une indemnité de dédommagement, qui sera versée par l’époux une fois le divorce prononcé». L’exemple de Tanger, signale Mme Mouden, confirme l’augmentation du Tatliq, puisqu’on en prononce 70 à 80 par jour dans la région du Nord. Pour sa part, M. Fadlaoui confirme cette même tendance dans la Région du Grand Casablanca où sont prononcés 30 jugements quotidiennement contre 15 avant 2004. Par ailleurs, le divorce consensuel représente le tiers des divorces enregistrés depuis le début de l’année 2021 dans cette même région, soit 6 079 sur un total de 19 010 divorces.
Rappelons que pour limiter les demandes de Tatliq, les conditions avaient été revues en 2013. Ainsi, lorsque la femme demande le divorce, elle doit renoncer à la Moutâa. Mais, selon les associations féminines, cette mesure n’a pas freiné l’évolution des divorces au Maroc.

La sensibilisation s’impose
Outre la crise sanitaire et les nouvelles mesures légales, la montée du nombre de divorces est également due, selon Asmaâ Mouden, à plusieurs autres facteurs. En effet, nos diverses sources s’accordent à dire que les principales raisons du divorce sont d’abord un manque de maturité et de conscience, une absence de communication entre les époux et la violence physique ou morale. Aussi, on retiendra que c’est dans les ménages en difficulté que l’on enregistre le plus de divorces, soit 50% des cas provenant de cette catégorie sociale dans laquelle les conjoints essaient de rester, explique Asmaa Mouden, «le plus longtemps possible en couple, surtout lorsqu’il y a des enfants, mais la dureté des conditions de vie les pousse à abandonner. Souvent, ce sont les maris qui délaissent la famille, parce qu’ils sont au chômage, alcooliques ou sont accros à d’autres substances, notamment la drogue». Le réseau précise, sur la base de son étude, que 50% des divorces actuellement prononcés concernent cette catégorie sociale. Et on souligne également une mutation au niveau des valeurs sociales qui a conduit à des comportements de plus en plus individualistes des hommes et des femmes. Me Mouden souligne que le réseau associatif qu’elle dirige s’est également penché sur le profil des divorcés, leur situation et le lieu de résidence. Il en ressort que c’est parmi les jeunes mariés, les couples vivant dans la précarité et dans le milieu urbain que l’on compte le plus grand nombre de divorces. Dans les campagnes, où le conservatisme prédomine, le divorce est encore mal perçu. Les femmes, n’étant pas financièrement autonomes, font preuve de plus de résilience pour préserver la famille et les enfants. Etant financièrement dépendantes, les femmes rurales n’ont d’autres choix que de rester stoïques, même si elles sont violentées ou abandonnées. D’autre part, la présidente du réseau «Chmel» avance que «chez les couples en difficulté, les conjoints essaient de rester le plus longtemps possible en couple, surtout lorsqu’il y a des enfants, mais la dureté des conditions de vie les pousse à abandonner. Par ailleurs, il apparaît dans les conclusions d’une étude réalisée par ce réseau, que «le divorce intervient durant les cinq premières années de mariage. Il y a des unions qui ne durent pas plus d’une année. Les jeunes ignorent tout de cette institution qu’est le mariage et n’y sont pas préparés».
Pour remédier à cela, le réseau recommande l’institutionnalisation, à l’instar de ce qui se fait au Canada, d’une formation au profit des jeunes mariés, qui se solderait par la remise d’un certificat à joindre au dossier de mariage soumis au juge pour l’autorisation de l’union. Au Maroc, la formation préalable au mariage pourrait être, selon le réseau, confiée au Conseil des oulémas via des structures à créer. Le principe de cette formation est d’expliquer l’institution du mariage, son importance sociale, les répercussions du divorce aussi bien sur la famille que sur la société de manière globale.