Pourquoi le voile est devenu musulman

Pourquoi le voile intégral, cette «forme noire opaque», souvent montrée sciemment par la presse occidentale, heurte-t-il tant la sensibilité et le regard des Occidentaux ?
Dans son dernier livre*, Bruno Nassim Aboudrar, professeur d’esthétique à  l’université de Paris, remonte aux origines du voile et essaie de répondre à  cette question, et à  tant d’autres, pour dire qu’il n’est pas spécifiquement musulman, mais qu’il l’est devenu.

Le livre de Bruno Nassim Aboudrar part d’une photo, publiée dans le journal Le Monde, d’un islamiste soupçonné de terrorisme. Son accoutrement est celui de tous ces fondamentalistes purs et durs, par lequel ils veulent sciemment s’exhiber pour se distinguer des autres: une dichdasha (gandoura), sandales aux pieds, tête couverte d’une chéchia blanche, et la sempiternelle barbe. Il se prend affectueusement en photo aux côtés de son épouse, emmitouflée de la tête aux pieds d’un habit noir, «une forme noire opaque», décrit l’auteur, le corps entièrement invisible au regard. Bref, un homme et son épouse, qui se montrent ostentatoirement en public, le mari, l’air serein, fixant du regard l’objectif du photographe. Une image au demeurant toute banale. C’est peut-être l’excès même de l’évidence de cette photo -il le reconnaît- qui a mis en branle la curiosité de l’auteur et excité son appétit pour écrire un livre sur le voile.

Cette photographie intéressa l’auteur à plus d’un titre, aussi bien par l’habit que par le gestuel, elle renvoie paradoxalement à l’image du chrétien modèle. Il le dit dans l’introduction du livre: «Sous ses habits d’islam, et d’islam militant, radical ou fondamentaliste, se cachait le corps chrétien du couple monogame, béni par les liens sacrés du mariage et enjolivé par la gestuelle de l’amour courtois…». Mais ce qui interpelle et heurte tant la sensibilité que le regard des Occidentaux en leur montrant, exprès, cette image, «c’est cette forme noire assise à ses côtés». Cette Eve, ou supposée l’être, puisqu’on ne distingue dans la photo aucun signe de féminité, le corps étant entièrement couvert. Si l’image heurte tant le regard de l’Européen, ce n’est pas seulement pour les entorses à la laïcité ou le symbole de soumission qu’il représenterait. Ce serait plus profond parce que «le voile conteste l’ordre visuel occidental qui donne la primauté au regard: transparence, perspective, spectacle, etc.». Donc, le voile est abordé cette fois-ci non pas sous un angle purement sociologique et politique -des milliers de livres l’y ont été-, mais sous l’angle du théoricien de l’art, de spécialiste de l’esthétique et de l’image sous toutes ses formes.

N’empêche, l’auteur, tout théoricien de l’art qu’il soit, quand il remonte l’histoire du voile pour comprendre sa source et sa fonction première en islam, il est propulsé pleinement dans la société, dans la politique et dans la culture arabo-musulmane. Des origines jusqu’à l’époque des dévoilements spectaculaires des femmes consécutifs à l’émergence de la «civilisation» moderne. Document à l’appui, il montre que le voile est loin d’être une invention musulmane, mais bien celle du christianisme six siècles avant l’apparition de l’Islam. Pour des raisons et dans des conjonctures différentes, le voilement de la femme a toujours été justifié par le besoin de dissimuler son corps, «cause inépuisable du péché», aux yeux concupiscents de l’homme. En tout cas, explique l’auteur, la religion du Prophète Mohammed n’a pas été aussi ferme que le christianisme en matière de voilement de la femme, et sa fonction première y était moins religieuse que civile, le Coran a commandé le voile pour une raison plutôt «pragmatique» : En public la femme devrait le porter pour marquer son islamité et décourager en conséquence les avances inopportunes des hommes.

Obligatoire, pas obligatoire, l’auteur refuse d’entrer dans ce débat

Obligatoire, non obligatoire, l’auteur n’étant pas alim refuse d’entrer dans ce débat, mais force est de reconnaître que quatorze siècles après l’apparition de l’Islam, la polémique entre musulmans eux-mêmes n’est pas encore tranchée pour savoir si le voile est religieusement obligatoire ou pas. Mais une question se pose, depuis plus d’un siècle: le voile n’a-t-il pas cristallisé le débat modernité /tradition dans tous les domaines : politique, enseignement, projet social… ? Certainement et «d’une manière très complexe», répond l’auteur. Mais avec cette nuance près qu’on ne peut pas dire que les dévoilements c’est automatiquement une attitude moderne, et le voilement un geste archaïque. Et l’auteur pousse encore plus loin la question: «Est-ce qu’une Iranienne dévoilée de force dans les années 30, qui n’avait pas fait d’études et ne travaillait pas était plus moderne que sa petite fille aujourd’hui, médecin, chercheuse, juriste, indépendante financièrement, à l’aise sur Internet, mais voilée ?». Rien n’est moins sûr. En tout état de cause, M. Aboudrar évoque l’époque de la nahda où, particulièrement en Egypte, un penseur comme Qassim Amine, ou encore une féministe comme Houda Sharawi, ont défendu énergiquement le dévoilement des femmes. Pour eux, mais aussi pour d’autres, on a toujours essayé de chercher la compatibilité entre le Livre sacré et les valeurs de la modernité. «La suppression du voile c’est l’émancipation de la femme, c’est la guerre au fanatisme et à l’ignorance, c’est la diffusion des idées du progrès…», écrivent dans Esprit libéral du Coran trois auteurs tunisiens cités par l’auteur.

La Turquie kémaliste, l’Iran des Bahlavi, la Tunisie de Habib Bourguiba et le Maroc du Roi MohammedV ont tous incité au dévoilement de la femme, pour montrer leur modernité, tantôt par calcul politique, tantôt pour contrer l’Occident envahisseur et le colonialisme en empruntant ses propres armes vestimentaires. Une chose est sûre : très populaires en Tunisie, remarque l’auteur, ces dévoilement prennent une allure aristocratique au Maroc avec celui de Lalla Aïcha en 1947 alors qu’elle avait encore 17 ans. Dans ce dernier cas, c’est «un signe nationaliste de maturité politique que le Roi émet…», explique M. Aboudrar. Mais au-delà de ces références socio-historiques sur le voile dans le monde arabo-musulman, tout au long du livre, particulièrement dans son dernier chapitre «Le voile au risque des images», le théoricien de l’art qu’est M. Aboudrar est présent.

*Ed. Flammarion, mars 2014,249 p, 20 euros