Plongée au coeur de la décharge de Médiouna

Elle devait fermer en 2010, mais elle continue à  recevoir les camions de déchets 7j/7 et 24h/24. Une armée de « habbacha » (chiffonniers ou fouineurs récupérateurs) vit du tri et de la vente des déchets. La plupart des familles qui vivaient dans la décharge a été déplacée vers douar Lhlaïbiya, où les conditions d’une vie décente sont inexistantes.

Nous sommes arrivés à la décharge, après un trajet de quelques minutes à partir du quartier Sbata, à bord d’une Mercedes 240 conduite par un khettaf. Coût de la course : 4 DH.
A l’entrée, des agents de sécurité pointent l’arrivée des camions. Des véhicules appartenant à des sociétés (TecMed, Sita El Beida…) chargées de la collecte des déchets dans la capitale économique, et qui assurent le transport des ordures vers la décharge. Celle-ci reçoit aussi des camionneurs qui ramènent d’autres déchets, en provenance du marché de gros, du port, de l’aéroport Mohammed V…Trois personnes relevant de la commune urbaine veillent en principe sur le respect des normes en termes de déchets transportés (absence de terre, gravats, pierres…). Et ce, pour une raison très simple: les délégataires sont payées à la tonne pour la collecte.

D’autres camions ressortent avec une cargaison de carton, de plastique, de verre. Ces derniers travaillent pour le compte de grossistes qui vendent ces déchets à des entreprises industrielles spécialisées dans le recyclage.
Toujours à l’entrée, une pancarte avertit le public: «Toute personne ne travaillant pas dans la décharge n’a pas droit de cité. Idem pour les charrettes et les ânes». Seulement, les charrettes sont légion et la décharge est loin d’abriter uniquement le personnel du concessionnaire Ecomed, qui a en charge la gestion de cet immense espace.

L’itinéraire des camions est le suivant : le véhicule plein pénètre dans la décharge. Première étape : la pesée. Une fois à l’intérieur, le camion décharge les déchets, passe une fois encore par la case pesée, récupère le ticket de sortie et rebrousse chemin. Et rebelote pour le prochain voyage…

Sur place et dès que le camion décharge sa cargaison de déchets, les habbacha  ou mikhala (nom donné aux fouineurs de poubelles qui trient les déchets) entrent en action. Leur boulot ? Mettre de côté tout ce qui peut rapporter un peu d’argent: bouteilles en verre ou en plastique, morceaux de fer ou de cuivre, cellophane, aluminium, carton… Tout a un prix : de la bouteille de bière (50 centimes) au pot de confiture en verre (20 centimes) en passant par les déchets en plastique et en fer qui sont vendus au kilogramme. Le prix dépend de la qualité du plastique, du verre ou du fer, de la couleur également. Il varie aussi en fonction de la demande du marché. «Il y a des produits qui ne perdent jamais de leur valeur comme le cuivre ou le fer ainsi que les bouteilles de plastique. Pour le reste, les prix fluctuent selon la demande», résume Hassan, un jeune habbach de 17 ans.

«Des fleuves de lixiviat et des puits infectés»

L’ambiance à l’intérieur est électrique. C’est que ces centaines de habbacha (entre 500 et 700) se partagent le butin qui atterrit dans la décharge de jour comme de nuit dans des conditions difficiles. Et pas toujours dans les meilleurs des termes !

Mohamed qui vit encore dans la décharge avec sa famille, ses deux frères mariés et leurs épouses, connaît les lieux comme sa poche. Son grand-père s’est installé dans ce douar dans les années 50 du siècle dernier. Sa mère est née dans ce même douar ainsi que ses frères et sœurs. «Nous n’avons jamais choisi de vivre dans une décharge. C’est la décharge qui est venue à nous», explique-t-il. C’est qu’à la place de la décharge vivaient des dizaines de familles dans un groupe d’habitations. Mohamed se rappelle, comme si c’était hier, de cette année 1986 quand les autorités ont décidé de faire de cet endroit une décharge réservée aux déchets de la métropole. «J’ai passé la plus grande partie de ma vie dans les ordures. La situation était catastrophique dans les années 80 et 90. Il y avait des déchets partout. Les camions n’hésitaient pas à les déverser sur la route même. L’odeur était insupportable et on vivait dans un brouillard constant, du fait des incinérations. La route de Médiouna était un cimetière pour les véhicules à cause du brouillard», se rappelle encore ce père de famille quinquagénaire.

Les autorités vont con-vaincre une grande partie des familles de se déplacer vers douar Lhlaïbiya, non loin de la décharge. Un douar où n’existe que l’habitat insalubre et où il n’y a aucun réseau d’assainissement. «La majorité des jeunes du douar vit du tri et de la vente des déchets. Ces derniers sont de mèche avec des camionneurs qui viennent déverser les ordures sur place», assure Rabii, un jeune habitant de la région. De fait, le douar n’a pas du tout rompu ses liens avec la décharge. «La décharge a des conséquences très graves sur la santé des gens et sur l’environnement. La nappe phréatique est aujourd’hui polluée et les habitants des douars avoisinants, surtout les enfants, souffrent de problèmes de santé», explique Jamal Boulhak, un journaliste qui réside à Médiouna. Et d’ajouter : «Le douar Lhlaïbiya en particulier résume tous les maux de la région. Même si Ecomed, l’actuel gestionnaire de la décharge, a construit des bassins de stockage, des fleuves de jus de déchets, les fameux lixiviats, se déversent dans le douar. Dans notre région, il n’y pas un puits qui ne soit infecté». Ce qui semble donner raison à Mohamed et sa famille. «Nous avons supporté les odeurs, la fumée pendant des années. Nous refusons de quitter cette décharge pour habiter dans un douar où la vie y est encore plus dure et où les conditions d’une existence décente sont absentes», ajoute Mohamed.

En 2008, un contrat de gestion déléguée a été signé par la Communauté urbaine de Casablanca et la société Ecomed pour la conception, le financement, la réalisation et l’exploitation de la décharge contrôlée de cette ville ainsi que la réhabilitation de la décharge existante de Médiouna pour une durée contractuelle de 18 ans. Une donne qui n’a pas été favorable à Mohamed et sa famille : «A partir de 2009/2010, c’était la guerre déclarée contre nous. Des agents d’autorité, des gendarmes venaient chaque jour nous sommer de quitter les lieux sans nous proposer une solution acceptable». Et d’ajouter : «S’ils veulent rendre cet espace le plus grand parc d’Afrique comme ils le prétendent, ils doivent tout d’abord trouver une véritable solution à ma famille, aux bergers qui viennent faire paître leurs troupeaux dans la décharge et à ces centaines de habbacha qui vivent de la décharge».

3 000 tonnes de déchets par jour

Retour à la décharge. Une piste, arpentée par des camions et des charrettes, mène au cœur de cet espace. Car il faut parcourir plusieurs centaines de mètres avant d’arriver au cœur de la décharge, la vraie. Au fur et à mesure que l’on approche, l’odeur devient insupportable. Pourtant, tout le monde semble bien s’y accommoder. Hommes, moutons, oiseaux et machines se retrouvent dans cet espace restreint, motivés par la même raison: les déchets que les camions ramènent de toutes les parties de la ville de Casablanca. 3000 tonnes sont chaque jour déversées dans ce site de 80 hectares, selon les derniers chiffres. «Du temps où je travaillais comme conducteur de bulldozer, on enfouissait les ordures sous terre. Maintenant que les 15 carrières de la décharge sont toutes pleines, les piles de déchets prennent de la hauteur. Ce qui fait que l’on peut sentir les odeurs à 6 ou 7 kilomètres dans le sens du vent», nous apprend Mohamed.

Le travail va au rythme des habbacha. Ce sont eux qui font le tri des déchets déversés par les camions avant que le bulldozer d’Ecomed ne termine le boulot. Une opération qui peut prendre jusqu’à deux heures puisque cela dépend de la qualité de la cargaison. Les habbacha sont des hommes, des femmes, des adolescents et même des enfants qui travaillent chaque jour sur les tas d’ordures. «Ils sont en partie originaires de Médiouna, des douars Lhlaïbiya, Bqaqcha, Drag, Marchich ou encore Hfari. D’autres sont venus de Mzab, Bni Meskine et Rhamna s’installer dans les environs. Tous vivent de la récup’», explique M. Majid, acteur associatif dans la région. Certains passent la nuit sur la décharge. Il y a des habbacha spécialisés dans différentes sortes de déchets: verre, carton, plastique… Les clients de ces déchets se déplacent sur place pour acheter au gros les produits déjà triés par le habbach. Ce sont des grossistes qui ont leur réseau sur place. Une fois la marchandise acquise, elle est revendue aux entreprises qui utilisent ces mêmes produits dans leurs industries, pour le recyclage ou pour la revalorisation. Charrettes et camions s’«approvisionnent» donc  à longueur de journée: carton, fer, cuivre, verre, plastique…

Abderrahim qui travaille en tant que habbach est, lui, du douar Drag : «Nous sommes un groupe du douar qui gagne sa vie des déchets de Médiouna. Nous avons droit à une partie de la cargaison des camions du fait de notre ancienneté sur les lieux. On s’est spécialisé dans le carton». D’après les témoignages recueillis sur place, un habbach gagne en moyenne 50 à 100 DH par jour. Pour d’autres, mieux connectés et plus forts, le revenu quotidien peut même atteindre les 200 DH, voire plus. «C’est la loi de la jungle qui règne dans la décharge. La violence y est quotidienne et les victimes sont les nombreux enfants qui travaillent dans la décharge. La drogue y sévit également. Pourtant en 2011, on parlait d’un programme de l’INDH destiné à ces familles qui vivent des déchets avec comme objectif l’accès à des activités génératrices de revenus. Mais rien de cela n’a été réalisé», s’indigne M. Boulhak.

Les accidents se multiplient

La décharge, c’est aussi un business dans le business. Des gargotes improvisées sur place proposent de la nourriture, des bols de lentilles par exemple, aux nombreux chiffonniers qui travaillent sur les lieux. On peut aussi se procurer café, thé, cigarettes au détail… «C’est l’anarchie à l’intérieur de la décharge. Les habbacha imposent leur loi même au personnel d’Ecomed. Ils agissent en groupes afin de mieux défendre leurs intérêts», ajoute Mohamed. Puis, il y a les bergers qui viennent profiter de l’abondance des déchets alimentaires pour leurs moutons et vaches. Un cocktail explosif qui a donné lieu à plusieurs accidents, parfois mortels. En novembre dernier, les conducteurs de bulldozers ont observé une journée de grève pour protester contre les jugements prononcés à l’encontre de leurs collègues impliqués dans des accidents. Ces derniers ont été condamnés à des peines de prison avec sursis ainsi que le retrait du permis. Comme l’espace réservé à la décharge s’est considérablement rétréci, les risques d’accidents ont logiquement augmenté. «Ce qui est vraiment inadmissible, c’est ce nombre important d’enfants qui n’ont pas encore seize ans et qui travaillent dans cette décharge, à leurs risques et périls, alors que des éléments de la sécurité privée sont censés les empêcher d’entrer», s’insurge M. Boulhak. Et de conclure: «Les employés d’Ecomed sont dépassés par les événements. Il est vrai que depuis qu’ils ont pris en charge les lieux, il y a eu quelques améliorations. Par exemple, il n’y a plus de fumée, un problème majeur avant l’arrivée d’Ecomed. Mais la décharge n’a pas été fermée en 2010 comme promis. Et la nouvelle décharge que l’on attend depuis 2011 n’a jamais vu le jour».

Expulser ces centaines de habbacha est tout simplement irréaliste parce que la décharge représente leur unique moyen de subsistance. Une solution globale, incluant cette population marginalisée, doit être trouvée par les autorités compétentes. Pour que cette décharge, synonyme d’exclusion et qui cause des problèmes à la santé des citoyens comme à l’environnement, puisse être enfin fermée…et remplacée par une décharge digne d’une métropole comme Casablanca.