Piégés au Liban sous les bombes, une famille marocaine raconte

Le 13 juillet 2006, alors que le Liban est à feu et à sang, une Marocaine mariée à un Libanais vivant à Tyr met au monde son premier bébé.
Commence alors une errance de plusieurs jours, qui conduira la famille à Beyrouth,
puis en Syrie, avant qu’elle ne soit rapatriée par l’avion
affrété par le Roi Mohammed VI. Récit.

Fatim-Zohra, une Casablancaise de 21 ans, épouse Ihssan, un jeune Libanais, en novembre 2004. Un mois plus tard, elle s’installe avec son mari à Tyr, dans le sud du Liban. Le 13 juin 2006, Khadouj, la mère de la jeune mariée, rejoint le couple pour préparer la naissance du petit. «Je devais y passer six mois et finalement nous sommes tous rentrés le 28 juillet !», s’exclame-t-elle.

Nous étions au souk pour acheter des vêtements pour le petit et de quoi faire un bon «sellou»
Le périple commence mercredi 12 juillet, le premier jour du conflit avec Israël. «Nous étions au souk de Tyr avec Fatim-Zohra, enceinte jusqu’au cou, pour préparer l’arrivée du bébé, prévue le lundi suivant. On achetait des chocolats, de quoi faire un bon «sellou», des vêtements pour le petit…, quand, vers 13 h, on apprend que Beyrouth vient d’être bombardée». La jeune fille et sa mère ne s’inquiètent pas: elles pensent que ça va se calmer. «Nous n’imaginions alors ni l’ampleur ni la gravité de ce qui était en train de se jouer», explique Khadouj. Dans la soirée, les bombardements se rapprochent. «Nous pensions que les avions israéliens ne survoleraient pas la ville, et continuions notre vie normalement», assurent la mère et la fille en chœur. Enfin presque… puisqu’à 8 heures, le lendemain matin, Fatim-Zohra ressent ses premières contractions.
A 11h, les deux femmes arrivent à la clinique la plus proche. A midi, le médecin en charge de Fatim-Zohra prédit la naissance deux heures plus tard «et s’enfuit aussitôt en Syrie», sourit Fatim-Zohra. A 14h, Hicham était né, et à 19h, mère et enfant, rentraient chez eux ! Epuisée, celle qui vient d’accoucher doit monter les huit étages jusqu’à leur appartement à pied, à cause d’une coupure d’électricité.
L’appartement d’Ihssan et Fatim-Zohra donne sur la baie de Tyr, donc sur les bateaux de guerre israéliens au large, «que nous ne voyions pas mais qui ont l’œil sur nous», affirment-ils. Dès le lendemain, les déflagrations reprennent au loin. Moins tranquille que la veille, Ihssan tente de rassurer la famille à coups de «ce n’est rien, ne vous inquiétez pas». La famille prépare néanmoins quelques sacs avec l’essentiel de leurs affaires dans l’éventualité d’un départ soudain. «Maintenant que ma fille est mère à son tour, l’angoisse devient palpable, d’autant que les bombes se rapprochent», explique Khadouj. Des voisins les somment de descendre dans un bureau au rez-de-chaussée, parce qu’il n’est pas prudent de rester au 8e étage, au plus près des avions israéliens.

Leur immeuble abrite un bureau du mouvement chiite Amal
De plus, l’immeuble abrite un bureau de Harakat Amal, le mouvement chiite dirigé par Nabih Berri (président du Parlement libanais), sympathisant du Hezbollah. Le bâtiment est donc une cible potentielle des tirs de missiles. Pire, l’un des bureaux d’une association du Hezbollah qui se trouve dans l’immeuble derrière le leur vient de sauter! «Vers minuit, nous remontons chez nous pour essayer de nous reposer un peu, surtout ma fille, qui a accouché la veille!», se désole la jeune grand-mère.
La matinée du dimanche s’écoule calmement, lorsqu’une énorme et déflagration se produit tout près de chez eux ! «Nous redescendons à toute vitesse et décidons de rejoindre la sœur d’Ihssan, qui vit près des ruines historiques de Tyr, au 2e étage». Mais une voisine bien informée, «sûrement une collaboratrice du Mossad, les services secrets israéliens», les empêche d’y aller «parce que les avions vont tirer sur ce quartier», prévient-elle. Ils en tiennent compte. Bien leur en a pris : une demi-heure plus tard, deux missiles s’abattent sur une rue très fréquentée et l’immeuble en face de chez la sœur d’Ihssan. «Mon mari l’a échappé belle», se souvient Fatim-Zohra, «il buvait un café sur la terrasse de sa sœur une heure avant que ne tombent les deux Katioucha. Et lorsque les missiles ont explosé, il était chez nous, au 8e, en train de regarder les informations. Le souffle des déflagrations était si puissant qu’il l’a projeté hors du canapé!». Elle ajoute que l’immeuble entier s’est mis à tanguer comme sous l’effet d’un tremblement de terre, qu’«Ihssan est descendu, complètement hébété, sans clés, sans rien. A ce moment, les gens criaient, pleuraient, les sirènes des ambulances et des pompiers hurlaient, c’était terrifiant». Des hordes de gens se jettent dans le hall de leur immeuble, la panique s’installe entre les sanglots des femmes et des enfants, l’ambiance est chaotique. La jeune famille réussit à s’échapper et à se réfugier deux rues plus loin, chez une cousine qui hébergeait déjà une quarantaine de personnes.
La nuit entière est ponctuée d’explosions plus ou moins proches, de vrombissements d’avions, de sirènes et de cris, puis de lourds silences… «Nous n’avons pas fermé l’œil, c’était notre dernière nuit à Tyr», soufflent-ils. Lundi matin, la famille décide de rejoindre Beyrouth pour se réfugier à l’ambassade du Maroc. Les époux vont d’abord récupérer quelques affaires chez eux. L’immeuble est désert et leur appartement dévasté, recouvert d’un manteau de poussière. Une odeur de soufre brûlant, de sable, de ciment et de poudre. Ils quitteront Tyr le soir même.

Sous un déluge de feu, ils mettent deux jours pour arriver à Beyrouth au lieu d’une heure normalement
En voiture, le trajet jusqu’à Beyrouth dure une heure en tant de paix ; là, ils mettront deux jours, un vêtement du bébé flottant sur la voiture en guise de drapeau blanc. «On a fait avec les moyens du bord», se souvient Khadouj en riant. Tous les ponts ont été détruits, dont celui de Kassimiyah, qui permettait de rejoindre Saïda, une ville à mi-chemin entre Tyr et Beyrouth. Et sur la route, des milliers de voitures fuient, elles aussi, la ville en ruines. «A Saïda, il ne s’était rien passé. Nous venions d’un cauchemar, et nous trouvions un havre de paix et de tranquillité», raconte Fatim-Zohra, encore étonnée d’une telle différence. L’explosion d’un pont les oblige à y passer la nuit. Ils reprennent la route le lendemain matin, avec le petit Hicham, alors âgé de cinq jours.

Avant de partir, il a fallu inscrire le bébé et lui faire établir un passeport
L’arrivée à Beyrouth ne signifie pas la fin de l’aventure. Il faut déclarer la naissance du bébé et lui faire faire un passeport pour qu’il puisse quitter le territoire. Pendant que les jeunes parents se débattent avec l’administration libanaise, Khadouj s’occupe de Hicham et se repose à l’hôtel. Elle est sidérée par l’ambiance insouciante et joyeuse de la capitale libanaise. «Tous les magasins sont ouverts, les femmes font les soldes, les restaurants sont pleins, comme s’il n’y avait pas de guerre !», s’exclame-t-elle.
Lundi midi, les papiers du bébé sont finalement en règle. «Tout prend beaucoup plus de temps à cause des événements, ce sont les dommages collatéraux», explique Ihssan, et la famille se retrouve enfin à l’ambassade du Maroc. On leur annonce qu’ils seront conduits en bus en Syrie, qu’un avion militaire marocain les attend à l’aéroport de Damas pour les rapatrier à Rabat, avec les autres ressortissants marocains encore au Liban. Ils attendent encore deux jours, qu’il y ait assez de monde pour prendre l’avion, au cœur du quartier le plus bombardé de Beyrouth. Puis ils quittent finalement l’ambassade mercredi matin, à bord d’un bus bardé de drapeaux marocains, pour éviter d’être pris pour cible. Mais lorsqu’ils arrivent, tard dans la nuit, à l’aéroport de Damas, aucun avion ne les y attend. Outrée, la jeune grand-mère raconte: «Nous sommes restés toute la nuit, puis toute la journée et toute la nuit du lendemain sur les banquettes de l’aéroport, sans que personne ne nous donne ni un sandwich, ni même un verre d’eau, et encore moins une information. Il paraît que l’ambassadeur du Maroc en Syrie avait des choses plus importantes à faire. Alors que nous avions été si bien reçus à Beyrouth !».
Vers une heure du matin, la petite famille casablancaise monte dans le gros avion militaire affrété par le Roi Mohammed VI. «Il n’y a pas de sièges, nous nous asseyons dans des filets. Il n’y a pas de toilettes non plus dans cet avion. Pendant neuf longues heures, sans casques pour nous protéger du bruit infernal des moteurs, et dans une chaleur étouffante, nous repensons, abrutis de fatigue, aux quinze jours que nous venons de vivre. A l’horreur de la guerre, à la joie de la naissance, à la vie qui va continuer malgré tout, à notre famille qui nous attend, folle d’inquiétude, à Casablanca, à la belle ville de Tyr qu’il va falloir reconstruire, au thé, aux bons gâteaux et au repos, bien mérités»