Petits métiers de l’été : ils se débrouillent sur les plages pour améliorer leurs revenus

Pour beaucoup de jeunes et de femmes, l’été ne rime pas forcément avec vacances. Ils sont là pour vendre une glace, du pain, des beignets ou planter un parasol. Une façon de gagner un peu d’argent pour financer les études ou la construction d’un toit. Quelques-uns de ces travailleurs occasionnels racontent leurs expériences…

Durant l’année scolaire, Badr, 18 ans, vend des popcorns à la sortie de l’école primaire de son quartier de Hay Hassani. Et dès l’arrivée des beaux jours, il devient marchand ambulant de glaces artisanales sur la plage de Ain Diab. «Chaque jour, vers 13 heures, je me rends à la plage avec ma petite charrette et j’y reste jusqu’à 19 heures. Je fais cela depuis cinq ans, depuis que mon père est à la retraite et que sa pension et le salaire de ma mère et de ma sœur, toutes les deux femmes de ménage, ne suffisent pas à payer les charges de la famille», explique Badr qui dit regretter d’avoir abandonner les études. Sa famille, qui habitait un bidonville de Hay Hassani, a pu toutefois avoir un logement dans le cadre du recasement. «On nous a donné un appartement, deux chambres et salon, et l’on doit payer 1 800 DH chaque mois. Mon père paie la traite, ma mère, qui fait deux fois par semaine les escaliers de deux immeubles, a un salaire de 1200 DH. Ma sœur travaille chez une famille à Dar Bouazza pour 700 DH par semaine, mais elle ne contribue pas aux dépenses, parce qu’elle se marie cet été. Donc, je dois aider». C’est ainsi que Badr explique pourquoi il doit se débrouiller, été comme hiver, pour gagner sa vie et aider sa famille. Mais que lui rapporte son activité ?

petits metiers ete
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Après un temps de réflexion, il s’astreint à parler : «Du moment que ce n’est pas la télé (rires) et que l’on va pas me voir, je peux parler ouvertement de mes gains: les samedis et dimanches, je reviens à la maison avec 150 DH en poche. En semaine, les affaires marchent moins bien, je gagne 90 à 100 DH en vendant mes cornets de glace à 2 ou 3 DH en fonction de la taille du cornet». Chaque matin, Badr se rend chez son fournisseur qui fabrique chez lui la crème glacée. Il remplit son récipient de crème glacée au prix de 100 DH. Son fournisseur approvisionne tous les vendeurs ambulants de glace de Hay Hassani et Oulfa. Badr préfère vendre sur la plage car, explique-t-il, «dans les quartiers et rues, il y a plus de concurrence et la demande baisse pendant l’été, puisque les clients se rendent à la plage ou bien voyagent». De plus, Badr ne manque pas de mettre en évidence la concurrence des glaces industrielles. «Depuis plusieurs années, les usines ont mis sur le marché des cornets, des bâtonnets à 1 DH et 2 DH pour le plus cher. Les parents craignant des intoxications interdisent de plus en plus à leurs enfants d’acheter chez les marchands ambulants. Cela nous fait perdre de l’argent mais, malgré cela, je suis satisfait de mes revenus», regrette-t-il.

Et ce sont à cause de ces mêmes craintes d’intoxications et dans un souci d’hygiène que Miloud, vendeur de «chouwaya» de poisson sur la plage de Sidi Rahal, a réorganisé, cette année, son petit business. «Avant, j’achetais le poisson, essentiellement de la sardine, chez un intermédiaire qui me livrait à la maison. Ma femme et mes sœurs me préparaient les salades pour l’accompagnement et je me rendais sur la plage dès 11 heures du matin. Je sers la chouwaya avec du thé ou de la limonade à la demande des clients. Mais, cette année, pour m’assurer de la qualité des sardines, j’achète directement chez un ami pêcheur qui me livre sur le lieu de vente. Ma femme et mes sœurs se relayent pour m’aider et préparer les salades, les lentilles et le thé devant le client. Cette façon de travailler donne confiance aux clients et aussi m’évite de payer 1 à 1,50 DH de plus le kilo lorsque je m’adresse à un intermédiaire», raconte-t-il . Miloud vend la chouwaya à 12 ou 15 DH en fonction du prix d’achat de la sardine. Ensuite, il faut ajouter le prix de la salade et de la boisson. L’addition s’élève à 20 DH. «Parfois, les clients laissent un pourboire de 2 ou 3 DH. Il y en a de plus généreux, notamment lmgharba del kharij (les Marocains de l’étranger NDLR) qui donnent 10 ou 20 DH», indique ce vendeur de poisson qui est, le reste de l’année, légumier. «Je confie ma place au souk à mon jeune frère pendant les mois de juillet et août parce que la vente de poisson me permet d’avoir un revenu supplémentaire pour la rentrée scolaire et le mouton», confie Miloud qui refuse cependant de parler du montant exact de ses gains et se contente de dire que «mon affaire rapporte bien hamdouallah, mais j’ai aussi des dépenses. Il me faut renouveller, chaque année, les assiettes, les chouwaya, les verres, les théières et cet été j’ai acheté de nouvelles tables et chaises en plastique. Ensuite, je dois aussi donner un petit quelque chose à mes deux sœurs et ma femme à la fin de la saison». Après lui avoir commandé une chouwaya, salades et un thé, Miloud s’est laissé aller à la confidence : «Je repars chaque jour avec 500 DH dans la poche et parfois le dimanche, cela peut aller jusqu’à 800 DH parce que ma femme s’est noué d’amitié avec des familles qui ont des maisons ici et nous avons commencé à livrer le poisson grillé à domicile parfois sans accompagnement parce que les familles préparent leurs propres salades mais ne veulent pas griller le poisson chez eux à cause des fortes odeurs».

Les grillades livrées à la maison sont facturées 18 DH, Miloud y incluant la livraison. Si les clients demandent un accompagnement la facture est de 30 DH pour une chouwaya pour deux personnes. En général, les familles commandent quatre ou cinq chouwayas avec salades. Et pour offrir un service complet, Miloud a noué un partenariat avec Khadija, sa belle-sœur, vendeuse de pain fait maison.

Mère courage…

La trentaine environ, grande, vêtue d’un tablier blanc propre et un bonnet sur la tête, Khadija nous invite à rentrer chez elle. Dans sa cuisine où ses deux filles pétrissent le pain pour le midi. En effet, la petite affaire de Khadija est réglée comme du papier musique : les premiers paniers de pains ronds, complets, avec ou sans sel, sont prêts tous les matins à huit heures. «Environ 100 pains sont alors vendus aux estivants de la plage de Sidi Rahal. Mes deux fils vont devant l’entrée d’une résidence et proposent le pain. Ils ont des clients fidèles qui prennent le pain pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le soir. Le pain est vendu 2 DH pour le petit format et 3,50 DH pour le grand», explique Khadija qui écoule près de 300 pains par jour. Et le week-end, il faut compter deux cents de plus. Pour livrer à temps et du bon pain, Khadija demande du renfort le week-end. Sa sœur et sa nièce viennent travailler avec elle et elle leur donne 0,20 centime sur chaque vendu. Ses gains nets pour une semaine sont estimés entre 300 et 400 DH. Contrairement à d’autres femmes du village, Khadija vend exclusivement du pain alors que les autres proposent des melaouis pour le goûter et le petit-déjeuner. «Je veux me concentrer sur un seul produit, d’une part, et, d’autre part, faire des msemens induit notamment l’huile, le beurre et plus de main-d’œuvre…», explique la mère de famille qui est la seule, étant divorcée, à supporter les dépenses de son ménage.

Son ex-mari menace régulièrement de reprendre la maison et craignant une expulsion surprise, Khadija met de l’argent de côté pour constituer une avance pour sa propre demeure. Pour cela, en plus de la vente de pain, elle propose ses services de cuisinière aux familles de son village lors des fêtes de mariage, etc.

Khadija a aussi investi pour le compte de son fils Driss, grâce à «Darate», dans une petite affaire de location de parasols. Driss, lycéen de 17 ans, dit «ne pas pouvoir rester inactif et ne pas aider ma mère. Et je ne peux travailler que pendant l’été parce que je passe mon bac l’année prochaine et je tiens à le décrocher pour faire médecine. Donc en été, pour joindre l’utile à l’agréable, je suis loueur de parasols, chaises et de matelas sur la plage». En effet, c’est le deuxième été que Driss gère la petite affaire qu’il a montée en partenariat avec le syndic d’une résidence privée. «En fait, ils m’ont permis de m’installer sur cette partie de la plage pour l’équiper en parasols, chaises et matelas. Je dispose de quinze parasols, 15 chaises et 30 matelas que je loue aux estivants. Le parasol est à 15 DH le matelas à 15 DH et la chaise à 10 DH», raconte Driss qui arrive chaque matin, à neuf heures, sur son bout de plage dont il assure aussi la propreté et le nettoyage. «C’est un plus que je fais gratuitement parce que j’aime bien la propreté et parce qu’il y a des enfants qui viennent jouer et il faut éviter les accidents qui peuvent être causés par des bris de verre, des morceaux de bois ou du métal ou autre…», ajoute Driss qui confie que son affaire rapporte bien. «Si j’arrive à louer tous les parasols, je repars en fin de journée avec 250 DH en poche. Si je loue tous les matelas et les chaises, ce qui peut arriver les samedis et dimanches, mes gains dépassent les 500 DH. Je donne 1 000 DH à ma mère pour financer Darate et je lui donne aussi 500 DH et ce qui reste est pour moi. Pour mes fournitures scolaires et mes cours supplémentaires de maths, de physique et de SVT. Parce que je tiens à devenir médecin…»

Du boulot dans les résidences secondaires

Et c’est aussi pour financer les études de sa fille, en troisième année de médecine, que Fatima travaille chaque été chez deux familles passant leur été à Dar Bouazza. «Je ne travaille pas pendant le reste de l’année, mais en été je fais la cuisine chez ces gens durant les mois de juillet et août. Je travaille trois jours chez chaque famille et le dimanche je me repose sauf si mes employeurs reçoivent des invités. Et je suis payée en plus. Soit 150 DH la journée. Pour le reste, c’est 400 DH les trois jours de 9 à 17 heures», raconte Fatima qui interdit à ses trois enfants de travailler durant l’été. «Ils font des études sérieuses, mes deux filles sont en médecine et mon fils passera sa deuxième année de master en économie. Je veux qu’ils se reposent pendant l’été pour bien travailler et avoir de bons résultats durant l’année…». Son mari, chauffeur d’un grand taxi, et elle ont pris l’engagement de financer les études et d’accompagner leurs enfants «jusqu’à la fin…jusqu’à ce qu’ils trouvent du travail et qu’ils nous paient un hajj» (rires). L’argent que gagne Fatima est mis sur un compte sur carnet. Selon elle, «une chance de pouvoir le mettre de côté parce que nous logeons dans la maison de mes beaux-parents et nous ne payons pas de loyer. Donc, je me concentre sur les études des enfants et aussi pour avoir de l’argent en cas de maladie Allah Ister (que Dieu nous préserve) !».

Fatima n’est pas la seule à tirer profit de la multiplication des résidences secondaires à Dar Bouazza. Bouchaib, ouvrier agricole, s’improvise jardinier et gardien pendant l’été. «Depuis 2016, je travaille pour deux villas jumelées. J’entretiens les jardins et j’assure le gardiennage. Les parents font la navette pour aller travailler à Casablanca et les enfants restent ici avec les femmes de ménage. Donc, je reste ici jusqu’au retour des parents vers 19h 30 ou 20h. Je gagne 3 500 DH par mois. Ce qui me permet de construire petit à petit ma maison : deux pièces et un salon. Le terrain je l’ai hérité de mon père. En attendant, la fin des travaux j’habite, avec ma femme et mes deux enfants, chez ma belle-famille, je ne paie pas de loyer, mais j’achète deux sacs de farine, un bidon d’huile et cinq boîtes de sucre. Comme cela j’aide mes beaux-parents. Et souvent, je reviens le soir avec de la nourriture donnée par mes deux employeurs», raconte Bouchaib qui tient à préciser que la multiplication des résidences privées, des villas secondaires a sauvé plusieurs femmes et hommes en leur offrant du travail saisonnier certes mais qui rapporte et qui leur permet de faire face aux dépenses de la rentrée scolaire et de l’Aid. Son travail d’ouvrier agricole, poursuit-il, «ne me permet pas de vivre à mes aises et surtout ne permet pas d’avoir une maison et payer les études des enfants. L’un de mes employeurs, patron d’une société familiale de textile, m’a demandé mes papiers pour me déclarer à la caisse. Je ne sais pas si c’est possible mais il va s’en occuper. Il m’a dit que je pourrais profiter de l’assurance pour les frais de ma femme qui a un diabète et aussi pour les enfants qui ont 8 et 10 ans».

De Tamaris à Sidi Rahal en passant par Dar Bouazza, on constate que la débrouillardise est monnaie courante. Jeunes et moins jeunes exercent des métiers d’été qui leur permettent de gagner leur vie. Par ailleurs, les villageois avouent que le boom immobilier dans la région a permis à plusieurs familles d’améliorer leurs conditions de vie.