Petites bonnes hier, bachelières aujourd’hui…

Insaf Å“uvre depuis dix ans dans le domaine de la lutte contre l’exploitation des filles mineures dans le travail domestique. Pas moins de 565 filles ont été retirées du travail
à  Chichaoua. Huit d’entre elles sont bachelières aujourd’hui.

Hayat est une jeune fille de la province de Chichaoua qui a réussi, cette année, son examen du baccalauréat. Il ne s’agit pourtant pas de n’importe quelle nouvelle bachelière. Avant l’âge de 12 ans, Hayat avait une autre vie, celle d’une «petite bonne». «Sortie du travail domestique à 12 ans, Hayat a obtenu son baccalauréat à 18 ans, en Sciences de la vie et de la terre (SVT), et sera bientôt à l’université. Son histoire aurait pu être comme celle des milliers de filles qui ont eu la malchance d’être nées là où sévissent la marginalisation, la précarité et l’analphabétisme, et qui ont rencontré sur leur chemin un «samsar» et des employeurs sans scrupules qui leur ont volé leur enfance et leurs rêves d’enfant. Mais Hayat a rencontré Insaf et les associations partenaires locales qui l’ont sauvée et lui ont permis de retrouver le chemin normal», nous confie Bouchra Ghiati, présidente de l’Association Insaf.

Un parrainage salutaire pour les filles

Depuis maintenant dix ans, Insaf œuvre dans le registre de la lutte contre l’exploitation des filles mineures dans le travail domestique. «Hayat est la huitième ancienne petite bonne de notre programme à avoir réussi les épreuves du baccalauréat ces trois dernières années. Pour nous, c’est la preuve par huit que la lutte contre le travail des petites bonnes dans notre pays peut être gagnée», ajoute fièrement Mme Ghiati. C’est en 2011 que la première fille, bénéficiaire du programme, a obtenu son bac. Et c’est dans la région de Marrakech-Tensift-Haouz où tout a commencé avec le programme de «Lutte contre l’exploitation des filles mineures dans le travail domestique» d’Insaf. «Nous travaillons dans la région de Chichaoua et Imintanoute depuis 2005, à Kalaât Sraghna depuis 2013 et nous sommes au stade du diagnostic dans la province d’El Haouz. Nous parrainons 117 filles actuellement dans la région de Chichaoua et 63 filles à Kelaât Sraghna. Notre souhait, c’est de généraliser ce système de parrainage aux autres régions du Maroc, pourvoyeuses de petites bonnes», explique Omar Saadoun, responsable du pôle Lutte contre le travail des enfants au sein d’Insaf. Depuis 2005, pas moins de 565 filles ont été retirées et réintégrées dans les familles et les écoles.

Le parrainage, c’est un système d’accompagnement et de prise en charge, du retrait de l’enfant du travail jusqu’à la fin des études. Insaf prend en charge la scolarité de la petite fille ainsi qu’une bourse mensuelle pour les parents. «Nous commençons toujours par un travail de prospection dans les douars pourvoyeurs de petites bonnes avec l’apport des autorités locales. On établit par la suite des liens de confiance avec les parents et on passe à un travail de sensibilisation et de mobilisation pour le retrait de l’enfant. On fait ouvrir les yeux des parents sur les conditions de travail de leurs filles», explique M. Saadoun. Et ces conditions de travail peuvent parfois avoir des conséquences dramatiques. Le Collectif associatif pour l’éradication du travail des «petites bonnes», regroupant une cinquantaine d’associations, dont Insaf, l’AMDH, l’OMDH ou encore Bayti a publié en février dernier un rapport, «Pour un Maroc sans petites bonnes». Le collectif fait état dans ce document de plusieurs cas de «maltraitances et d’homicides qui illustrent le danger du travail des “petites bonnes” au Maroc». Comme le cas de Fatima, 14 ans, qui a trouvé la mort en mars 2013 des suites de brûlures de 3e degré et d’actes de violence caractérisée. Nassima, 19 ans, s’est jetée de la terrasse de la maison de ses employeurs casablancais en janvier 2013 et Khadija, 11 ans, décédée en juillet 2011, des suites de la maltraitance infligée par son employeuse. Dans ce même rapport, le collectif assure qu’au Maroc «le travail domestique des enfants touche, principalement, les filles mineures et particulièrement celles issues de familles rurales et suburbaines pauvres et sont appelées petites bonnes»

Le collectif révèle par ailleurs que «les données sur les familles émettrices confirment la corrélation entre leur situation socioéconomique et cette pratique sociale très répandue» : 47% sont pauvres, 28% sont très pauvres, 16% sont sans revenus réguliers, 94% des mères et 72% des pères sont analphabètes. Quant aux familles récipiendaires, les données du collectif montrent que 54% sont dans la catégorie dite «classe moyenne», 20% sont dans la catégorie dite «classe aisée», 53% des mères et 68% des pères ont suivi des études supérieures. 

Pour avoir côtoyé le terrain, M. Saadoun ajoute à la pauvreté et l’enclavement, l’inexistence dans ces régions d’établissements de proximité comme les écoles primaires, les collèges et les Dar Taliba. «Les cas de Hayat et des autres filles montrent qu’il est possible de lutter contre ce phénomène et de changer ainsi le cours d’une vie. Ces filles qui sont prises en charge par Insaf ont des poteniels hors-normes. Nous avons des filles qui réussissent avec des 15 et 16 de moyenne», conclut M. Saadoun. Les enfants qui sont pris en charge dans le cadre du programme d’Insaf sont âgés de 8 à 15 ans. Si la période d’interruption est de plus de trois ans, l’enfant passe par la remise à niveau à travers l’éducation non formelle. Sinon, elle est directement intégrée à l’éducation nationale.

La traite interne en question

Localement, Insaf s’appuie sur un réseau d’associations locales pour sensibiliser la population locale contre l’exploitation des filles mineures dans le travail domestique.  A l’image de l’Association Talaint pour le développement qui travaille sur cette question dans la commune d’Irouhalen, une des régions pourvoyeuses de petites bonnes dans la commune de Chichaoua, les plus enclavées également. «Nous travaillons en étroite collaboration avec Insaf pour ce qui est du suivi social et scolaire des filles prises en charge, recensement de nouveaux cas, intervention auprès des parents… A l’occasion de la journée mondiale de la lutte contre le travail des enfants, nous avons organisé une semaine de sensibilisation, entre les 8 et 14 juin dernier, afin de faire de Chichaoua une province sans petites bonnes», nous confie Mohamed Kabos, président de l’Association Talaint à Irouhalen où vivent pas moins de 7 000 habitants.

La Journée mondiale de la lutte contre le travail des enfants, célébrée le 12 juin dernier, a vu la publication d’un rapport du HCP sur ce phénomène. On y apprend que «quelque 69 000 enfants âgés de 7 à 15 ans travaillaient en 2014, soit 1,5% de l’ensemble des enfants de cette tranche d’âge au Maroc». Le rapport de Human Rights Watch de 2014 souligne que «des filles continuent à travailler dès l’âge de 8 ans dans des domiciles privés jusqu’à 12 heures par jour, pour des salaires modiques… Elles subissent agressions verbales, sévices et parfois même abus sexuels»

Peut-on alors parler au Maroc de traite interne, du moins pour ce qui concerne la filière des filles domestiques ? «L’étude intitulée “La traite des femmes et des enfants au Maroc”, réalisée en mars 2015 par le ministère de la justice avec le concours de l’ONU Femmes, a retenu trois éléments dans la définition de la traite : un acte pour prendre le contrôle de la personne, une menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contrainte et un but, celui de l’exploitation. Sur cette base, on peut considérer que les conditions d’exploitation des filles mineures dans le travail domestique correspondent à une traite d’enfants», répond Mme Ghiatti.

Reste l’arsenal juridique comme rempart contre tous les abus. Le Collectif pour l’éradication du travail des petites bonnes a sorti un communiqué le 6 juillet dernier. Il s’agissait d’une requête du collectif qui demande aux parlementaires de fixer à 18 ans l’âge d’accès au travail domestique. Le collectif a profité du dépôt par les groupes parlementaires à la Chambre des représentants, des amendements au projet de loi 19.12 concernant «les conditions d’emploi et de travail des travailleurs de maison». «Après amendement et adoption par la Chambre des représentants, ce texte fixe à 16 ans l’âge d’accès au travail domestique, contre l’avis des institutions constitutionnelles consultées… Le maintien de l’âge de 16 ans est contraire à l’esprit et à la lettre des conventions 138 et 182 de l’Organisation internationale du travail (OIT) et à la Convention internationale des droits de l’enfant, toutes ratifiées par notre pays», peut-on lire dans ce communiqué. Le collectif fait également appel au ministre de l’emploi et des affaires sociales pour «faire preuve d’audace politique et éviter aux filles mineures issues de milieux défavorisés d’être condamnées, de fait, à choisir entre le mariage précoce, dont la légalisation est préconisée par certains, et l’exploitation dans le travail domestique, voire les deux comme nous le constatons, tous les jours, dans la réalité des localités marginalisées». Et à la présidente d’Insaf de conclure: «Mon vœu le plus cher et celui des épris de justice et de respect des droits humains, est que tous déposent un amendement fixant à 18 ans l’âge d’accès au travail domestique».