Petite histoire des noms des rues casablancaises

Les noms de rues ont des origines diverses et peuvent honorer des saints, des
résistants, des écrivains ou… des oiseaux.
Certaines portent le nom d’illustres inconnus que les riverains ont du mal
à retenir.
On a parfois débaptisé de façon abusive au détriment
de symboles de la culture universelle.

Casablanca, Dar El Beida, mégalopole habitée en ce début de siècle par quelque 5 millions d’âmes, palpite au rythme d’une riche histoire. Elle est racontée par l’architecture de ses immeubles et édifices mariant à la fois les courants du XXe siècle, les festons décoratifs de l’art moderne et la géométrie de l’art déco. Mais sa mémoire est aussi racontée par les dénominations de ses lieux, ses places, ses rues et ses grands boulevards et artères qui renvoient, par le chapelet des signifiants qu’elles égrènent, à plusieurs époques historiques.
Depuis le petit port d’Anfa, fondé au XVe siècle et convoité par les guerriers navigateurs dont les téméraires portugais, véritable puissance maritime de l’époque, et qui a donné son nom à un grand boulevard, jusqu’à Mohamed Dorra, cet enfant palestinien transpercé par les balles de l’armée israélienne sous le regard terrifié de son père, et dont le nom est donné, en 2002, à l’un des nouveaux boulevards du quartier Aïn Sebaâ. Casablanca s’adapte aux changements du monde.

Les noms des saints «courent les rues»
Mais le témoignage le plus récurrent de cette mémoire nous est livré par les marabouts. Leurs sanctuaires, édifiés au fil du temps aux quatre coins de la ville blanche, ont donné leur dénomination à plusieurs quartiers de Casablanca. Le plus illustre des saints est Sidi Belyout, de Abou loyout, «le père des lions», décrit par la légende comme un ermite retiré de longue date dans les bois et qui a su apprivoiser les bêtes sauvages. Personnage vénéré des Casablancais, dont la dépouille repose dans le cimetière éponyme.
Il y a aussi Sidi Abderrahman, dont un grand boulevard porte le nom, qui repose sur un rocher bercé par le ressac face à l’océan Atlantique au sud-ouest de Casablanca, sur la corniche de Aïn Diab. Et tant d’autres : Sidi Maârouf, Sidi Messaoud, Sidi Bernoussi, Sidi Othman, Sidi Bousmara, autant de marabouts qui résistent à l’urbanisme dévastateur et dont plusieurs quartiers et places publiques casablancais conservent l’empreinte, tel un tatouage indélébile.
Les noms à connotation coloniale cèdent le pas à ceux des grands résistants
Casablanca, ville de la résistance armée par excellence, a débaptisé de nombreuses avenues après l’Indépendance. La Place de France (ex-Bab Elkebir, porte de l’ancienne médina) et le boulevard de la Gare, menant, comme son nom l’indique, à la gare ferroviaire, prirent le nom de Mohammed V. Le boulevard Lorraine devient bd. Rahal El Meskini, la place Verdun s’est métamorphosée en place Oued Al Makhazine, le boulevard Félix Faure, ancien Président de la IIIe République française, céda la place au bd. Anoual, du nom du lieu où l’armée rifaine, guidée par l’emblématique Abdelkrim El Khattabi, a dérouté celle de Sylvester l’Espagnol, en 1921.
Il y a également la rue commandant Provost, dont le nom symbolise l’arrivée à Casablanca, en 1907, des puissances étrangères, et qui a pris le nom du résistant Mohamed El Hansali. Le quartier Bournazel, du nom de ce lieutenant qui laissa sa peau au Djbel Sangho en 1923, lors d’une de ces expéditions coloniales destinées à mettre le Maroc à genoux, devint Hay Moulay Rachid.
Mais l’empreinte française, gravée dans les artères de la ville dès le début du XXe siècle, reste évidente à ce jour puisque certaines dénominations ont résisté à l’euphorie de l’indépendance et tiennent bon, face aux métamorphoses de Casablanca et à son expansion tentaculaire. Et tant mieux puisqu’elles perpétuent une mémoire qui n’appartient plus seulement à la France mais à l’Histoire et au patrimoine de l’humanité. Ce serait en effet un péché impardonnable de changer les noms de boulevards et de rues comme Stendhal, Victor Hugo, Racine, Baudelaire, Pasteur ou Saint Exupéry. Ou encore le nom de cette petite ruelle dans le quartier de l’Oasis, baptisée Oradour-sur-Glane, du nom de ce petit bourg français où toute une population a été massacrée, le 10 juin 1944, par les troupes d’occupation allemandes. Le feu et les fosses communes y avaient servi pour éliminer toute trace d’identification humaine. «Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts», disait Victor Hugo.
Mais ce grave péché, on l’a commis lorsqu’on a débaptisé une rue relevant de la commune du Maârif (du nom d’une tribu de Médiouna), qui honorait le physicien Galilée – comme on l’avait commis naguère, en démolissant le seul théâtre municipal de la ville. On l’a, certes, rebaptisée Taha Hussein, une sommité de la pensée arabe moderniste, «mais on aurait pu conserver le nom du physicien et donner le nom du penseur égyptien à une autre rue», nous dit, scandalisé, un élu communal.

La commune propose, la wilaya approuve
Mais quelle est donc l’autorité chargée des dénominations des rues et sur quels critères la décision est-elle prise? D’après la nouvelle charte communale du 3 octobre 2002, c’est le conseil communal qui délibère sur «la dénomination des places et voies publiques lorsque cette dénomination constitue un hommage public ou un rappel d’un événement historique». Et c’est le conseil d’arrondissement, dans les villes de plus de 500 000 habitants, qui propose ces dénominations pour les «voies et places publiques situées dans le territoire de l’arrondissement» (article 68). Mais la proposition n’est exécutoire qu’après avoir été approuvée par l’autorité de tutelle, dit l’article 73 de la charte, à savoir «le ministre de l’Intérieur ou son délégué pour les communes urbaines, et par le wali ou le gouverneur pour les communes rurales». Les élus communaux proposent donc mais ne décident pas.
Préalablement à toute proposition, nous précise Abdelmaksoud Rachdi, élu à la commune du quartier Maârif depuis 1997, «on prépare une fiche signalétique sur le positionnement géographique de la rue et sur le pourquoi du choix de la dénomination. S’il s’agit d’une personne, mis à part les noms appartenant à la famille royale, il faut qu’elle soit décédée. Lors de mon mandat, j’ai eu l’honneur d’avoir contribué à faire entrer dans l’Histoire et la mémoire de Casablanca certains hommes de lettres, artistes et autres acteurs dont la ville est fière de porter les noms, comme Abdallah Rajiî, Larbi Doghmi, Abderrazzak Hakam, Mohamed El Hayyani…»

Pourquoi avoir effacé Galilée, grand nom de la science ?
Pour les critères pris en compte dans la dénomination d’une rue, ils sont, nous dit Mustapha Sabik, ex-président de la commune de Ben M’Sik, actuellement membre du conseil de la ville, «fonction de la mentalité, des convictions politiques et du niveau d’instruction des élus communaux. Quelques noms de rues au Maârif dénotent de la mentalité des enseignants de l’arabe. La dénomination d’une rue doit être affaire de professionnels. Elle devrait être confiée à une commission spécialisée, comme c’est le cas lorsqu’on veut construire un immeuble, afficher un panneau publicitaire ou ravaler une façade. Il y va en effet de l’esthétique, de la beauté ou de la laideur d’une cité.»
Ayant suivi le dossier du jumelage Casablanca-Bordeaux, M. Sabik nous raconte une anecdote révélatrice : le nom de Casablanca a été donné par la mairie à une place de cette ville française. Lors du deuxième anniversaire de ce jumelage, les élus communaux de Casablanca ont proposé d’embellir la place par la construction d’une fontaine à l’architecture marocaine. Trouvant l’idée magnifique, Alain Jupé, Premier ministre et maire de la ville, confia le dossier à l’architecte des monuments historiques pour avis. Refus catégorique de ce dernier : l’ouvrage proposé ne cadrerait pas avec l’environnement architectural de Bordeaux.
«Chaque quartier a ses spécificités et doit avoir une âme qui le distingue. A Ben M’sik, il y a derb Laâdem, derb Alkoudiya, et certaines rues n’ont pour état-civil que des numéros, ou des noms insipides dépourvus de signifiant historique, littéraire ou artistique qui devrait être le critère de la dénomination d’un lieu. Il est temps de revoir tout cela», continue sur sa lancée M. Sabik.
Et quel serait l’avis de nos architectes ? Sont-ils consultés pour la dénomination des rues ? En aucune façon, assène Azzedine Nekmouch, président de l’Ordre des architectes de Casablanca. Or, «au moment de la conception d’un quartier, il y a une idée sur son architecture, ses trottoirs, son espace vert et sur la thématique qui doit marquer ses rues. La rue est l’extension de notre domicile et l’on doit l’aimer et la traiter comme un bien qui nous appartient à tous. C’est donc une responsabilité de tous : citoyens, élus, promoteurs, architectes, hommes de culture… La rue appartient au piéton, au citoyen casablancais. Et il faut la lui faire aimer».
Les voix sont unanimes : les noms de rues sont un repère important. Un nom de rue, c’est d’abord une adresse ; s’il est signifiant, court, facile à prononcer et à transcrire, c’est un plus ; s’il s’inscrit dans une vision globale du quartier et de l’ensemble de la cité, c’est encore mieux. Un nom de rue est un indicateur du quartier dans lequel elle se situe. Ainsi, au Maârif, les rues portaient les noms des montagnes françaises (rue des Alpes, rue des Pyrénées…). Celles d’Aïn sebaâ des noms d’arbres (rues des Orangers, des Amandiers, des Mimosas…). Celles de l’Oasis des noms d’oiseaux (rue des Moineaux, des Pigeons, des Chardonnerets…), etc. Au Maârif, pour ne prendre que cet exemple, s’insurge la romancière Mouna Hachim (Les enfants de la Chaouia), «les noms de montagnes ont été remplacés par des Abou Mounir, Abou Assal al Andaloussi , des noms rébarbatifs que les habitants ne connaissent pas. Au moins aurait-il fallu fixer une plaque commémorative pour faire connaître ces personnes au commun des mortels. Et pourquoi ne pas laisser la même thématique, si l’on tient tant à marocaniser les noms de nos rues, et remplacer les montagnes françaises par des montagnes marocaines comme Jbel Ayyachi, Oukaimden ou Michlifen».
Et que pense Mohamed Sajid, maire de Casablanca, de cette harmonie d’ensemble devant présider à la dénomination des rues ? «Il y a un projet en gestation, nous explique-t-il, confié depuis deux mois à un bureau d’études de la place, qui concerne la circulation dans la ville, qui englobe les dénominations des rues, l’aménagement urbain. Notre objectif est de restructurer notre espace urbain, rues et artères, de résoudre le problème du stationnement et celui de la collecte des ordures. Actuellement on est en effet devant des redondances dans les noms de rues, certaines n’en possèdent même pas. Il faut s’atteler à résoudre ce problème aussi.»
Ayant, petite fille, arpenté les rues de Casablanca depuis les années 1930, cette citoyenne française se considère tout à fait casablancaise : «Il est normal que les dénominations des rues correspondent à des hommes célèbres, résistants, savants ou hommes politiques ayant marqué l’histoire de ce pays. Mais au-delà des noms il faut nettoyer la rue casablancaise de ces montagnes de saleté qui jonchent ses trottoirs»