Personnes âgées : une politique intégrée de protection sociale s’impose

Ils sont trois millions de femmes et hommes âgés de plus de 60 ans. 72% d’entre eux sont analphabètes et 18,4% seulement ont une pension de retraite. En dépit de la solidarité familiale, ils sont nombreux à vivre dans la précarité…

Le Maroc compte aujourd’hui près de 3 millions de personnes âgées. Et selon de récentes projections, les personnes de plus de 60 ans représenteront 14,1% en 2025, 15% en 2030 et prés de 25% en 2050. Cette population connaîtrait alors un taux moyen de croissance annuelle de 3,3% contre seulement 0,3% de la population totale.

Ainsi, selon ces données, la part des personnes âgées au Maroc sera, en 2025,  légèrement plus élevée que celle enregistrée au niveau mondial et qui sera de 22%. Selon une récente enquête du Conseil économique, social et environnemental, cette transition démographique est une conséquence de la baisse des taux de natalité et de mortalité. Soit une amélioration de l’espérance de vie moyenne. Concernant cette dernière, on retiendra qu’elle est actuellement de 75,6 ans pour les femmes contre 73,9 ans pour les hommes. Il importe de signaler qu’en milieu urbain, les femmes vivent plus longtemps que les hommes puisque leur espérance de vie atteint 79,4 ans. Alors que pour les hommes vivant en milieu rural l’espérance de vie moyenne est de 70,6 ans.

Si le vieillissement à l’échelle individuelle se traduit par une perte plus ou moins rapide d’une ou de plusieurs capacités physiques, psychiques et matérielles au niveau de la population, il impacte la croissance économique, l’épargne, l’investissement, la consommation, les pensions, les systèmes de santé et les transferts intergénérationnels.

Contrairement à l’âge de la majorité qui a un fondement juridique, l’âge de la vieillesse n’est pas déterminé. Globalement, on retient qu’il commence après la retraite, soit après 60 ans. Par ailleurs, la Constitution, dans son article 34, assimile les personnes âgées aux personnes ayant des besoins spécifiques et dispose qu’elles doivent faire l’objet de politiques publiques de prévention de la vulnérabilité. Elle consacre aussi leurs droits. Si ces derniers ne sont pas contestés, peut-on dire qu’ils sont garantis ?

Seulement 39% des personnes âgées planifient leur retraite…

Au niveau juridique, la Constitution affirme le droit à l’égalité devant la loi à tous les Marocains, l’accès aux soins, à la protection sociale ainsi qu’au logement décent. De même, le dahir n°11-19- du 1er mars 2011 portant création du Conseil national des droits de l’homme stipule que «la promotion du respect de la dignité et des droits des personnes âgées fait partie intégrante des missions du CNDH». On citera, par ailleurs, que l’article 197 de la Moudouwana dispose qu’«entre parents, la pension alimentaire est due par les enfants à leurs père et mère». Enfin, le code pénal marocain sanctionne l’abandon pécuniaire familial. Mais au-delà des dispositions légales, quelle est la situation des personnes âgées au Maroc et quelles sont leurs conditions de vie ?

Pour cerner le mode de vie des personnes âgées, le CESE s’est focalisé sur les déterminants communs, notamment le niveau d’instruction, la situation socioéconomique, la protection sociale, la santé, le logement ou encore la mobilité. Ce qui a permis de déduire que 72% des personnes âgées au Maroc sont analphabètes. Et les femmes sont plus touchées. Soit 87% contre 57% chez les hommes. On notera également leur précarité socio-économique. Ainsi, 15% des chefs de familles ayant plus de 60 ans sont vulnérables matériellement et 9,3% sont pauvres. Par ailleurs, on notera que seulement, en 2011, 18,4% des personnes âgées bénéficiaient d’une pension de retraite, dont 28,6% en milieu urbain et 3,9% en milieu rural, (33% des hommes et uniquement 4,5% des femmes). Aussi 39,2% des personnes âgées planifient leur retraite. Il faut également souligner la vulnérabilité des personnes âgées face à la maladie, puisque 60% d’entre elles souffrent de pathologies chroniques. A ce sujet, l’enquête révèle que seuls 13% des personnes âgées bénéficient d’une couverture médicale. Sur la base des statistiques de 2014, retenues par le CESE, on comptait 2 millions d’assurés AMO et RAMED parmi les 60 ans et plus. Ce profil des personnes âgées, soulignent des experts de la question, justifie que cette catégorie de la population reste dépendante de la solidarité sociale et familiale. Même si l’on parle d’une nucléarisation de la famille marocaine, de l’indisponibilité des enfants due essentiellement à la vie professionnelle, la solidarité familiale reste importante.

En effet, la culture marocaine, comme dans d’autres pays arabes et musulmans, valorise beaucoup les parents et les grands-parents. Et pour de nombreux Marocains, mettre ses parents âgés dans une maison de retraite relève de la Hchouma. Ce qui explique que, malgré les changements de mode de vie, du logement et de l’habitat, les enfants gardent leurs parents chez eux lorsque ceux-ci ne disposent pas de logement. Et lorsqu’ils en ont un, les enfants engagent du personnel pour s’occuper de leurs parents et leur tenir compagnie. Ce qui explique, selon Mohamed Benani, gériatre de Rabat, que «le concept de maison de retraite au sens européen du terme ne prend pas au Maroc. Et les parents abandonnés  résidant aujourd’hui dans différents centres sociaux restent une exception».  En revanche, précise cette même source, «on assiste de plus en plus à une gestion à distance des parents, notamment par le biais de recrutement de domestique ou de personnel spécialisé, infirmier par exemple. Et si les enfants n’ont pas les moyens, il est souvent fait appel à des proches disponibles. Mais, globalement, au Maroc, que l’on soit riche ou pauvre, on vieillit à la maison».

Les actions publiques pour les personnes âgées restent éparses      

Cependant, cette solidarité familiale, indéfectible certes en dépit des mutations socioéconomiques des familles, devrait être appuyée par des actions et de politiques spécifiques à cette catégorie de la population. On rappellera que le Maroc avait adopté, en 2009, une stratégie nationale pour les personnes âgées visant la promotion de leurs droits, l’encouragement et la valorisation de leurs compétences et autres potentialités ainsi que l’amélioration de leurs conditions de vie et la promotion du rôle de la famille dans la protection des personnes âgées. L’élaboration d’une Charte des personnes âgées était également prévue. Mais cette stratégie n’a jamais été mise en œuvre. Toutefois, des actions publiques diverses ont été engagées pour la protection des personnes âgées.

On citera alors la stratégie sectorielle du ministère de la santé en vue de renforcer les actions de prévention des maladies chroniques. Le ministère a lancé une étude, actuellement en cours de réalisation, du diagnostic de la situation actuelle de cette population en vue d’une stratégie sanitaire globale. Ce qui permettra, si le chantier aboutit, de corriger les discriminations actuelles de l’accès aux soins. Selon les statistiques disponibles, un peu plus de 60% des personnes âgées souffrent d’au moins une maladie chronique. Et on constate que 66,6% de ces personnes accèdent aux soins, dont 73,3% dans les villes et 58,7% dans le milieu rural. Par ailleurs, on notera que les femmes souffrent beaucoup plus de ces pathologies. Soit 67% contre 53% d’hommes.

De son côté, l’INDH a également entrepris des actions visant la protection des personnes âgées par le biais du renforcement des capacités des associations œuvrant auprès de cette population, de la mise à niveau et de la mise en place de centres d’accueil, notamment 89 centres ont été créés entre 2005 et 2011 et dont bénéficient directement 10 000 personnes âgées. Parallèlement, l’INDH appuie la réinsertion des personnes âgées dans leurs familles. Selon les données du ministère de l’intérieur, on compterait 73 centres d’accueil, créés entre 2005 et 2013 par l’INDH, qui abritent quelque 20 373 personnes. Ces institutions, financées essentiellement par les subventions de l’Entraide nationale, l’INDH et des associations de bienfaisance, disposent de moyens limités pour la prise en charge correcte des personnes âgées. Des observateurs constatent que «pour l’instant l’approche de la prise en charge de cette population est basée sur le principe de la charité, les pouvoirs publics cèdent le terrain à la société civile et enfin la gestion de ces établissements laisse à désirer…» Autant de lacunes qui, selon le CESE, révèlent que la situation des personnes âgées est préoccupante et nécessite la mise en place d’une politique publique intégrée de cette population. Elle doit être basée sur le respect de leurs droits et de leur dignité via l’amélioration de la protection sociale, l’amélioration du cadre juridique, des accessibilités aux infrastructures publiques et privées, l’intégration de leurs spécificités dans le domaine du transport public, l’amélioration de leur bien-être et leur état de santé et enfin la promotion de leur participation sociale.