"Papa, le prof n’est pas venu… encore une fois"

Selon une étude de la Banque Mondiale, 30% de l’horaire réglementaire ne serait pas assuré en matière d’enseignement.
Le ministère a émis une circulaire pour lutter contre le mal, mais certaines de ses recommandations sont difficilement applicables.
Au titre de l’année 2009-2010, l’Etat a défalqué 80 MDH des salaires des enseignants pour cause d’absences injustifiées.

L’absentéisme des enseignants dans les écoles publiques marocaines devient inquiétant et le ministère de l’éducation nationale (MEN) entend bien mettre fin à la dérive. Le 6 septembre dernier, à quelques jours de la rentrée scolaire, il émettait une note circulaire (N°154) et la rendait publique, manière de prendre l’opinion à témoin. Intitulée «Sécurisation du temps scolaire», la note a été adressée aux directeurs des services centraux, aux Académies régionales, aux délégations et aux directeurs des établissements scolaires pour remettre les pendules à l’heure. Elle rappelle un certain nombre de règles à respecter pour une meilleure rationalisation du temps scolaire, et la lutte contre l’absentéisme des enseignants y occupe une bonne place. De fait, la situation qui était déjà grave ne fait qu’empirer semble-t-il. Dans le département de l’éducation on affirme être submergé de courriers provenant de parents d’élèves et d’associations de défense des droits de l’homme dénonçant le manque d’assiduité des enseignants qui, pour une raison ou une autre, «sèchent» les cours et n’assument pas le volume horaire réglementaire. Résultat : à la fin de l’année, beaucoup de classes n’achèvent pas leur programme. Déjà, en mars 2008, la Fédération nationale des associations des parents d’élèves (FNAPE) a tiré la sonnette d’alarme. Dans un écrit adressé au MEN, elle a évoqué l’absentéisme des enseignants comme étant l’une des causes de la déperdition scolaire. «L’absentéisme des enseignants, outre qu’il participe à la baisse du niveau des élèves et les démotive, coûte à la société en termes purement financiers des millions de dirhams chaque année. Mais il n’est pas le seul à incriminer : c’est toute la gestion administrative et la bonne gouvernance qui doivent être corrigées», souligne Mohamed Knouch, président de la FNAPE. Quelques mois auparavant, en octobre 2007, la Banque Mondiale dans une étude menée dans plusieurs pays, intitulée «Absentéisme et au-delà : déperdition du temps scolaire et ses conséquences», relevait que plus de 30% du temps scolaire se transformait en gâchis en raison de l’absentéisme des enseignants. Un autre rapport, élaboré par l’Association marocaine pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement (AMAQUEN), sorti fin 2008, estimait que l’absentéisme des enseignants avait coûté en 2007 au Maroc la bagatelle de 250 MDH (1 million de jours perdus.) Par ailleurs, le la TGR avait, selon une source syndicale, défalqué 80 MDH des salaires des absents (pour l’année 2009-2010).
Face à cette situation, le ministère de l’éducation nationale, conformément à son plan d’urgence qui incite à une meilleure gestion administrative et à une meilleure gestion du temps pour lutter contre la déperdition scolaire, passe à l’action, d’où la circulaire relative à la sécurisation du temps scolaire.
Que stipule cette dernière ? Comment a-t-elle été accueillie par les différents intervenants du secteur, enseignants, administratifs et syndicats ? Et, question non moins importante, pourquoi les enseignants s’absentent-ils si fréquemment ?

Diffuser l’information sur l’absentéisme en temps réel

La circulaire s’articule autour de quatre axes : plus de transparence grâce à l’affichage au sein de l’école des noms des fonctionnaires, de l’emploi du temps, du programme annuel d’organisation des études, de la liste des absents (que l’absence soit justifiée ou non), ainsi que l’affichage du volume horaire annuel. Des outils de transparence, lit-on, pour «développer le sens de la responsabilité et de l’engagement» dans les écoles.
Le deuxième axe, lui,   concerne le contrôle rigoureux des absences par l’établissement de rapports réguliers et leur suivi et, plus important, le traitement informatisé de ces rapports par le chef d’établissement lui-même. Et cela, «pour diffuser l’information de ces absences à tous les niveaux hiérarchiques et en temps réel. Et aussi afin d’avoir une image du taux d’absentéisme par semaine, par mois et par année, par discipline et par niveau», précise H’ssain Oujour, directeur de la formation non formelle et responsable du projet sécurisation du temps scolaire.
Le troisième axe est d’ordre pédagogique : empêcher, suite aux absences justifiées ou non des enseignants, que ces heures soient perdues pour les élèves. Et, surtout, ne plus renvoyer ces derniers de l’école dans ce cas mais plutôt les garder dans des salles dédiées à cet objectif. «Si on met les élèves en dehors de l’enceinte de l’école, l’absence est vite oubliée, alors que si on les garde à l’intérieur, on est déjà dans une approche qui tend vers une solution», ajoute H’ssain Oujour.
Enfin, dernière recommandation de la circulaire : instituer un contrôle au niveau régional, provincial et au niveau central, effectué par des équipes spécialement créées à cet effet. Ces dernières mèneront des visites sur le terrain pour suivre l’application du projet.

Des absences justifiées par des certificats médicaux de complaisance

Le concept de sécurisation du temps scolaire lui-même n’est pas tout à fait nouveau, déplorent plusieurs surveillants généraux des établissements scolaires. Pour eux, la mesure est tout simplement du«réchauffé enrobé dans un nouvel habit». Certaines recommandations du ministère sont affirment-ils respectées et appliquées. Sauf que nombre de directeurs d’établissements scolaires ferment les yeux à l’égard d’enseignants peu scrupuleux qui s’absentent d’une manière injustifiée, ou en exhibant souvent des attestations médicales «bidon». Le ministère envisagera-t-il un jour d’appliquer au système public le réglement régissant l’enseignement privé, au sein duquel toute absence, justifiée ou non, est non rémunérée ? «Difficile de l’appliquer dans le secteur de l’éducation nationale, notre contentieux avec les syndicats est déjà assez lourd», se plaint ce responsable au MEN.
Le secteur de l’enseignement est en effet celui où les syndicats sont très présents, comme en témoignent les fréquentes grèves déclenchées pour des raisons plus ou moins justifiées. 
A défaut d’une solution, généralisera-t-on alors sur l’ensemble des établissements scolaires du Maroc l’expérience pilote effectuée au niveau de l’Académie régionale de Rabat, notamment dans la région Skhirat-Temara ? Tout certificat médical (et autres justificatifs du même genre) est envoyé sous pli fermé par le directeur de l’établissement à la délégation de la santé pour éventuellement une contre-visite ? Le règlement actuellement en vigueur, selon M. Oujour, est que «le directeur de l’établissement est censé le faire, expérience pilote ou pas». L’on comprend donc que les directeurs ferment les yeux et ne font pas leur travail, car «eux-mêmes s’absentent sans justification», renchérit ce professeur de français dans un lycée à Aïn Sebaâ.
Mais il y a un point fort dans cette circulaire, rappelle M. Oujour, «qui impose un contrôle à tous les niveaux de la hiérarchie du système scolaire. Le niveau central est constamment en état de veille pour imposer des sanctions, si l’un des maillons de la chaîne n’assume pas ses responsabilités». Et d’ajouter que l’expérience pilote faite de cette sécurisation du temps scolaire sur trois régions du Maroc (Rabat-Salé, Gharb et Chaouia) avant sa généralisation à partir de cette année a étéconcluante : l’absentéisme a chuté dans ces régions de 36%. 
Il aura chuté, peut-être, mais l’absentéisme physique n’est pas le seul à incriminer. Parfois l’enseignant est physiquement présent, mais en réalité absent, parce qu’il n’assure tout simplement pas son cours. Et le résultat est palpable : des élèves livrés à eux-mêmes qui n’apprennent quasiment rien. Ce surveillant général d’un collège rapporte qu’« il y a des enseignants qui ne s’absentent jamais. Mais ils passent le clair de leur temps dans les couloirs à discuter avec des collègues, à lire des magazines en classe ou à raconter des blagues à leurs élèves. Quand on leur fait la remarque, ils rétorquent : notre salaire est à peine celui d’une femme de ménage, donc on ne fait que garder ces enfants». Bien entendu, il faut, là aussi, se méfier des clichés faciles.
Mais revenons à la circulaire en question. Si la transparence et le contrôle à plusieurs échelons paraît être un bon moyen pour éviter les complicités entre enseignants et directeurs d’établissements, deux recommandations, importantes mais difficiles à appliquer, selon nombre d’intervenants ayant exercé sur le terrain, pourraient miner cette bonne volonté. L’une a trait à l’utilisation de l’outil informatique, nécessaire pour transmettre l’information, et l’autre pose la question de la garde des élèves quand l’enseignant est absent.
Concernant le premier point, le MEN a certes fait obligation aux directeurs des établissements scolaires de saisir sur ordinateur les rapports sur les enseignants absents pour que l’information arrive en temps réel au niveau central, et rejoindre la TGR. «Tout cela est bien beau, mais…», ironise cet inspecteur de l’enseignement. Et d’ajouter :  «On a beau introduire l’outil informatique dans nos écoles, avec connexion internet, mais très peu de directeurs et d’agents administratifs savent le manier. Pour les écoles en zone rurale, ou dans des régions lointaines, c’est une autre histoire».
Quant à l’autre recommandation, l’infrastructure en matière de salles et de personnel est tellement défaillante qu’il est impossible de garder les élèves à l’école en cas d’absence de leurs professeurs. Le manque de salles n’est un secret pour personne, «il rend cette recommandation pratiquement inapplicable», se plaint Abdelaziz Ioui, secrétaire général du syndicat national de l’enseignement affilié à la FDT.
Le Conseil supérieur de l’enseignement et le programme d’urgence avaient recensé 9 000 salles à rénover ou à créer. «Où va-t-on garder ces élèves, et où, et quand va-t-on dispenser ces cours de rattrapage dont parle la circulaire ?», se demande le responsable syndical. Et, question plus lancinante : qui va garder ces élèves ? La plupart des écoles souffrent d’un manque de personnel inquiétant, les fonctionnaires tombent malades et s’absentent, des centaines partent chaque année à la Mecque, des milliers de femmes partent chaque année en congé de maternité. D’autres prennent leur retraite. Et l’Etat ne recrute plus, ou très peu. La circulaire 154 est une belle avancée (théorique), encore faut-il réunir les moyens pour la mettre en œuvre.