Omar Seghrouchni, président de la CNDP : Il faut en finir avec la Siba numérique

La Commission Nationale de Contrôle de la Protection des Données à Caractère Personnel (CNDP) a organisé un point de presse, ce mercredi 23 janvier à Rabat, pour présenter le programme prévu à l’occasion de la célébration de la journée nationale et internationale du « DP-Day » (Data Privacy Day), qui se tiendra le lundi 28 décembre 2019 à Fès. La Vie Eco s’est entretenu avec son président, Omar Seghrouchni, sur les enjeux de cet événement. Entretien.

La Vie Eco : « Protection de la vie privée numérique : enjeux et perspectives » est le thème pour lequel vous avez opté pour la journée nationale qui sera célébrée le lundi 28 janvier à Fès. Quel est le sens de cet intitulé ?

Omar Seghrouchni : Nous voulons poser au centre de la réflexion, l’évolution du concept de la protection des données à caractère personnel à celui de l’identité numérique. Aujourd’hui, les données à caractère personnel, que l’on doit protéger, ne se limitent pas qu’à la sphère digitale, elles concernent des supports divers et variés. En effet, nous voulons étendre le périmètre de la protection, et ce au regard des récentes évolutions effrénées que l’on connait.

Selon quelle logique vous avez conçu le programme de cette journée nationale ?

Nous avions le choix entre deux options. Nous avons, au final, opté pour un programme s’inscrivant dans la continuité, à moyen et long termes. C’est-à-dire que les thématiques, qui seront abordées lors de la journée nationale, seront traitées également par la suite, de manière plus approfondie.

Lors de cette journée nationale, nous avons prévu trois sessions et deux annonces. Pour ce qui est des sessions, nous allons aborder le positionnement du Maroc par rapport aux partenaires, notamment l’Union Européenne, via, entre autres, la convention 108 (NDLR. Convention pour la protection des personnes à l’égard du traitement automatisé des données à caractère personnel), dont la finalisation de la ratification est en cours.

Il est également prévu de traiter l’évolution des données à caractère personnel vers l’identité numérique. Nous allons insister sur le fait que nous ne sommes pas dans un système de valeurs importé. Nous souhaitons appuyer le fait que ce dont nous avons besoin existe déjà dans notre culture, tradition et religion. Ce volet sera traité par Ahmed El Abbadi (NDLR. secrétaire général de la Rabita Mohammadia des oulémas)

Une des sessions sera consacrée aux risques encourus par les jeunes. Nous risquons beaucoup, si nous n’arriverons pas à les protéger des déviances qu’on peut, très facilement, croiser sur les réseaux sociaux. Sur ce volet, des interventions d’experts étrangers sont prévues. Nous allons les écouter, pour ensuite approfondir la question entre marocains.

En ce qui concerne les annonces, nous allons présenter le projet d’une plateforme digitale dédiée à la protection des données personnelles privées des jeunes, d’une part. D’autre part,  nous signerons un accord avec 4 établissements universitaires : Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès; Université Moulay Ismail de Meknès; Université Al Akhawayn et l’Université Euro-Méditéranée de Fès. Cet accord porte sur la formation de cadres spécialisés dans la protection des données à caractère personnel.

La société civile et les entreprises brillent par leur absence du programme que vous élaborez. Pourquoi ?

Ce programme ne peut contenir tout ce qu’il y a à faire en une journée. Je ne veux pas citer d’autres intervenants avant de recevoir leur confirmation. J’ai déjà rencontré certains acteurs de la société civile en vue de tenir des activités au plus vite, et de même pour les représentants des entreprises.

Sur le plan institutionnel, avec notamment le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), le Conseil de la concurrence et le Conseil Economique, Social et Environnemental  (CESE), il va y avoir des échanges. Nous allons discuter  également avec la CGEM pour que les entreprises puissent envisager la protection des données à caractère personnel comme une offre de service.

Dans notre communiqué, nous évoquons le patronat. Pour nous, l’entreprise est primordiale. Et, pour qu’elle puisse fonctionner d’une manière convenable, nous envisageons des collaborations. C’est dans ce sens, justement, que nous allons contribuer à la formation des cadres, qui bénéficieront non seulement aux entreprises mais aussi à l’administration. 

Quel lien faites-vous entre les réseaux sociaux et la démocratie, un des axes que vous allez discuter lors de la journée nationale ?

Depuis les grecs, la démocratie est la chose du peuple. C’est une manière pour organiser le débat. Pour atteindre une démocratie efficiente, il va falloir organiser les thèses et les antithèses. Si nous voulons que le numérique contribue à la réalisation de cet objectif, il faudrait le réglementer. En clair, il faut en finir avec la Siba (désordre) numérique. Cela ne doit pas se faire dans une approche conservatrice mais avec une connotation du progrès.

La démocratie a pour vocation d’organiser le débat public pour faire en sorte qu’une personne porteuse de nouvelles idées, propositions ou critiques, puisse les exprimer de façon sereine et, in fine, qu’elles soient prises en compte en vue d’infléchir les éléments de gouvernance.

Votre programme prévoit les risques qu’encourent les jeunes sur les réseaux sociaux. Les opportunités, il y en a aussi.

Tout à fait. Nous ne disons pas qu’il faut interdire les réseaux sociaux aux jeunes. Ce que nous voulons, c’est de les armer pour saisir les opportunités qui s’offrent sur ces réseaux. C’est de l’accompagnement et non du verrouillage.

Quel est le profil des cadres que vous allez contribuer à former ?

Nous cherchons à recruter des étudiants issus de deux grandes familles : les juristes, pour les sensibiliser aux évolutions technologiques et aux dispositifs de loi, et les informaticiens, en vue de compléter leurs compétences techniques. Nous allons essayer de rapprocher ces deux populations en vue de mixer les acquis des uns et des autres.

Il y aura trois filières : un master, une formation continue diplômante et une dernière, qui porte sur la sensibilisation mais qui est non diplômante.

Pour ce qui est de l’âge des recrues, nous allons essayer d’être dans les standards, sans mettre des contraintes aux intéressés par ces formations.

Parlez-nous de la récente réunion avec Mohamed Abdennabaoui, procureur général du Roi près la Cour de cassation.

C’était une rencontre de prise de contact, à notre initiative. C’est un pas important au bénéficie de la protection des données à caractère personnel des citoyens. Nous avons convenu de deux points : que le corps des magistrats soit sensibilisé aux problématiques des données à caractère personnel et que les cadres de la CNDP soient plus aguerris pour fournir des dossiers structurés aux magistrats.

Nous avons également convenu d’assurer un suivi opérationnel des dossiers concernant cette problématique. Dans ce sens, le ministre public a décidé de créer une unité centralisée pour faire le suivi des différents tribunaux et juridictions et de mettre les standards nécessaires pour les dossiers portant sur les données à caractère personnel.

En tant que président de la CNDP, comment vous-protégez vos données personnelles ?

Sûrement mal. Je suis quelqu’un qui ne fanfaronne pas. Si on me dit que notre site internet n’est pas protégé, je vais demander qu’on me montre la faille en vue de la corriger.