Nelcya Delanoë, l’historienne enracinée au Maroc

Elle est tout feu tout flamme. Un bout de femme d’une énergie contagieuse. Elle doit en hériter de son aïeule, Eugénie, la doctoresse. Mais aussi de Guy, son père, le cardiologue, l’un des instigateurs du mouvement «Conscience française» qui milita pour le retour d’exil du Roi MohammedV.

 A soixante-quatorze ans, Nelcya n’a pas perdu une once de sa vivacité, on dirait encore l’adolescente du lycée de jeunes filles (l’actuel lycée Chawki) qu’elle fréquenta aux années 50 du siècle dernier. Son esprit, son intelligence sont encore alertes. Comme sa méticulosité qui frise l’obsession : elle n’aime pas qu’on égratigne l’orthographe de son titre Poussières d’empires (éditions PUF, 1989), ouvrage qu’elle a écrit sur les soldats marocains engagés par l’armée française en Indochine, qu’elle est allée rencontrer au Viêt-Nam. Elle tient à ce que les deux mots «Poussières» et «empires» portent un «S» à la fin. Comme elle est furieuse quand des «scribouillards, journalistes ou autres, français ou pas, s’entêtent à écrire Delanoë sans ajouter un tréma à la fin». Elle est comme ça, Nelcya, on la prend ou on la laisse. A Casablanca, en cette fin août-début septembre, elle déambule, curieuse, comme jamais, les rues de cette ville où elle est née et restée jusqu’à l’âge de 18 ans avant de partir en France faire des études d’histoire et de langue anglaise. La ville blanche, neuve comme un sou dans les années 1950, la déçoit aujourd’hui: des ordures et de la saleté partout. Le parc de la Ligue arabe, poumon de la ville naguère, «jonché de détritus, est asphyxié de nos jours»

Pourtant, elle considère que ses racines sont au Maroc, à Casablanca, et à Oualidiya, ou les Delanoë possédaient jusqu’à récemment leur maison familiale où toute la «tribu» débarquait quand elle est au Maroc. «Cette maison est maintenant vendue», glisse-t-elle amèrement. «Dommage, elle date des débuts du 20e siècle, ce fut un legs inestimable». Cela n’empêche pas Nelcya de rester fidèle à ses premières amours, son pays natal. Pourtant, de par son travail d’universitaire et de chercheuse, elle a connu d’autres contrées, encore plus développées et plus attrayantes. Le Viêt-Nam et le Cambodge où elle a enseigné la langue anglaise et l’histoire en 1968-69. New-York où elle a animé des séminaires sur l’histoire des Amérindiens et des Etats-Unis, pour ne citer que ces pays. Elle a encadré, sinon influencé, nombre de Marocains dans leurs travaux de recherches. Le spécialiste de l’histoire d’El Jadida, Mustapha Jmahri, qui a connu Nelcya de près, témoigne : «Si, dans plusieurs de mes livres, j’ai privilégié le témoignage oral comme éclairage nécessaire à la compréhension d’un fait local, c’est parce que Nelcya m’a appris à sortir des sentiers battus et à rechercher la parole enfouie ou niée, celle des petites gens comme des nationalistes et des simples militants». Elle était d’ailleurs à El Jadida le 28 août dernier pour animer une conférence sur Poussières d’empires, et La femme de Mazagan. Dans ce dernier, la petite-fille raconte l’histoire d’Eugénie, «où les vies de l’aïeule et de sa petite-fille s’entremêlent, au point qu’on ne sait plus qui, de la grand-mère ou de la jeune femme est l’héroïne du livre ou qui est l’une et qui est l’autre…avec une écriture qui fait honneur à la littérature française», note l’écrivain et journaliste français, installé à Mohammédia, J.P Peroncel-Hugoz.