Nadia Kadiri : «L’élément essentiel dans le risque de dépression est la vulnérabilité»

Questions à  : Nadia Kadiri, Professeur de psychiatrie et praticienne au CHU Ibn Rochd.

La Vie éco : La dépression est-elle curable ?

Par définition, la dépression est un trouble curable. Déjà pendant les études naturalistiques (avant l’avènement des médicaments), on savait que quand quelqu’un fait un épisode dépressif, il allait le vivre pendant des mois, mais s’en sortir. Mais au cours de ces mois-là, s’il n’est pas traité, il y a le risque que sa vie familiale et sa vie professionnelle soient cassées, et il y a un grand risque de suicide. Une chose est sûre : la dépression est par définition limitée dans le temps, sauf que dans beaucoup de cas, elle est récurrente, c’est-à-dire qu’il y a le risque de rechute après une période de rémission. Quand on fait plusieurs épisodes dépressifs, nous sommes dans la maladie dépressive.

«Dépressif»  toute la vie ?

Je n’aime pas ce mot dépressif toute la vie. Actuellement, il y a des traitements efficaces qui soignent cette maladie et qui évitent cette récurrence.

Et pourquoi fait-on une dépression ?

Pour plusieurs raisons. En matière de santé mentale et de psychiatrie, en général, il y a une conjugaison de trois facteurs : un facteur biologique, un facteur psychologique et un facteur social. Le commun des mortels croit qu’on fait une dépression après un divorce, une perte de travail ou celle d’un être cher, on fait donc des liens automatiques entre un problème social et la dépression. Or la question que l’on doit se poser est : pourquoi, quand on a plusieurs personnes dans les mêmes conditions, certaines font ce trouble d’humeur, d’autres non ? C’est là qu’on retrouve un élément essentiel, qu’est la vulnérabilité. Cela veut dire que ces facteurs sociaux (financier, chagrin d’amour, séparation d’un couple…) constituent un facteur précipitant, et non pas la cause essentielle de la dépression.

Et comment devient-on vulnérable ?

Les êtres humains naissent de rencontres entre un homme et une femme, et les enfants qui naissent de ce couple sont héritiers d’un matériel génétique de l’un et de l’autre. Le cerveau n’échappe pas à cette transmission, et des gênes de vulnérabilité peuvent se transmettre de parents à leurs enfants, et donc une personne peut transporter cette tare génétique tout au long de sa vie. La dépression est, comme beaucoup d’autres troubles de santé mentale, une maladie psychosociale. Actuellement, de nombreuses études à travers le monde ont montré que ce facteur héréditaire génétique est très important, dans certaines pathologies il peut aller jusqu’à 90%. Les dés pour autant ne sont pas jetés dès le début : le facteur psychologique est essentiel, et ce facteur remonte à l’enfance. Pour qu’un enfant soit stable, il faut qu’il soit élevé dans un milieu qui lui garantit trois choses : ressentir d’abord de l’amour. Tous les parents aiment leurs enfants, mais il y a une différence entre être aimé par son père et sa mère, et ressentir cet amour. Il faut ensuite que cet enfant se sente protégé, ce qui lui procure un sentiment de sécurité. Et il faut, enfin, que cet enfant sache ses limites. La bonne éducation n’est pas synonyme de tout permettre, mais de tracer des limites entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Là, je schématise beaucoup, mais c’est un trépied essentiel.

Des études épidémiologiques menées partout dans le monde, et le Maroc ne fait pas exception, ont montré qu’une perte d’un parent significatif, un divorce, peuvent déstabiliser un enfant précoce, ce malheureux événement le poursuivra plus tard quand il deviendra adulte, pour se manifester sous forme de dépression. Nous avons donc le biologique, le psychologique et le social. Ce dernier est un facteur de stress précipitant pour un sujet vulnérable.

Que faire pour traiter?

Le traitement médical est important, mais ça dépend du facteur qui a déclenché cette dépression. Le traitement antidépresseur est essentiel, car il permet au cerveau de récupérer sa motricité normale. Le cerveau d’un déprimé fonctionne au ralenti, certains l’ont comparé au cerveau d’un sujet âgé. L’antidépresseur redonne la vitalité à ce cerveau, mais seul il n’est pas suffisant. Une psychothérapie s’impose, car elle aide une personne à comprendre pourquoi elle est tombée dans une dépression, mais il y en a plusieurs. Laquelle recommander pour éviter une nouvelle dépression ? Cela dépend des cas. Il y a une psychothérapie en phase dépressive axée sur l’aide apportée à la personne pour la soulager et qu’elle puisse se sentir mieux, qui l’aide à récupérer ses comportements actifs. Il y a aussi la psychothérapie psychanalytique d’investigation. Des études récentes ont montré que certaines psychothérapies agissent sur les ruminations, qui est un facteur de risque pour la dépression. Il y a la psychothérapie axée sur le côté émotionnel : comment parvenir à se concentrer sur des choses agréables, etc.