Montée de la criminalité, faut-il s’inquiéter ?

240 000 plaintes pour actes criminels au cours des neuf premiers mois de 2007, 13 % de plus qu’en 2006.
Plusieurs braquages
de banques avec usage d’armes à feu en 2007. Les transporteurs de fonds sont inquiets.
Le grand banditisme lié à la mondialisation, au trafic de drogue ou au terrorisme ne dépasse pourtant pas 4% des actes criminels.

Les Marocains ont-ils des raisons de s’inquiéter de la montée de l’insécurité dans les villes ? Il ne se passe pas un jour, en effet, sans que la presse quotidienne ne relate en manchette des affaires de criminalité où des citoyens sont lynchés, d’autres victimes de vol à l’arraché, où des bandes armées d’épées se mettent, pour une raison ou une autre, à terroriser la population dans cerains quartiers. Des bus sont attaqués à Casablanca par des bandes de malfaiteurs armés de coutelas, qui délestent les passagers de tous leurs objets de valeur ou de leur argent puis prennent la poudre d’escampette. Faits divers isolés sans conséquence sur la sécurité générale des citoyens ? Ce serait sans doute le cas si la fréquence de ces méfaits n’était devenue quasi quotidienne. 28 novembre 2007, une demeure sis quartier Moulay Smaïl à Salé (une ville réputée pour son taux de criminalité supérieur à la moyenne nationale) est l’objet d’une attaque menée à 23 heures par une bande de six personnes armées d’épées. Deux habitants de la demeure sont grièvement blessés, les autres membres de la famille, surpris par l’ampleur de l’attaque, se mettent à crier au secours. Ce sont les voisins qui accourent pour sauver la maison attaquée et intercepter trois des six assaillants pour les livrer à la police. Règlement de comptes, explique l’un des témoins. «A Salé, on en voit tous les jours», dit-il.
On ne compte plus le nombre de vols à l’arraché de sacs à main, de GSM, et d’agressions dans la rue contre des personnes pour les dépouiller. Les parents se plaignent d’agressions perpétrées devant les établissements scolaires contre leurs enfants par des malfaiteurs armés d’objets tranchants, si bien que nombre de ces établissements recourent à des vigiles pour veiller à leur sécurité. De même, les établissements bancaires renforcent de plus en plus leur dispositif de sécurité pour se prémunir contre d’éventuelles attaques.

Une bonne part des faits recensés relève de la petite et moyenne criminalité
Il faut dire que l’année 2007 a été celle des braquages de banques. Les assaillants n’hésitent plus à brandir coutelas, épées, voire des armes à feu pour accomplir leur forfait. Ainsi, plusieurs banques, à Tanger, Casablanca, Nador, Tétouan ont été l’objet de hold-up spectaculaires, signe que le grand banditisme n’épargne plus le pays. L’un de ces hold-up, à Mohammédia, a particulièrement défrayé la chronique : le 6 décembre 2007, plusieurs malfaiteurs encagoulés, munis d’armes à feu et d’une bombe lacrymogène, se sont introduits dans une agence bancaire d’Attijariwafa bank pour s’emparer de 169 000 DH. Sept d’entre-eux ont été arrêtés quelques jours plus tard et déférés devant les tribunaux, mais un climat de psychose s’est emparé des milieux financiers, et des entreprises spécialisées dans le transport de fonds, et qui craignent désormais le pire.
A-t-on constaté objectivement, chiffres à l’appui, une recrudescence du taux de criminalité au Maroc ? Oui, si l’on en croit Chakib Benmoussa, ministre de l’intérieur, venu, le 28 novembre dernier, exposer devant la Chambre des représentants le bilan de la criminalité au Maroc dressé par ses services pour les neuf premiers mois de 2007. En hausse de 13 % par rapport à la même période de l’année 2006 (année qui avait connu elle-même une augmentation de 2% par rapport à 2005, selon les statistiques officielles), la criminalité s’aggrave, urbanisation effrénée oblige, explique le ministre, davantage dans les grandes villes que dans les campagnes. En tout, 240 000 plaintes ont été déposées au cours de cette période, dont 90 % ont été suivies (ont fait l’objet de poursuites judiciaires), et dont une bonne partie (62 023) pour atteinte aux mœurs (voir encadré en page suivante).
Ces chiffres reflètent-ils l’état de la criminalité au Maroc ? Disent-ils toute la vérité ? Difficile de le savoir : dans tous les pays, les services de sécurité, notent les criminologues, ne lèvent que partiellement le voile sur le nombre des crimes commis pour ne pas alarmer l’opinion publique, et le Maroc n’échappe pas à la règle. C’est l’avis de Mohamed El Azhar, professeur de criminologie aux facultés de droit de Casablanca et de Mohammédia, et auteur d’un livre sur le sujet intitulé Principes de la science de la criminologie(*). Dans beaucoup de pays, affirme ce spécialiste à La Vie éco, «on rechigne, pour des considérations sécuritaires, politiques ou touristiques, à divulguer les chiffres réels sur la criminalité. A l’instar de nombre d’entreprises qui ne révèlent jamais leur vrai comptabilité pour échapper au fisc, ou pour obtenir des crédits bancaires.»
Si les 240 000 plaintes recensées par le ministre de l’intérieur ne disent pas tout, une chose est sûre : une bonne part des actes criminels ne franchissent pas la porte des tribunaux, les victimes renonçant souvent à porter plainte, et la majorité d’entre eux «relèvent de la petite et moyenne criminalité. Le Maroc n’est pas un pays où le grand banditisme a droit de cité. La grande criminalité, structurée en bandes armées, en bandes de trafiquants de drogues aux ramifications internationales…, ne constitue pas plus de 3 à 4 % de actes criminels», affirme pour sa part Abderrahim Jamaï, avocat au Barreau de Rabat et président de l’Observatoire marocain des prisons (OMP). De même, il doute fort, contrairement à ce qu’avance le ministre, que ce soient les atteintes aux mœurs qui arrivent en tête dans le registre de la criminalité marocaine, mais bien le vol à main armée ou à l’arraché et les attaques contre les individus. Ce dont est sûr cet avocat, en revanche, c’est que «le baromètre de la criminalité est monté sérieusement de 2 000 à 2007. Il n’y a qu’à regarder les effectifs dans les prisons qui vont crescendo d’année en année. Et ce sont les jeunes de moins de trente ans qui sont les principaux auteurs de cette criminalité.»

La pauvreté ne rend pas forcément criminel, il y a en plus la pauvreté culturelle et éducative
Les causes de la criminalité, quant à elles, sont connues : précarité, chômage, drogue, difficultés sociales et scolaires d’une jeunesse frustrée et mal comprise, désintégration familiale suite à un divorce ou au décès de l’un des parents. La rue accueille chaque année une armée de délinquants potentiels dont certains deviendront des criminels aguerris. Mais la pauvreté d’un homme, soutient M. El Azhar, «ne le rend pas forcément criminel : il y a la pauvreté culturelle aussi et le manque d’éducation. L’immigration clandestine ne touche pas seulement les pauvres. Ceux qui partent cherchent désespérément une vie meilleure que leur font miroiter quotidiennement les chaînes satellitaires».

Insuffisance des effectifs des forces de sécurité
Une autre raison à cette recrudescence est invoquée par un cadre de la DGSN : les effectifs des agents de sécurité sont insuffisants et certains quartiers périphériques de Casablanca sont abandonnés à leur sort. Selon certaines sources, «les 40 000 agents de police en fonction ne peuvent assurer la sécurité de 30 millions d’habitants, sans parler des moyens dérisoires de lutte contre la criminalité mis à leur disposition, et de leur démotivation en raison de leurs bas salaires.»
L’approche sécuritaire est-elle suffisante ? La dernière mesure en date dans le dispositif de lutte contre la criminalité est la promulgation de la loi 27-06, relative aux activités de gardiennage et de transport de fonds, qui donne le droit aux agents de sécurité privés chargés du transport de fonds de porter des armes pour se défendre contre le braquage. Pour certains, cette loi vient à point nommé pour tranquilliser milieux financiers et sociétés de gardiennage qui, sans armes, sont vulnérables face à des bandes organisées. Les services de sécurité de l’Etat, eux, ne voient pas d’un bon œil l’usage d’armes à feu par des agents privés. Au ministère de l’intérieur, une commission a été constituée en décembre 2007 pour étudier les modalités d’application de cette loi, et la DST aurait, selon le quotidien arabophone Assabah du 15 janvier courant, «proposé que les candidats au port d’armes à feu appartenant aux sociétés de transport de fonds soient encadrés et entraînés par les services de sécurité de l’Etat. Lesquels auraient le pouvoir de les maintenir ou de les suspendre selon les rapports reçus à leur propos.» Cette mesure est-elle réaliste avec tous les risques liés au terrorisme ? Rien de moins sûr, et ladite loi ne sera sans doute pas appliquée avant qu’un texte réglementaire ne vienne fixer les modalités de sa mise en œuvre. Rachid El Mounacifi, président de l’Association professionnelle des agences de sécurité au Maroc (APASM), riche d’une longue expérience dans le domaine de la sécurité privée dans plusieurs pays européens (et qui a obtenu un diplôme d’études approfondies en sécurité en Suède), n’est pas non plus favorable au port d’armes à feu en dehors de la sécurité officielle. Pour lui, cette loi, si elle est imparfaite, constitue néanmoins une base de travail. «La sécurité privée a des limites, dit-il, et elle est encore très jeune au Maroc. Même dans les pays à longue expérience dans le domaine, on lui refuse parfois les armes à feu. Les transporteurs de fonds sont souvent attaqués par des bandes armées, et celles-ci deviennent encore plus agressives si elles font face à un adversaire armé. Mieux vaut que ces transporteurs de fonds changent constamment leur stratégie et leur tactique pour dérouter l’adversaire».