Modernité, alphabétisation… rien n’y fait : jamais sans mon marabout

Le Maroc compte des milliers de marabouts dont une trentaine à  Casablanca. Ils sont supposés guérir les maux, apaiser le chagrin, aider à  trouver un mari, favoriser la fécondité…
Le rôle social et religieux de ces intermédiaires entre l’homme et Dieu reste très vivace dans notre société.
Certains marabouts ont un rayonnement national, avec des moussems où le religieux, le commercial et le festif se mêlent.

Pour la majorité des Casablancais, «Mers Sultan» désigne un quartier fort sympathique,  animé par des commerces et des cafés.  Peu, trop peu savent qu’il existent un temple du nom de Mers Soltane. Pourtant, c’est l’un plus fréquentés parmi les  trente-deux marabouts de la métropole et qui recèle une histoire assez riche. Celle du wali Sidi Mohamed Mers Soltane.  Situé au Quartier des hôpitaux, havre de paix entre des immeubles résidenciels, ce marabout continue d’exister, loin de l’agitation des grands boulevards tout proches que sont Abdelmoumen et Zerktouni, les plus grouillants de la ville.
En ce treizième jour du mois de Ramadan, comme à l’accoutumée, chawafates (voyantes) et naqachates (tatoueuses de henné) sont à pied d’œuvre, sous leurs parasols, pour accueillir les visiteurs qui viennent implorer la baraka du «syyed». Une nuée de mendiants et de commerçants de tout genre rode autour du sanctuaire. Comme dans tous les autres marabouts de la ville, et ceux éparpillés aux quatre coins du Royaume, on assiste au marabout Sidi Mohamed Mers Soltane aux mêmes scènes et rites d’un islam populaire, qualifié par les musulmans les plus orthodoxes de païen. Les gens implorent le saint, qui pour adoucir sa peine, dissiper son désarroi, qui pour demander guérison d’une grave maladie, souvent la folie… On implore le saint vénéré d’intercéder auprès du Tout-Puissant afin que le mari ne prenne pas une seconde épouse, pour que la stérile devienne féconde, pour que la vieille célibataire déniche un mari,  ou, tout simplement, pour se protéger du mauvais «œil», celui des envieux… Et la liste est longue. Des implorations qui sont souvent accompagnées d’offrandes : cierges pour la baraka la plupart du temps, eau de rose, lait, volaille pour le sacrifice.
Derrière tout marabout il y a une histoire, celle de Sidi Mohamed Mers Soltane nous est contée par Bouchaïb Laknadli, le conservateur du temple qui se trouve être en même temps l’oncle maternel de Abdesslam Chorfi, l’arrière petit-fils du saint (Alwali). Agé de 67 ans, l’homme est né sur le lieu même du temple, qui, auparavant, abritait un cimetière, et y a toujours vécu. De son vrai nom, raconte Bouchaïb, Sidi Mohamed Chorfi Ichbili Al Qoraïchi est originaire d’Andalousie (de Séville précisément d’où son nom Ichbili). Il est nommé gérant du «Mers», patrimoine du Sultan dans la zone, par Moulay El Hassan 1er (on est à la fin du XIXe siècle), et c’est là qu’il décède et fut enterré. «II était connu pour sa probité et ses dons de guérisseur de la folie, c’est pour cela que la raison essentielle des visites ici a rapport avec les maladies mentales», constate Bouchaïb Laknadli.

Sidi Mohamed Mers Soltane, en majorité, des malades mentaux

Entre 500 et 1 000 visiteurs afflueraient chaque jour sur le tombeau du saint, si l’on en croit le conservateur, et les raisons de la visite sont diverses. «Les malades mentaux sont dirigés vers la “kholwa” et c’est là qu’ils font le sacrifice», précise le conservateur. A l’intérieur du temple, en face du mausolée, il y a en effet une espèce de basse-cour (kholwa) où «se réfugient» les visiteurs qui souffrent de maladies psychiques. L’histoire de ce saint, telle que racontée par ce proche, ne s’écarte pas beaucoup de la version du Dr Mustapha Khamiss, auteur d’un livre sur le sujet intitulé Rites et secrets des marabouts à Casablanca (Dar Kortoba, 1999). Selon lui, «Sidi Mohamed Mers Soltane serait un vizir du temps de Moulay El Hassan 1er. Il s’occupait du Mers, ou camp militaire de Dar El Beida, et était investi d’un grand pouvoir» (voir encadré). Et Bouchaïb, comme pour corroborer cette version, de se diriger vers un débarras à côté de la mansarde où il réside au sein du sanctuaire pour exhiber, fièrement, un exemplaire du dahir de nomination de Sidi Mohamed Chorfi par Moulay El Hassan 1er, jalousement conservé.
Les visiteurs, eux,  majoritairement des femmes, ne connaissent rien de cette histoire. Ils sont plutôt attirés par sa réputation de guérisseur de maladies mentales.
Nombreuses, en effet, sont ces malades qui, après leur passage au service service psychiatrique de l’hôpital CHU Ibn Rochd, situé à quelques encablures du saint vénéré, font un détour auprès de ce dernier pour implorer sa baraka. De la sorte, les deux thérapies, moderne et populaire, sont essayées en même temps. «Ils viennent directement de l’hôpital, car ils croient aux vertus thérapeutiques de Sidi Mohamed Mers Soltane, mais tout dépend de niyya (foi) de tout un chacun», explique Bouchaïb.
Laquelle des deux thérapies chassera le démon de l’âme du malade ? Tout dépend de la gravité de cette maladie, comme l’a expliqué le Dr Driss Moussaoui dans une déclaration à la presse à propos des supposées vertus thérapeutiques d’un autre saint (d’un autre mythe en fait), celui de Bouya Omar, le «dompteur des esprits» comme on l’appelle (situé, lui, dans la région de Marrakech). «Même si certains patients se rendent chez un psychiatre, ils continuent à avoir recours aux compétences d’un guérisseur traditionnel, et aux méthodes de prise en charge traditionnelles de la souffrance psychique, qui sont nombreuses : pèlerinage aux marabouts, transe… Cela peut avoir un effet bénéfique pour les personnes atteintes de troubles légers et croyant aux vertus des saints. Mais, pour les autres, ce n’est pas le cas», nuance le Dr Moussaoui.
De l’intérieur du temple, parviennent ce jour-là, les cris hystériques d’un jeune homme venu se débarrasser de ses «démons». La vendeuse des bougies à l’entrée de l’édifice, une sexagénaire habituée à ces cris démoniaques, murmure : «Tu sortiras soulagé mon garçon, il suffit d’avoir niyya».
Comme le saint du Quartier des hôpitaux, les autres marabouts de la ville blanche ont chacun une histoire, et chacun est réputé guérir un mal, soulager une souffrance, conjurer un démon… Le plus célèbre d’entre eux est Sidi Abdarrahman, «moul Al majmar» comme on le surnomme. Perché sur un rocher au bord de l’Océan, le sanctuaire devient un îlot à marée haute, que l’on atteint seulement par barque où à la nage. Quotidiennement, il est visité par  de «malheureuses» femmes souffrant d’un chagrin d’amour, en mal de fécondité ou venant chasser la malchance de ne pas rencontrer sur leur chemin un digne prétendant. La légende dit que ces «malheureuses» dénouent leur chignon et l’exposent au vent, «face aux démons de la mer, pour anéantir les esprits maléfiques agrippés à leur âme».
Si l’histoire de Sidi Mohamed Mers Soltane est quasiment certifiée, celle de Sidi Abderrahmane reste entourée d’énigmes. On parle d’un homme originaire de Bagdad qui, après une longue errance, arrive sur la côte atlantique. D’autres colportent une autre version : l’homme, amoureux de la nature, très pieux, s’isola un jour sur ce promontoire pour prier Dieu à l’aide d’une flûte. Là, il fonda une demeure qui a progressivement attirée une foule de gens qui vient lui rendre visite pour apprécier quelques-unes de ses facultés extraordinaires comme celles de pouvoir marcher sur l’eau. A sa mort, il fut enterré sur le rocher.
D’autres marabouts recèlent des histoires plus ou moins abracadabrantes : c’est le cas du célèbre Sidi Belyout, rue Riad Ouhmad dans l’ancienne médina de Casablanca. Il aurait été un berger modèle qui gardait son troupeau sous la surveillance d’un lion. Ce même lion le guidera plus tard quand il deviendra aveugle. D’où l’appellation Bou Liout (père de lions). Ce sanctuaire reçoit aussi de nombreux de visiteurs chaque jour pour implorer sa baraka. Sa popularité et sa stature religieuse sont telles que ses mourides reçurent en mars 2010 un don du Palais royal.

Les marabouts résistent à la modernité et à l’usure du temps

Fructueuse ou pas, la visite des marabouts au-delà de la raison est une tradition ancrée dans l’histoire sociale et religieuse du Maroc, et le statut religieux et social du marabout est loin de s’étioler avec la force de la modernité et le recul de l’analphabétisme. Ces visites d’ailleurs ne sont pas l’apanage des illettrés ni celles des personnes issues des couches populaires. Il n’est pas rare de voir des femmes élégentes descendre de leurs voitures luxueuses, et se mêler aux démunis pour implorer la baraka du saint. Les marabouts ont toujours gardé, selon le chercheur Mohamed Darif, cette dimension religieuse et les gens, en désespoir de cause, affluent sur leurs tombeaux espérant trouver un palliatif à leurs tracasseries quotidiennes. Ils constitueraient même, selon lui, «une soupape de sécurité quand l’Etat est impuissant à satisfaire le nécessaire des besoins d’une population aux abois, surtout en milieu rural». Avec les soufis incarnés par les zaouias, qui, elles, jouent un rôle social et politique plus que religieux, les marabouts incarnent cet islam populaire dont la monarchie elle-même aurait besoin. Cette dernière, estime M. Darif, «est soucieuse de garder un équilibre entre l’islam orthodoxe représenté par les oulémas et l’islam populaire représenté par les zaouias et les marabouts». Chaque année, des moussems  sont organisés pour rendre hommage à ces saints. C’est le cas, entre autres, de Moulay Bouazza (région de Oued Zem), Moulay Brahim (région de Marrakech), Moulay Abdallah (région d’El Jadida)  El Hadi Benaïssa (Meknès)… Une occasion où le festif, le social, le commercial et le religieux se mêlent pour le bonheur des pèlerins. Les plus orthodoxes condamnent ces marabouts et leurs moussems, qui eux résistent aux critiques et à l’usure du temps. Et ils continueront encore longtemps, car «il s’agit, selon M. Khamiss, de l’émanation de ce qu’il y a de plus profond dans l’enfant : c’est le sacré identifié au marabout. Le waliye reste le havre de paix pour l’âme qui souffre et que rien n’apaise».