Même en prison, les femmes souffrent de discrimination…

Elles représentent 2,46% de la population carcérale. Falsification, atteintes aux mœurs, crimes contre la famille et vol sont les principaux chefs d’inculpation. Abandonnées par leurs maris, enfants et parents, elles souffrent de l’isolement aussi bien en prison qu’après leur libération.

Lâchées par leurs familles, elles reçoivent peu ou pas de visites. Elles, ce sont les femmes en prison. Elles sont certes très peu nombreuses : 1 519 détenues, soit seulement 2,46% de la population carcérale. Mais elles souffrent de plusieurs maux: isolement, rupture des liens familiaux, absence d’accompagnement, déficiences au niveau des structures et non-respect de leurs droits spécifiques. Bref, même en prison les femmes souffrent de discrimination…

La première discrimination provient ainsi de l’entourage familial. Contrairement aux hommes, les femmes, une fois détenues, sont abandonnées par leurs proches : parents, enfants et époux. Ceux-ci demandent le plus souvent le divorce. C’est le cas de cette détenue de la prison d’El Jadida, qu’on appellera Fatiha. Elle a été en prison à la place de son mari qui avait commis un crime. Une décision prise par les deux époux afin de permettre au mari, qui venait de créer une société, de continuer à travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Fatiha fut condamnée, contrairement à ce qu’avait promis son avocat, à 15 ans d’emprisonnement. Quelques mois après, le mari demandera le divorce, prétextant qu’il ne pouvait attendre une aussi longue période car il lui fallait refaire sa vie…

Des détenues comme Fatiha sont nombreuses. Elles sont rejetées par le mari et ne reçoivent pas de visites et surtout pas de panier (la fameuse qoffa). Pour les hommes, les familles assurent un panier bien garni chaque semaine pendant toute la durée de l’emprisonnement car ils ne doivent manquer de rien et doivent garder le moral. Alors qu’elles estiment généralement que les femmes doivent être punies pour ce qu’elles ont fait car elles ont déshonoré la famille.

S’ajoute à cette discrimination morale, une deuxième inégalité : «L’organisation et le fonctionnement des établissements pénitentiaires ne respectent pas la spécificité des femmes en termes d’hygiène personnelle, de soins de santé et d’assistance sociale. Elles ne proposent pas non plus de mesures exceptionnelles pour les détenues mères ayant laissé des enfants à l’extérieur notamment celles qui doivent en assurer la charge», soulignent des militants des droits de l’homme. Ils ajouteront également que la répartition dans les cellules n’obéit pas à des critères définis. Ainsi, les femmes condamnées sont placées avec les détenues à titre préventif et celles enceintes et accompagnées d’enfants partagent avec d’autres détenues des cellules encombrées. Selon les chiffres avancés par certaines associations, les cellules regroupent en moyenne 11 à 12 détenues dont des enfants.

On notera donc que les femmes vivent dans des espaces qui n’ont pas véritablement été conçus pour elles. Les textes réglementaires ne prévoient pas de régime de détention spécifique si ce n’est trois principes retenus: la non-mixité, le personnel masculin n’a pas accès aux quartiers de femmes sauf autorisation de l’administration et enfin la possibilité pour les mères détenues de garder leurs enfants auprès d’elles jusqu’à l’âge de cinq ans.

Par ailleurs, l’absence d’une stratégie en matière de soins de santé défavorise les femmes. Celles-ci ont des problèmes de santé physique et mentale liés aux conditions de détention. Il n’y a pas de prise en charge spécifique pour les toxicomanes ou pour celles qui sont atteintes de maladies sexuellement transmissibles. «Dans certaines prisons, Il n’y a pas de gynécologue, ni de pédiatre et encore moins une structure d’hospitalisation contrairement aux quartiers des hommes. On soulignera également la déficience au niveau des programmes de soins préventifs», précise la responsable d’une association féminine.

La réinsertion des femmes reste problématique…

Outre la violation du droit à la santé, il y a la violation des droits des détenues à l’enseignement et à la formation. Elle est liée au non-respect de la dimension genre dans les politiques carcérales. Ainsi, contrairement aux hommes qui peuvent poursuivre leurs études en prison, les femmes n’accèdent que très rarement à l’enseignement en raison de l’inexistence de programmes les incitant à poursuivre leurs études et de lutte contre l’analphabétisme. Si pour les hommes, les cursus sont régulièrement mis à jour permettant une formation adaptée aux besoins du marché du travail en vue d’une réinsertion facile, pour les femmes la formation se limite à des cours de coiffure, de cuisine et de couture. Ce qui réduit leurs chances de réinsertion. Celle-ci reste très difficile, répond-on dans le milieu associatif.

Les femmes détenues décrochent certes des certificats de formation mais, une fois sorties de prison, elles ne bénéficient d’aucun accompagnement, pour trouver un emploi. «Personne ne nous fait confiance et l’étiquette de femme ayant fait de la prison nous colle et empêche notre réinsertion», confie Naîma, libérée depuis une année après avoir passé cinq ans à la prison de Oukacha à Casablanca pour falsification de documents et usage de faux. Elle était secrétaire dans une entreprise et essaya, après sa libération, de trouver un autre poste d’assistante mais en vain. «Aujourd’hui, je fais des pâtisseries pour le compte d’une ancienne voisine qui les vend et me rémunère. Je ne peux pas avoir un contact avec les clientes car, selon mon associée, si elles apprennent que j’ai fait de la prison, elles n’achèteront plus nos gâteaux», raconte Naîma qui a été chassée par ses parents et vit dans le même quartier chez une voisine.

Si Naîma a eu la chance d’être accueillie par sa voisine, de nombreuses ex-détenues se retrouvent dans la rue, sans aucun sou et sans famille. Plusieurs d’entre elles, désespérées et perdues finissent dans des réseaux de prostitution ou s’adonnent à des petits commerces notamment des farachates dans des quartiers populaires. «Mais elles ne doivent surtout pas dire qu’elles ont fait de la prison car d’autres commerçants dans ces quartiers n’hésitent pas à les exploiter et leur mener la vie dure menaçant de les dénoncer aux voisins et aux clients», raconte une ex-détenue, vendeuse de légumes à Derb Soltane. Elle est bachelière mais n’a pu poursuivre ses études en prison. Elle n’hésite pas à reprocher aux associations féminines le désintérêt par rapport aux femmes incarcérées. «Elles militent pour la Moudouwana, la parité et contre la violence à l’égard des femmes alors qu’il n’y a pas pire violence que celle dont sont victimes les femmes détenues. Il faut que les associations se penchent sur cette problématique», poursuit notre vendeuse de légumes.

Il est clair, à la lumière de ces témoignages, que la préparation à la sortie et à la réinsertion n’en est que plus incontournable pour ces femmes. Et elle passe, selon des psychologues, par la préservation maximale des liens familiaux pendant la détention. Ce qui est difficile et rare car les familles et la société condamnent plus sévèrement que les juges. Et ce, quelle que soit la nature des actes commis. Même lorsqu’il s’agit d’auto-défense ou de défendre les enfants…

Peut-on parler d’une spécificité de la délinquance féminine ? Les spécialistes de la question n’iront pas jusqu’à faire une catégorisation des délits et crimes pour lesquels les femmes sont inculpées, mais soulignent la particularité de la nature des crimes et délits. Selon l’administration pénitentiaire, elles sont poursuivies essentiellement pour falsification et usage de faux, pour prostitution, vol, vente de drogue et crimes. En général, elles commettent des crimes pour s’auto défendre en cas de violence conjugale répétitive ou pour défendre leurs enfants en cas de viol. Au Conseil national des droits de l’Homme, on souligne qu’il s’agit essentiellement de crimes contre la famille (adultère et violence) et atteintes aux mœurs (prostitution) qui représentent 17% des charges retenues contre les femmes détenues. Les peines encourues varient de 6 mois à 30 ans. Selon un rapport de la section régionale Casablanca-Settat du CNDH, 3 femmes sur cinq sont condamnées à six mois. Et sur l’ensemble de la population féminine incarcérée, trois femmes sont condamnées à la peine capitale. Autre indicateur à retenir : 21% des prisonnières sont en détention provisoire. Le rapport révèle par ailleurs que le quart des femmes détenues sont âgées de moins de 25 ans dont 127 d’entre elles ont moins de 20 ans. Les statistiques de l’administration pénitentiaire relatives à la situation familiale de ces femmes démontrent que 40,35% des détenues sont mariées, 30% sont des célibataires et 21% sont divorcées. La section régionale s’est également penchée sur le niveau d’instruction des femmes incarcérées. Ainsi, 40% d’entres elles sont analphabètes, 25% ont fait le primaire et 30% le collège. Les diplômées de l’enseignement supérieur ne représentent que 5% de la population carcérale féminine.