Maroc : La légalisation du cannabis de plus en plus probable

80 000 familles vivent de cette culture, avec un revenu moyen annuel estimé à  40 000 DH. Sa légalisation à  des fins thérapeutiques et industrielles leur permettra de vivre dignement. Après le Parti de l’Istiqlal, le PAM s’apprête à  déposer lui aussi une proposition de loi en ce mois de février après avoir terminé ses consultations avec les agriculteurs.

Le Maroc pourra sûrement renouer dans les prochains mois avec un passé pas très lointain où la production et la consommation du kif (cannabis) était licite, mais cette fois-ci pour une utilisation plus rationnelle et autre que récréative. La plante possède des vertus thérapeutiques certaines, scientifiquement confirmées, et il serait absurde de ne pas capitaliser ce «trésor», avec tous les avantages économiques et sociaux que cela entraîne. Le sujet en tout cas n’est plus tabou, et les parlementaires eux-mêmes, au-delà des calculs électoralistes et politiques que peut revêtir leur initiative, demandent à juste titre une loi légalisant la culture, la production et la commercialisation du cannabis, autrement dit un cadre législatif pour son exploitation à des fins médicales et industrielles, dans des produits de textile, sous forme de médicaments, de cosmétique ou autres. L’Uruguay est le premier pays dans le monde à l’avoir fait (le 10 décembre dernier). Au Maroc, l’idée fait son chemin, le groupe parlementaire du PAM, bien implanté géographiquement dans les régions du Rif réputées historiquement par la culture de cette plante, avait organisé en début décembre dernier une journée d’étude et de débat sur le sujet au Parlement. Débat centré essentiellement sur l’exploitation médicamenteuse et industrielle de cette plante. Moins d’un mois plus tard, le 23 décembre, le Parti de l’Istiqlal emboîte le pas au PAM, il va même au-delà. Il dépose une proposition de loi dans le même sens, c’est une première. L’Etat marocain, argumente la proposition, «a toujours privilégié une approche sécuritaire à l’égard de cette culture alors qu’il faut une approche économique et sociale qui devrait gérer la production, l’industrialisation et la commercialisation de la plante du kif, tant avec les parties concernées qu’avec l’Union européenne». Maintenant, c’est au tour du PAM qui s’apprête aussi à déposer sa proposition de loi et ce n’est qu’une question de jours. «Une fois qu’elle est finalisée, et une fois toutes les étapes respectées, notamment la discussion avec les agriculteurs concernés par la légalisation», estime Mehdi Bensaïd, le jeune député de cette formation, en charge de ce dossier. Environ 80 000 familles (90 000 selon le ministère de l’intérieur) tirent en effet leurs revenus de cette culture avec un revenu moyen annuel estimé à 40 000 DH, et il serait absurde de ne pas doter le pays d’un cadre légal pour que cette population vive dignement de cette exploitation (voir entretien), au lieu de voir ces agriculteurs et exploitants traités comme des «bandits» et être constamment dans le collimateur des forces de l’ordre.

Quelles seraient d’abord les vertus médicales imputées à cette plante pour mériter sa légalisation, autrement dit quelles maladies soigne-t-elle? Comment, ensuite, une fois que cette fameuse loi sur la légalisation est votée par le Parlement, sera organisée et encadrée la filière de l’exploitation, de la distribution et de la consommation du produit dérivé du cannabis ?

La culture du cannabis dans la région de Kétama remonte au XVe siècle

Avant de répondre à ces deux questions, d’abord ce rappel historique. La culture de cannabis dans la région de Kétama, dans le Rif central, remonte au XVe siècle, s’accordent à dire tous les historiens. Cette culture remonterait même à l’arrivée des immigrants arabes dans la région, à partir du VIIe siècle. Et c’est la France qui en tira le plus grand profit à partir de la fin du dix-neuvième siècle: «90% de ses besoins en cannabis pharmaceutique provenaient du Rif marocain», écrit le biologiste allemand Stefan Haag dans une recherche éditée en 1996. Et c’est le nord du Maroc, ajoute-t-il, qui «est l’une des premières régions au monde où le cannabis a été planté uniquement pour ses vertus psychotropes». Cela dit, jusqu’aux années 60 et 70 du siècle dernier, fumer du kif au Maroc était aussi courant et toléré que fumer du tabac. C’est plutôt le sebsi (une longue pipe) qui avait droit de cité, la cigarette était peu courante chez les paysans. Pendant ce temps, confirme ce septuagénaire qui a préparé lui-même son herbe et usé de sa longue pipe pendant plus de vingt ans, le joint n’existait pas, ou très peu, «mais le kif, on en fumait à gogo, dans la rue, chez soi ; le sebsi était notre compagnon fidèle partout, même dans les salles de cinéma».

Notre bonhomme ne fume plus ni tabac ni kif, mais il n’est pas si étonné quand on lui dit que bientôt il y aura un médicament à base de cannabis qui sera vendu en pharmacie. Il confirme : «Tirer sur son sebsi, ça calmait en effet les nerfs et procurait, à la fin de la journée, une sensation de quiétude et d’endormissement, pas plus». Voilà la première indication dont parlent les chercheurs en pharmacie et les neurologues, l’effet myorelaxant du cannabis en tant que médicament est avéré, et des médecins eu Europe et aux Etats-Unis n’hésitent plus à le prescrire sur ordonnance. C’est le cas entre autres d’André Furst, neurologue suisse, qui reconnaît : «Avec le cannabis, le chanvre, beaucoup de mes malades, en se faisant soit une tisane, soit en fumant un joint, éliminaient leur raideur musculaire, avaient moins de douleur».

Désormais, ce n’est plus sous forme d’herbe ou de potion à manger, à inhaler ou à fumer que le cannabis est administré, mais bien sous la forme d’un médicament, le «Sativex», prescrit en cas de contractions musculaires violentes dues à la sclérose en plaque. Il s’agit, en termes savants, d’une association de deux molécules, le tétrahydrocannabinol (THC, responsable de l’effet euphorisant) et le cannabidiol. Il est déjà mis en vente dans plusieurs pays européens dont les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, la République tchèque, l’Espagne, l’Allemagne…, de même que dans certains Etats américains. La France est le dernier pays européen à l’avoir autorisé. C’est le 9 janvier dernier que les autorités sanitaires françaises, un pays où le simple mot dépénalisation du cannabis fait encore frémir, ont autorisé sa mise sur le marché. «Un tabou est brisé. L’utilisation sera cependant extrêmement restreinte», note le quotidien Le Monde le même jour de cette autorisation. Toutefois, citant des sources du ministère de la santé français, «il ne s’agit pas de légalisation du cannabis thérapeutique», mais juste d’une «autorisation accordée à un médicament». N’empêche, le nouveau médicament offre un espoir aux patients français aussi, et apportera, selon  Patrick Vermersch, neurologue au CHRU de Lille (cité par Le Monde), qui a suivi une vingtaine de patients dans le cadre des essais sur le Sativex, «une solution à ceux qui ne répondaient pas aux traitements existants et dont les symptômes altèrent la vie de manière importante».

La vente de cannabis en tant que drogue sera toujours sanctionné

L’indication de ce médicament à base de cannabis n’est pas, au fait, que pour soulager les malades de la sclérose en plaques, mais pour soulager aussi les malades d’autres maux : ça donne de l’appétit, réduit les nausées et les spasmes, et calme certains maux comme la douleur des nerfs appelée neuropathie, et les douleurs du cancer avancé, son bienfait s’étend même au sida. Déjà en 1985, le bienfait du cannabis sur les personnes atteintes de ce dernier mal a été démontré, et le Nouvel Observateur (du 9 janvier 2014) d’apporter le témoignage de Bertrand Rambaud, président de l’UFCM-I Care (Union francophone pour l’utilisation des Cannabinoïdes en médecine), lui-même séropositif depuis trente ans. Pendant quinze ans il a consommé de 1 à 3 grammes de cannabis chaque jour pour atténuer ses crampes, se redonner de l’appétit. «Je n’arrivais plus à m’alimenter. J’avais perdu 20 kilos. Il fallait essayer quelque chose ou je ne serais plus là aujourd’hui», avait-il avoué à l’hebdomadaire français.

L’exploitation du cannabis ne serait pas que pour produire des médicaments, insistent au Maroc les défenseurs de la légalisation de cette plante, mais aussi pour produire des vêtements, du papier ou des produits cosmétiques. Mais pour exploiter à bon escient cette manne et en tirer le meilleur profit, il faudra d’abord se pencher sur le coût que cela demandera, et réfléchir sur la meilleure manière d’organiser la filière, depuis la culture dans les champs jusqu’au consommateur final. Le Parti de l’Istiqlal, dans sa proposition de loi du 23 décembre 2013, trace déjà quelques pistes dans ce sens, elles-mêmes puisées dans le fameux document produit en 2012 par le Collectif marocain pour l’usage médical et industriel du kif (CMUMIK) présidé par Chakib Al-Khayari intitulé «Appel pour l’instauration d’une politique juste et efficiente concernant la culture du kif et son usage». D’ailleurs, une copie de ce document a été envoyée à nombre de partis politiques dont le PAM.

En gros, la proposition de loi du Parti de l’Istiqlal s’inspire donc de ce document : elle se veut une loi qui sanctionne toujours le trafic de cannabis en tant que drogue, mais, en même temps, elle pose le cadre législatif pour l’exploitation du kif à des fins médicales et industrielles. Elle fixe l’espace géographique où sera cultivée la plante ; elle détermine également la période de cette culture et des moissons, tout en prévoyant une agence étatique dédiée à l’exploitation de la plante, ainsi que sa commercialisation et son usage final (voir encadré).