Mal-être ou souffrances psychologiques, les Marocains consultent de plus en plus…

Certains, pourtant discrets sur leur vie privée, n’hésitent pas à recourir à un suivi psychologique. Il y a même une sorte d’engouement vu l’émergence d’une offre diversifiée de professionnels, psychologues, psychiatres et psychanalystes. Outre ces spécialités, certains patients n’hésitent pas à se diriger vers le coaching ou la roqia char3iya.

Se prendre en main pour faire face aux problèmes professionnels et familiaux. C’est un besoin qui semble de plus en plus ressenti par les Marocains, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes. Et les thérapeutes, psychologues, psychanalystes et coachs confirment à l’unanimité l’existence d’une demande constamment en augmentation. «Parler de soi, se donner à connaître est un besoin. Se sentir entendu, compris, est essentiel. S’isoler ou se limiter à des relations superficielles n’est pas nourrissant affectivement, on se débrouille comme on peut, avec ses pensées profondes et ses émotions. C’est ce repli qui pousse certaines personnes à consulter, parce qu’elles tournent en rond, avec des questions sans fin, souvent accompagnées de souffrances. De plus, là, face à un professionnel, elles sont assurées de ne pas être jugées», explique Abdelilah Jarmouni Idrissi, psychologue et psychothérapeute. De cette demande est née une offre qui ne cesse de s’amplifier afin d’apporter une réponse à ce besoin de «vider son sac», d’être écouté, de demander de l’aide et d’être accompagné psychologiquement, dans la confidentialité et la neutralité pour trouver le sens et le goût de la vie. Pour certains psychologues, il y a eu une évolution des mentalités. En effet, l’évolution est notoire, selon M.Jarmouni qui note que «culturellement, au sein de la famille où l’on grandit, parler de soi, faire part de ses émotions est presque tabou: la communication entre le père et la mère est généralement limitée aux aspects fonctionnels comme la gestion de la maison et des enfants. Il y a également la posture un peu sacralisée des parents, qui, lorsqu’ils sont trop autoritaires, ne se prêtent pas trop aux confidences ou aux états d’âme, surtout passée la petite enfance. On grandit donc dans un silence mêlé à la pudeur, et on ne parle pas trop de soi, à l’extérieur non plus, surtout quand on a trop souvent reçu des consignes de discrétion de la part des parents». Aujourd’hui, les professionnels confirment que ce n’est plus un tabou. Preuve en est la hausse du nombre de consultations dans les cabinets et la multiplication des ouvertures de cabinets. Le nombre des consultations est passé, selon les professionnels, de 3 par jour à l’ouverture des cabinets à 10 par jour actuellement. Les ouvertures de cabinets se sont multipliées en particulier dans les grandes villes. Ainsi, l’offre de prise en charge est variée : psychologues, psychanalystes, coachs et spécialistes de la roqia char3iya. Autant de types de prises en charge offertes pour les personnes ayant pris conscience d’une souffrance intrapsychique et qui éprouvent le besoin d’aller s’exprimer et d’être écoutées par un professionnel. Mais s’agit-il toujours d’une réponse adaptée à ce besoin ? L’offre de prise en charge est donc diversifiée et pose la problématique de l’existence de limites claires entre les divers écoutants. Ce qui impose, selon M. Jarmouni, une clarification des «trois approches   qui sont différentes. En psychanalyse, le praticien n’intervient que très peu à travers l’interprétation de ce que l’analysant exprime via «l’association libre» qui consiste à exprimer ce qui lui vient à l’esprit, sans filtre, ce qui donne accès à l’inconscient. C’est généralement un travail au long cours».

Tarifs non réglementés et couverture médicale limitée…

Le psychologue, quant à lui, poursuit le professeur Jarmouni, «interagit plus à travers des questions destinées à permettre l’approfondissement de ce qui se dit et l’émergence des émotions et des mécanismes récurrents. A la base de ces deux premières disciplines, il y a la supposition que nos problématiques actuelles peuvent être sous tendues par des traumatismes anciens, d’où l’intérêt pour l’enfance des patients, tout en faisant le lien avec les difficultés présentes». Enfin, le coaching, précise M.Jarmouni, «a une approche très pragmatique, basée sur la détermination d’un objectif et la recherche des moyens d’y arriver, à travers des actions définies entre le coach et le coaché. Le coaching est plus orienté solutions que source de problèmes, ce qui en fait une discipline qui, en principe, ne devrait pas traiter des problèmes ayant un caractère psychologique profond». Selon les spécialistes, les patients se dirigent vers les uns ou les autres souvent sans une connaissance précise de ces disciplines et sur recommandation d’un proche ou d’une connaissance.

Mal-être, somatisations, problèmes sexuels, addictions, problèmes conjugaux, énurésie, angoisses d’abandon et de mort, conséquences de l’adoption, manque de confiance en soi et troubles obsessionnels de comportement (TOC), situation de stress extrême, de découragement et de conflit qui aboutit à de réels traumatismes. Autant de raisons pour lesquelles les Marocains se font suivre. Si, auparavant, la famille et les amis étaient le premier recours en cas de malaise ou de problèmes de couple, aujourd’hui (phénomène de mode peut-être) on se fait suivre. Et il y a également les personnes qui éprouvent le besoin d’aller chez un psychologue juste pour parler de leurs soucis quotidiens. Selon les professionnels, il n’y a pas un profil déterminé des personnes qui suivent une thérapie. Jeunes et moins jeunes, des cadres, des avocats, des chauffeurs, des commerçants et des femmes au foyer. Cependant, il est à préciser que les femmes consultent beaucoup plus que les hommes.

Les profils des consultants ainsi que les raisons du suivi sont donc assez variés mais le protocole de suivi est le même : le spécialiste écoute le patient, l’aide à apaiser le désordre psychologique qui est en lui et surtout à trouver en lui-même les armes pour combattre son mal-être. Et cela se fait au cours de séances de thérapie dont la durée varie en fonction de la nature du problème à traiter. Il y a plusieurs types de thérapie et celle-ci peut être brève, cognitive ou autre. Quant à la durée de la thérapie, on peut dire qu’elle varie en fonction du problème. Elle peut donc s’étaler entre quelques mois et quelques années. Notamment entre 3 et 5 ans. Le suivi se fait en général dans des séances hebdomadaires ou bien tous les quinze jours en fonction des problématiques à traiter. Cependant, selon les spécialistes, la norme est de 45 minutes.
Elles sont facturées en moyenne entre 300 à 500 dirhams, mais en raison de la non-réglementation des tarifs, le coût d’une séance atteint parfois 900 ou 1 000 dirhams. Une dépense qui est souvent non remboursable car non prévue dans les contrats d’assurances ou parce que, craignant le regard d’autrui, les patients préfèrent garder secret leur suivi psychologique qui ne nécessite pas, sauf dans certains cas précis, de médicaments. Ce suivi doit aboutir au bien-être moral et un apaisement de la souffrance et des relations familiales ou conjugales.

 

«Nous assistons à une forte demande concernant la consultation pour des raisons de mal-être ou de souffrances psychologiques»

Ahmed AL Motamassik,

Professeur consultant et sociologue

 

  • Les Marocains sont en général discrets quant à leur vie privée. Cependant, aujourd’hui, on constate un besoin de parler. Comment expliquer ce changement ?

Vous avez raison de souligner l’injonction de la discrétion sur l’intime, trait dominant de la culture marocaine et sa propension à taire tout ce qui est considéré comme relevant de la sphère privée. Paradoxalement, nous assistons actuellement à une forte demande concernant la consultation pour des raisons de mal-être ou de souffrances psychologiques.

 

  • Quelles sont les raisons de cette situation ?

De prime abord, ce fait dénote l’émergence de nouveaux besoins dans la société marocaine, notamment chez la classe moyenne. Ces besoins ont pour leitmotiv le bien- être de l’individu, son bonheur et sa santé. L’ensemble reflète une tendance sociale actuelle qui privilégie les préoccupations individuelles au détriment des considérations collectives.

Un second aspect concerne le mal-être comme sentiment ressenti par la plupart des Marocains. Il est exprimé dans les réseaux sociaux, dans les enquêtes sur le climat social. Nous constatons une évolution des styles de vie dans notre société et une chute des «transcendantaux». En fait, l’individu cherche à trouver un sens à son existence. Ce sens résidait dans la religion, les grandes idéologies, les partis politiques, l’appartenance à une grande famille… Or, nous constatons la chute de ces grandes autorités : le religieux a été dévoyé par son utilisation dans les enjeux politiques ; nous assistons aussi à la chute des grandes idéologies et à la défiance vis-à-vis des partis politiques. De surcroit, la grande famille semble ne plus avoir de raison d’être, étant donné l’évolution économique et sociale et la prévalence de la famille nucléaire. Du coup, l’individu se retrouve seul face à lui-même avec des injonctions type «sois toi-même, sois heureux, si tu veux, tu peux…». Ces expressions, à tout-va, ne font qu’augmenter le désarroi de la personne et son incertitude, d’où ce besoin impérieux de consulter en vue de trouver un possible sens à son existence.

 

  • De cette demande est née une offre diversifiée d’écoutants. Quels sont leurs profils ?

Il faut dire que la demande a créé l’offre. Celle-ci se décline en professions éprouvées et en pseudo professions créées pour la circonstance.

La première catégorie englobe 3 métiers : le psychiatre, le psychothérapeute ou psychologue et le psychanalyste. Le psychiatre est quelqu’un qui a fait des études en médecine avec une spécialité en psychiatrie. On consulte un psychiatre parce qu’il y a quelque chose qui fait urgence dans notre vie: un deuil insupportable, par exemple, qui tétanise le comportement. Le rôle du psychiatre est de faire passer le cap en apaisant la personne et en lui préconisant des médicaments et du repos. La thérapie, généralement courte, peut durer deux mois. Le psychologue est quelqu’un qui a étudié la psychologie à l’université avec un cursus de cinq années couronné par l’obtention d’un Master de psychologie clinique. On recourt au psychologue parce qu’il y a des empêchements à notre vie avec lesquels on peut faire avec : la peur de prendre l’ascenseur à tire d’exemple, car je peux, à la limite, utiliser les escaliers. Mais cette situation peut entraver mon efficacité professionnelle. L’intervention du psychologue va m’aider à prendre l’ascenseur. La thérapie peut durer 6 mois et plus.

Le psychanalyste est quelqu’un qui a suivi une analyse sous la supervision d’un ancien. La pratique analytique s’inscrit dans la discipline forgée par S.Freud et ses épigones. Elle est constituée de médecins, de psychiatres  et de philosophes convertis à la psychanalyse. Nous recourons au psychanalyste, parce qu’il y a des choses qui font souffrance dans notre vie. La cure fait appel à la technique de l’association des idées et la posture allongée. In fine, le but du psychanalyste est la recherche des causes d’un désordre psychologique. La durée de la thérapie peut s’étaler sur 4 années et plus.

 

  • Mais, d’autres types d’écoutants sont apparus…

D’autres pratiques sont en effet apparues qui ont surfé sur la demande : la roqia char3iya et le coaching. La roqia char3iya utilise la psalmodie de textes religieux prétextant : «Attirer le bonheur et chasser le malheur».

Cette pratique est l’apanage d’hommes religieux qui se sont spécialisés dans l’économie de la sainteté qui est devenue un marché juteux et rentable. Par contre, le coaching prétend apporter le «bonheur et la sérénité» par un «accompagnement adéquat». On les affuble de «Bricoleur du moi ou de marchand du bonheur». La formation des coachs est rapide, non reconnue académiquement. Le contenu de la formation est lui-même un patchwork glané dans la psychologie positive, l’analyse transactionnelle, la psychanalyse, la philosophie. Ceci dit, il y a de bons coachs dans le domaine du sport et du management : cela consiste à prendre ceux qui ont réussi dans les disciplines sportives ou dans le management en vue de superviser des équipes ou des projets porteurs. Quant à la pertinence de l’offre, j’estime que le psychologue, le psychiatre et le psychanalyste sont les mieux outillés pour répondre d’une manière efficace aux besoins de cette population en détresse.

 

  • Quel est le profil des Marocains qui ont recours à ces professionnels ?

En général, toutes les personnes qui ont vécu un échec cuisant ou un traumatisme handicapant. Aussi, des personnes qui entament une carrière déterminante dans leur vie, des cadres en rupture avec leurs entreprises, des personnes qui ont peur de l’avenir ou qui vivent une forte incertitude.

  • Quelles sont les problématiques discutées ?

Les problématiques les plus récurrentes sont l’échec scolaire des enfants, la perte d’un être cher, une retraite mal assumée, les conflits du couple, les effets psychologiques d’un divorce brutal, l’addiction, la perte de son job. L’utilisation de l’écoute active et un suivi de proximité permettent aux patients de négocier les passages difficiles dans leur vie et la prise de risque en vue de rebondir et de se prendre en charge d’une manière concluante.

 

  • Quels sont les ressorts de cet engouement devenu nettement palpable ?

Un premier aspect réside dans l’évolution des disciplines thérapeutiques qui estiment que le travail clinique est insuffisant, car l’individu est le produit d’une histoire familiale. De ce fait, l’efficacité de l’intervention du psychologue passe par l’importance accordée à l’interaction des membres de la famille. En somme, c’est ce qu’on désigne par une thérapie systémique qui a pour objectif l’entraînement du couple à la communication et aux échanges positifs. Un deuxième aspect réside dans l’évolution de la femme marocaine et son émancipation grâce au travail des associations féminines et à l’autonomisation par l’accès à l’éducation et au monde du travail.

 

  • Peut-on conclure à une évolution de la société marocaine ou est-ce simplement un effet de mode ?

Les deux aspects se conjuguent. Il est indéniable que la société marocaine évolue. Il faut dire aussi que notre société baigne dans la mondialité et s’imprègne des cultures internationales en adoptant et en imitant les techniques vues ailleurs. En somme, l’imitation et la recherche de nouveaux moyens se croisent pour offrir une stratégie efficace de prise en charge des personnes fragiles ou en quête de réhabilitation psychologique.