Lorsque l’enfant est pris en otage par des parents divorcés

Le Maroc compte quelque 40 000 divorces par an, et ce sont les enfants qui
en font souvent les frais.
Anxiété, sentiment d’abandon, tristesse, colère,
culpabilité, repli
sur soi, manque de sécurité… Mais tous les enfants de parents
divorcés ne sont pas aussi traumatisés.
De plus en plus de parents consultent le pédopsychiatre pour éviter
le traumatisme de la séparation sur les enfants.

«Si l’on ne réussit pas notre mariage, au moins réussissons notre divorce». Combien de fois entend-on ces bonnes intentions exprimées par des couples qui ont mis fin à leur union. Mais, entre les intentions et la réalité, le hiatus est grand. Souvent les enfants de couples divorcés subissent les effets de rancunes accumulées dans le couple et deviennent les otages d’une séparation qui leur est imposée dans la douleur.
Nous sommes en 1990. Ce couple a vécu d’abord le grand amour. L’homme est directeur d’une petite entreprise de distribution de matériel de bureau, la femme est professeur de français dans un lycée de Casablanca. La cassure se produit quatre ans après le mariage. La femme tombe enceinte, ce qui est un événement heureux dans la vie d’un couple, mais elle n’avait pas demandé l’avis de son époux. Les choses se sont alors précipitées : alors que le bébé n’est pas encore né, la procédure de divorce est déjà entamée. Le mari ne veut pas de cet enfant, elle, y tient absolument, et accouche au terme de sa grossesse. C’est une petite fille, on la prénomme Rim. Le divorce est consommé, et, de plein droit, la garde de l’enfant échoit à la mère, du moins jusqu’à l’âge de 15 ans, comme le stipule le nouveau Code de la famille (après quoi l’enfant est libre de choisir entre sa mère et son père).

Plus l’enfant est jeune au moment du divorce, plus il est affecté
Cas banal dans une société où les divorces deviennent légion ? A première vue, oui. D’autant que les deux conjoints reconstruiront leur vie après le divorce, chacun de son côté. Remariés, ils ont tous deux des enfants avec leur nouveau conjoint. Mais l’histoire n’est pas si banale que cela, car un enfant se trouve pris dans les turbulences de cette malheureuse expérience. Le bras de fer entre les parents divorcés ne débutera qu’après la séparation. Les rancunes et les ressentiments feront surface après le divorce, lorsque chacun aura refait sa vie. Et c’est Rim qui en est l’otage. La mère, n’ayant jamais accepté que son ex-époux la «lâche» de cette manière, en pleine grossesse, lui tiendra la dragée haute, utilisant leur fille comme instrument de vengeance, en lui refusant, malgré la loi, le droit de visite. Ce qui est très dur pour le père, mais représente aussi la pire punition infligée à un enfant en bas âge.

Rim, 16 ans aujourd’hui, a ressenti l’absence du père comme une injustice irréparable. C’est moins le divorce qui l’a affectée que cette privation de l’affection d’un père. Quoique au niveau de sa scolarité, l’enfant ait toujours été une très bonne élève, comptant même parmi les meilleurs de sa classe, elle n’en est pas pour autant sortie indemne. L’enfant n’est pas agressive, mais elle est très compliquée. Elle ne fait porter la responsabilité de cette séparation à aucun de ses parents, mais elle a développé un sentiment de culpabilité et un repli sur soi, affirme sa mère, si bien qu’elle a dû lui faire consulter un psychologue. Celui-ci «a imputé son comportement au fait qu’elle ait été privée des visites et de l’affection de son père, sans parler du fait que sa conception a été à l’origine du divorce de ses parents».

Quelle est la prévalence du divorce au Maroc ? Partout dans le monde, le nombre de divorces connaît une augmentation exponentielle, et ce sont souvent les enfants qui en font les frais. Au Maroc, les statistiques du ministère de la justice parlent de plus de 40 000 cas de divorces chaque année (45 000 enregistrés en 2003, et quelque 43 000 en 2006 – sur 273 000 mariages). 115 000 cas par an en France, 163 444 en Espagne…). Sans parler des divorces en instance dont les dossiers traînent dans les tribunaux de famille, et qui se comptent par milliers, en raison des dispositions du nouveau code de la famille qui soumettent le divorce à la décision du juge, lequel lance d’abord une longue procédure de réconciliation avant de déclarer officiellement le divorce.

Quelles sont les causes les plus fréquentes de divorce ? Une enquête diligentée par le ministère de la justice en 2000, toujours d’actualité, relève les causes mises en avant au niveau des tribunaux de famille. D’abord, concernant la durée du mariage avant le divorce, ladite enquête avait révélé que le tiers des séparations (33 %) avait lieu moins d’une année après le mariage. Ce qui confirme les témoignages, selon lesquels la période la plus difficile du mariage, ce sont les cinq premières années. Passé ce délai, l’union a de fortes chances de résister.

Quant aux raisons qui poussent un couple à mettre fin à son union, l’enquête en a recensé sept : le problème du logement, c’est-à-dire le manque de moyens pour disposer d’un chez-soi indépendant de la famille. Il y a le refus du mari de pourvoir à l’entretien de l’épouse et des enfants, l’intervention de la famille dans la vie du couple, les mauvais traitements, l’infidélité, la maladie, la stérilité et l’abus d’alcool.
Si les causes à l’origine du divorce sont diverses, les conséquences sur les enfants et sur le développement de leur personnalité le sont aussi. Les spécialistes énumèrent ainsi les effets psychologiques les plus notables : anxiété, sentiment d’abandon, tristesse, colère, culpabilité, repli sur soi, insécurité, et donc difficultés scolaires, addictions… Cela dit, tous les enfants de parents divorcés ne sombrent pas dans la délinquance et ne se retrouvent pas à la rue. Les effets négatifs, insistent les spécialistes, dépendent de la façon dont la séparation a été gérée, de l’âge de l’enfant et du comportement des parents vis-à-vis des enfants au moment de la séparation.

Le Dr Bouchaib Karoumi, pédopsychiatre à Casablanca, constate que de plus en plus de parents essayent d’anticiper en consultant un spécialiste avant de se séparer. Ils viennent dans son cabinet demander conseil sur la meilleure manière de procéder pour limiter les dégâts. «La tendance se développe», confirme-t-il. Il explique ensuite qu’il n’y a pas de recettes miracles valables pour tous les couples. L’impact du divorce sur l’enfant dépend d’abord de son âge : plus il est jeune, plus il est affecté psychologiquement. Pour une raison simple, explique B. Karoumi : «Durant la petite enfance, la relation de l’enfant avec ses parents est la plus intense, c’est la période où l’enfant a besoin de se sentir plus en sécurité, une simple dispute entre ses parents est ressentie douloureusement par lui, c’est la période où le contact corporel avec la maman est développé.»

La situation change avec la préadolescence et l’adolescence, période durant laquelle l’enfant développe une relation conflictuelle avec les adultes, les premiers auxquels il peut se confronter car les plus proches étant ses parents. «L’absence de l’un d’entre eux va empêcher cette confrontation de se dérouler de manière saine, il va donc chercher d’autres objets d’identification et de confrontation. C’est un âge où les enfants sont encore vulnérables et toute séparation d’avec les parents est une cassure», explique le Dr Karoumi.

Le point le plus important sur lequel insistent pédopsychiatres et sociologues, est le climat dans lequel la séparation s’est déroulée. Les scènes houleuses retentissent souvent négativement sur les enfants, une séparation dans un climat de violence physique et verbale l’est encore plus. Attention !, mettent en garde tous les spécialistes : il est dangereux d’impliquer l’enfant dans les affrontements entre parents, de l’utiliser pour régler ses comptes avec l’autre, comme moyen de pression pour obtenir des avantages, ou tout simplement pour punir l’autre. Les enfants, continue le pédopsychiatre, «supportent mal que l’un des parents parle négativement de l’autre, qu’il le “descende” en sa présence. La séparation est certes dure pour les enfants, mais elle est mieux supportée si elle se passe d’une manière plutôt sereine. Il arrive à des enfants de préférer la séparation à une vie commune dans un conflit permanent.»

Autre mise en garde qui complète la première : c’est une grave erreur de vouloir maintenir à tout prix une union source permanente de conflits, sous prétexte qu’on ne veut pas «traumatiser ses enfants».