« L’histoire du féminisme moderne au Maroc est encore méconnue »

Les efforts déployés par les militantes marocaines pour le progrès des femmes au sein de leur société ont contribué à  donner une visibilité internationale aux droits des femmes, d’une part, et aboutissent à  changer progressivement les perspectives masculines des élites de l’Etat, d’autre part.

Un joli parcours, à 17 ans, d’Agadir au Canada, pour devenir chercheuse, c’est toute une histoire…

Quand j’ai obtenu mon diplôme de maîtrise, je me suis posé des questions sur le monde et sur mon «moi authentique», parce que je ne me sentais pas capable de suivre les voies sociales qui invitent tout un chacun à se conformer bon gré mal gré à des jeux de rôles sociaux. Je remercie la vie, j’ai trouvé réponses à mes questions : j’ai étudié, j’ai découvert de nombreux pays et cultures, et j’ai trouvé la voie qui me permet d’exprimer mes valeurs et principes au quotidien aussi bien sur le plan personnel que sur le plan professionnel. Je suis née et j’ai grandi à Agadir. Si ça fait trente-trois ans que j’ai quitté le Maroc, j’ai transporté le «Maroc» en moi ; ce qui explique que l’espace géographique de ma spécialisation soit le Maroc, avec un intérêt particulier pour la situation des femmes.

Vous dites que l’émergence actuelle de la femme dans la sphère publique n’est pas dictée par l’étranger, mais n’est-il pas vrai que les institutions financières internationales y sont pour quelque chose… ?

Mes recherches ont abouti à la constatation qu’au Maroc, comme ailleurs, nombreuses sont les femmes qui ont contesté au fil des siècles, et chacune à sa façon, l’ordre social patriarcal qui les relègue à un statut d’être humain inférieur. De façon similaire, ces recherches ont noté que, contrairement aux croyances populaires, la présence des femmes dans la sphère publique marocaine actuelle n’est pas le résultat des politiques dictées par les institutions financières internationales et les conventions et traités internationaux relatifs à la protection des droits des femmes. En fait, on est en présence de la dynamique inverse: ce sont les efforts déployés par les militantes marocaines pour le progrès des femmes au sein de leur société qui ont contribué à donner une visibilité internationale aux droits des femmes, d’une part, et qui aboutissent à changer progressivement les perspectives masculines des élites de l’Etat, d’autre part. Réduire la présence des Marocaines dans la sphère publique à la bonne volonté de quelques acteurs internationaux participerait de la même logique de dévalorisation de la contribution des femmes à la marche de l’Histoire.  
Pour ne parler que d’un passé proche, les femmes ont participé dans les luttes anticoloniales, et certaines d’entre elles ont lutté pour l’avènement d’un Maroc indépendant qui réformerait le statut inférieur des femmes, comme en témoignent par exemple les entretiens recueillis par l’ethnographe Alison Baker auprès des femmes «mouqawimates» (dans Voices of Resistance, Oral Histories of Moroccan Women-1998).  La survalorisation des acteurs internationaux indique malheureusement que l’histoire du féminisme moderne au Maroc est encore méconnue. La sociologue et spécialiste du féminisme au Maroc Zakia Zalime a consacré tout un livre (Between feminism and Islam : human rights and Sharia law in Morocco) à l’étude des différentes étapes du féminisme moderne au Maroc, ainsi qu’aux différents acteurs politiques impliqués dans cette évolution. Il en ressort que les changements sociaux, ici, en l’occurrence ceux insufflés par le mouvement des femmes, s’amorcent bel et bien par «en bas» et non par «en haut»… Il faut garder à l’esprit que jusqu’à présent aucune femme n’a été Secrétaire générale des Nations Unies, tout comme aucune femme n’a présidé la Banque mondiale et ce n’est qu’après la démission de Dominique Strauss-Kahn qu’une femme préside le FMI pour la première fois. C’est pour dire que les structures du pouvoir dans les organisations internationales et dans les institutions financières internationales sont masculines. Mais c’est grâce aux efforts du mouvement des femmes à l’échelle internationale que le principe de l’égalité des droits entre les sexes fait petit à petit son chemin dans le droit international.

31 femmes, mais certaines sont oubliées : Aïcha Ech-chenna, pour ne citer qu’elle, n’avait-elle pas sa place dans ce livre ?

Dans mon livre, j’ai retenu seulement 31 femmes qui ont été présentes sur la scène politique de leur temps. C’est effectivement trop peu. Un livre d’au moins deux volumes pourrait facilement être consacré aux femmes présentes sur la scène politique actuelle, et ce, autour d’axes divers, tels que féminisme, socialisme et néolibéralisme, féminisme et makhzénisation de la question des femmes, ou encore féminisme, démocratie  et droits humains. De façon similaire, un livre de plusieurs volumes pourrait aisément être consacré aux femmes qui ont participé aux luttes anticoloniales ; à cet égard, les sources espagnoles offrent des informations quasiment inédites pour des régions oubliées par l’histoire officielle, tel le Rif.
Mais un projet de livre, c’est avant tout une méthodologie, et donc il m’a fallu circonscrire mon sujet. Aussi j’ai privilégié les femmes des siècles passés, en espérant contribuer au développement de l’histoire des femmes au Maroc. De surcroît, je n’ai retenu que celles dont les activités ont été suffisamment documentées pour me permettre d’écrire un portrait avoisinant mille mots, dans le but d’éviter une énumération de noms sans véritable contenu. J’en profite pour mentionner au passage que cette limite méthodologique m’a incitée à créer un blog, www.etudesmarocaines.com, où je cite de nombreuses femmes passées qui ont été mentionnées de façon laconique par les chroniqueurs de l’époque. Par exemple, Zhor al-Ouatassiya a été hakimat Fès en 1470 et 1471 ;  pourtant, on ne sait rien d’elle.  

Vous dites que la parité et l’égalité homme-femme n’est pas pour demain, ne serait-ce pas à cause des mentalités marocaines conservatrices ?

Au Maroc et ailleurs, le statut inférieur des femmes est un problème double. D’un côté, il s’agit d’un problème démocratique, dans le sens où la citoyenneté des femmes, à l’instar de celle des hommes, doit être instituée légalement en termes de droits et d’obligations. Mais il ne faut pas oublier que dans l’histoire du monde occidental, le droit de vote et le droit de se présenter aux élections se limitait aux hommes.
Il faut rappeler que les «cités», avec leur ordre politique, ont été construites à la fois sans les femmes et contre les femmes, ce qui explique que ces dernières n’ont gagné le droit de vote qu’au début ou à la première moitié du XXe siècle. Donc, d’un autre côté, le statut inférieur des femmes relève des constructions sociales des genres qui subordonnent les femmes aux hommes. Les femmes européennes par exemple ont réussi à gagner leurs droits dans les années cinquante, alors que les efforts déployés par les militantes au Maroc aboutissent à changer les mentalités conservatrices au compte-gouttes. Le blocage n’est pas d’ordre culturel ou religieux, puisque comme le montrent nombre de chercheurs, la quasi-totalité des religions et des civilisations humaines a été défavorable aux femmes. Le blocage est donc d’ordre politique.