Leurs enfants sont adolescents, ils racontent

Arrivés à  l’à¢ge de 15-16 ans, ils s’enferment dans leur chambre, ne veulent plus communiquer, disent non à  l’autorité des parents, veulent sortir le soir…
Face à  la crise d’adolescence de leurs enfants, les parents sont désemparés.
Elle n’est pas synonyme de pathologie. Bien gérée par les parents, la crise est même salutaire.

«Je ne reconnais plus mon enfant, du jour au lendemain il a complètement changé de caractère». Une complainte qu’on entend  souvent des parents désemparés du comportement de leurs enfants adolescents : manque de respect pour eux, désinvolture, difficultés de communication…C’est un moment «crucial», disent les psychologues, dans le développement du futur adulte, où les parents sont eux-mêmes angoissés, et ne savent plus quelle attitude adopter : serrer la vis et sévir, lâcher du lest, laisser faire ?
L’un d’eux, Aziz B., avocat de son état, argue que son fils de 15 ans passe le plus clair de son temps à jouer avec ses copains, n’accepte plus de partir en vacances en famille, veut sortir le soir malgré l’avis contraire des parents. Il lui arrive aussi de se murer dans le silence, et de s’enfermer plusieurs heures dans sa chambre refusant d’adresser la parole à quiconque. «Vous vous rendez compte qu’un jour il a voulu percer ses oreilles ? Pour moi il n’en était pas question. Il s’est alors mis dans tous ses états, m’accusant de violer même son droit de disposer de son corps comme il l’entend, au moment où je ne cesse de lui parler  des droits de l’homme et de l’enfant».
Comme ce témoignage, celui de Hatim D., directeur d’une entreprise, parlant de ses deux adolescents, est révélateur de ce qu’on appelle communément une crise d’adolescence.  L’année dernière, sa fille, 17 ans, devait passer son bac. Et à l’approche de l’examen, elle devenait de plus en plus nerveuse. Un jour, une petite remarque du père l’a fait sortir de ses gonds, elle lui lança tout de go, raconte-t-il : «Va te faire f…!» «Je n’ai jamais essuyé une insulte aussi humiliante de ma vie. Venant de ma fille, elle m’a rendu malade», confesse ce père. Attentionné, connaissant bien sa fille et sachant que c’est son examen qui l’a rendue aussi agressive, il ne réagit pas sur le coup. «Deux jours plus tard, se rappelle-t-il, je l’ai invitée à boire un café en dehors de la maison, histoire de calmer les esprits, je savais la tempête passagère. Ça lui a fait de l’effet».

Au Maroc, comme ailleurs, les parents pâtissent de l’éducation de leurs enfants
Latifa B., elle, mère d’une fille de 14 ans et demi, est de plus en plus angoissée par le comportement de sa fille et a du mal à communiquer avec elle. «Elle n’est pas régulière dans son travail à l’école et cela m’exaspère. J’ai beau essayer de le lui faire comprendre, elle n’en fait qu’à sa tête. Bref, le suivi scolaire avec elle devient de plus en plus difficile. Le pire est qu’elle s’enferme dans sa chambre pendant des heures, à surfer sur internet, regarder la télé ou parler au téléphone». Pendant Ramadan, il lui est arrivé, après la rupture du jeûne, de se barricader dans sa chambre pendant toute la soirée. L’autre problème, enchaîne t-elle, est relatif aux sorties après 18 heures. «Sortir après 18 heures, à 14 ans, à mon époque, ça ne se concevait même pas. Bien sûr, c’est moi-même qui l’emmène voir ses copains quand ça lui arrive de sortir, et qui la récupère après, mais quand même… Quand je lui explique que les sorties à son âge, après 18 heures, sont dangereuses, et que cela pourrait lui créer des problèmes, elle se plaint de notre manque de confiance en elle. Lui donner plus d’autonomie comme elle le désire, oui, je veux bien, mais jusqu’où peut aller cette autonomie ?» Sa fille, que nous avons interrogée, joue une autre partition. D’une voix calme et posée, elle exprime l’envie d’autonomie qui l’anime, et l’envie d’être comprise elle aussi par sa mère.
«Le plus grand reproche que je fais à maman est qu’elle ne veut pas me comprendre, elle me réprime chaque fois que je lui demande quelque chose, pourtant je le lui communique de la manière la plus civilisée qui soit. Sortir avec mes copines la tracasse, et cela prouve qu’elle n’a pas confiance en moi». Elle te réprime parce qu’elle ne te laisse pas sortir le soir ? «Non, répond-elle, je suis encore jeune pour ça, mais j’en ai marre qu’elle me dise chaque fois non. Elle me gronde à chaque fois que je ne fais pas ce qu’elle me demande». Et avec papa, comment ça se passe ? «On communique moins. D’abord, il est souvent en déplacement, et quand il est à la maison, il me dit : va voir avec ta maman. Il le fait sûrement pour éluder toute responsabilité. Toutes mes copines me le disent, c’est la même rengaine avec leurs parents».  
Sortir le soir est la hantise des parents, car on sait que la nuit, en dehors de la maison, l’adolescent s’expose à tous les risques : mauvaise compagnie, tabac, drogue, alcool, prostitution. C’est ce que Bouchaib Karoumi, pédopsychiatre, appelle des «débordements au cas où on laisse l’entière liberté à l’adolescent de sortir le soir, dans la mesure où ce dernier ne sait pas encore gérer cette liberté car il n’en a pas encore les moyens». (Voir entretien). Ce n’est pas l’avis de Hakim, 17 ans, en 1ère année du bac, dans un lycée privé. «Dès que je dis à mes parents que je ne rentre pas entre midi et 14 heures pour ne pas se taper à chaque fois la route, ils paniquent. Ils me prennent toujours pour le bébé que j’étais autrefois. Or, dans quelques mois j’aurai mes 18 ans et je serai donc majeur et responsable de mes actes. Ils n’auront alors aucun droit de m’interdire quoi que ce soit», martèle-t-il.

Une école de parents est créée en 2008 à Casablanca
Désir d’affirmation, d’autonomie, de créer son propre réseau social, tel est le propre d’un adolescent, explique Kenza Kadiri, psychologue clinicienne. «Surtout il ne faut pas mettre tout sur le dos de la crise d’adolescence. Cette dernière n’est pas un dysfonctionnement, mais c’est un signe positif. L’adolescence est la période où l’individu veut se construire différemment». Ne plus se soumettre à l’autorité de ses parents, les défier, voire les insulter…peut-on pour autant considérer ces  actes comme légitimes ? Tant qu’ils n’expriment pas un mal de vivre maladif, les parents doivent être attentifs à quelques signaux qui l’expriment : baisse du niveau scolaire, isolement exagéré et inexistence d’amis, avertissent les spécialistes. Sinon, la crise d’adolescence, estime Selma Belghiti, psychologue clinicienne et propriétaire d’une école de parents à Casablanca, est «un moment de réaménagement indispensable au développement, il ne faut pas la confondre avec un état pathologique»(voir entretien). Consciente justement du désarroi et de la souffrance des parents pendant toutes les étapes de l’éducation de leurs enfants, cette ancienne étudiante à l’Université René Descartes à Paris V, a eu l’idée, une fois au Maroc, d’ouvrir un espace entièrement dédié aux parents portant le nom de «Repères».  L’idée n’est pas nouvelle. En ouvrant son école, la première du genre à Casablanca, cette psychologue n’a fait que s’inspirer des «Ecoles des parents» qui existent en France, des lieux de rencontre et d’écoute entre parents et professionnels.
Si perdus que cela les parents marocains face à l’éducation de leurs enfants ? «On est exactement dans le même schéma qu’ailleurs, même désarroi, mêmes problèmes, qu’on soit dans le versant libéral de l’éducation, ou qu’on soit dans le traditionnel. Cela, parce que le monde extérieur vient imposer des modèles et des repères nouveaux, même dans les familles les plus traditionnelles, et les parents ne savent plus quelle attitude adopter face à ces changements. En un mot, au Maroc aussi, on se préoccupe beaucoup pour l’adolescent». Vendredi 9 octobre justement, la séance d’écoute à «Repères» était consacrée au thème «Parent d’adolescent : je ne reconnais pas mon enfant». Une dizaine de parents, notamment des mères (elles s’angoissent sûrement plus que les pères), sont venus exposer les difficultés d’éducation qu’ils éprouvent vis-à-vis de leurs adolescents, et Selma Belghiti et Kenza Kadiri, les deux psychologues du centre, essayent de les rasséréner, leur donner quelques pistes pour s’en sortir. Au fil des questions, l’angoisse et le désarroi des parents étaient patents : que faut-il interdire ? Jusqu’où peut aller la liberté ? Faut-il devenir l’ami(e) de l’adolescent(e) pour mieux l’accompagner ? Faut-il réprimer ? Une chose est sûre, répondent les deux psychologues : «En dépit de ce rejet et de touts les avatars de l’ ado, il a encore besoin de ses parents et de leur appui. Devenir son ami n’est pas une solution ; des copains, il en a, ce dont il a toujours besoin c’est une figure parentale pour le rassurer. S’approcher de lui, oui, mais pas trop». Les adultes, cuirassés dans leurs certitudes, ne seraient-ils pas plus angoissés que leurs adolescents ?