L’espace Zettat, le tremplin des jeunes de Hay Mohammadi vers l’emploi

Mis en place par l’association «Initiative urbaine», l’espace Zettat forme et participe à  l’insertion professionnelle de dizaines de jeunes. La faiblesse des fonds de l’Etat et l’indifférence des entreprises privées sont les principales entraves à  ce programme.
L’association a formé ses propres accompagnateurs à  l’emploi et a permis 36 insertions réussies depuis janvier 2013.

Zettat est un mot qui désignait auparavant «la personne qui accompagnait les caravanes dans le désert, les amenant vers une destination choisie en leur faisant éviter les obstacles et en favorisant leur approvisionnement». C’est également l’origine de l’appelation de la ville de Settat. L’expression a aussi trouvé sa voie dans le dialecte marocain. «Zettat rassek» dans le jargon populaire veut tout simplement dire «Prends toi en charge». Ce n’est donc pas un hasard si l’association «Initiative Urbaine» a choisi ce terme pour qualifier son programme de renforcement de l’employabilité des jeunes de Hay Mohammadi et améliorer ainsi la situation socio-économique de la jeunesse de ce quartier mythique de Casablanca. Orienter les jeunes afin de se prendre en charge !

Problème de confiance en soi

Ils ont entre 16 et 30 ans et se trouvent dans une situation de vulnérabilité : manque d’informations, de diplômes, de ressources financières… Ils ont envie de s’en sortir mais ne savent pas où aller chercher l’information. Grâce à l’espace Zettat, ils n’ont qu’à venir à «Initiative Urbaine», l’association du quartier, afin d’être accompagnés dans la recherche d’un boulot. «Les jeunes issus des quartiers populaires de Casablanca sont à la recherche d’orientation et d’accompagnement vers l’insertion professionnelle. Ils ont également besoin d’écoute et d’accompagnement psychologique afin de mieux les aider à trouver du travail», lance d’emblée Abdeljalil Bakkar,  président d’«Initiative Urbaine». Ces jeunes ont subi des échecs, scolaires et professionnels, et ont besoin avant tout d’écoute, mais aussi d’information, de formation et d’orientation. Avec, pour finalité, une insertion professionnelle par l’emploi ou l’auto-emploi, et un suivi post-insertion. Les bénévoles de l’association connaissent parfaitement les problèmes de la jeunesse de Hay Mohammadi et des quartiers avoisinants, Aïn Sebaâ, Sidi Moumen… «Les jeunes ont un problème d’accès à l’information, d’orientation, d’accès aux offres d’emplois, aux sites spécialisés… Ils ont aussi un problème de confiance en soi et de comportement professionnel. L’espace a été créé pour répondre à cette demande», explique Mme Sanaa Faiz, responsable du projet Zettat à «Initiative Urbaine».
Zettat est en fait un espace situé dans les locaux mêmes de l’association, une des plus actives de la capitale économique. Là, le jeune a accès à toutes les informations nécessaires à sa recherche d’emploi. Des accompagnateurs l’aident à franchir les obstacles. L’espace est ouvert et Hicham, Houda et Sanaa, les conseillers à l’emploi d’«Initiative Urbaine», s’activent chaque jour pour répondre aux besoins des jeunes. Une équipe motivée, qui sait que son travail peut changer le cours de toute une vie. «Les jeunes viennent en état d’urgence et ils ont besoin d’être reçus autrement que chez une administration ou une entreprise», rappelle à juste titre M. Bakkar.

Sur place, de jeunes candidats à l’emploi occupent les lieux. Rachid Berrezak, 23 ans, est en dernière année de formation à l’OFFPT en technique de vente. «J’habite tout près de l’association. Je profite de l’espace pour venir chercher de l’emploi. Chaque fois qu’il y a une offre, on m’appelle», explique le jeune homme. Et d’ajouter : «J’ai bénéficié d’une formation sur la force de vente animée par des professionnels du secteur qui m’a servi à affiner mes connaissances». Rachid est en phase de recherche d’un emploi. Il évoque l’absence d’opportunités sur le marché afin d’avoir le pied à l’étrier. «On me demande si j’ai de l’expérience. Mais si on ne fait pas confiance à un jeune, comment pourrait-il justifier d’une quelconque expérience ?», déplore M. Berrezak. Il y a également la stigmatisation des jeunes des quartiers populaires comme ceux provenant de Hay Mohammadi : «Parfois quand j’évoque mon quartier natal, on l’associe automatiquement aux crimes, à la délinquance… Il faut aussi se battre contre les préjugés», conclut-il, amer. Des préjugés qui décident parfois de l’avenir d’un jeune, surtout pour ceux qui n’ont aucune qualification. «Nous avons remarqué que pour le recrutement des agents de sécurité, le paraître compte pour beaucoup. Des jeunes qui ont par exemple la trace d’une blessure au visage ne trouvent malheureusement pas grâce aux yeux des recruteurs», regrette M. Bakkar.

Exclusion sociale, chômage, les jeunes de Hay Mohammadi, à l’image des autres quartiers populaires de Casablanca et des autres grandes villes du Royaume, sont demandeurs d’orientation et d’attention. Il était donc temps que les associations s’y mettent. Car les chiffres dans ce registre sont tout simplement alarmants. Une récente étude de la Banque mondiale, intitulée «Promouvoir les opportunités et la participation des jeunes» qui date de 2012, montre le degré de l’exclusion sociale et économique des jeunes au Maroc : 51% des 15-29 ans ne font pas d’études et n’ont pas d’emploi, 69% de l’ensemble des jeunes n’ont même pas de diplôme du premier cycle du secondaire et 20% sont analphabètes.
La situation est encore plus catastrophique pour les jeunes filles : selon la même étude, 82% des jeunes filles de 15 à 29 ans ne font pas non plus partie de la population active, soit pour des raisons familiales (63%) soit parce qu’elles sont découragées (19%). La proportion de jeunes qui travaillent, sans contrat, dans l’économie informelle est tout aussi considérable, puisqu’elle atteint 87%.

Des programmes publics défaillants

Même constat du côté du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Dans son rapport sur l’emploi des jeunes de fin 2011, le CESE note que «l’emploi des jeunes au Maroc se caractérise par un taux d’activité faible, ne dépassant pas 48% pour les jeunes de 15-34 ans, qui représentent plus de la moitié de la population en âge de travailler». Et d’ajouter que «l’emploi des jeunes demeure enfin précaire, car les emplois occupés par les jeunes sont souvent moins bien rémunérés, rarement contractualisés et très peu couverts par un régime de protection sociale». Le CESE se montre également sceptique vis-à-vis des programmes destinés à promouvoir l’insertion des jeunes dans la vie active qui ont été mis en œuvre par les pouvoirs publics, à l’image de l’appui à l’emploi salarié (Idmaj), l’adéquation emploi-formation (Taehil) et le dispositif d’appui à la création des petites entreprises (Moukawalati). Le conseil note que «les résultats quantitatifs obtenus restent en deçà de l’ampleur du chômage des jeunes et ne bénéficient qu’à une partie limitée de la population des jeunes au chômage. De plus, ces mesures ont été sans impact sur certaines catégories de jeunes les plus durement touchées par le chômage».
Depuis le lancement de l’espace Zettat, l’association, qui a reçu des dizaines de candidats, est parvenue à trouver des emplois pour des jeunes. «En majorité, les jeunes que nous recevons ont le niveau bac, le bac ou bac plus deux. Depuis janvier 2013, nous avons réussi 36 insertions : des agents de sécurité, des équipiers, des téléconseillers ou encore des ouvriers. Nous avons réussi la parité filles/garçons. Les résultats auraient même pu être meilleurs s’il y avait plus d’engagement de la part des jeunes», déplore Mme Faiz. Les conseillers à l’emploi chez «Initiative Urbaine» parlent d’une culture de l’impatience chez les jeunes et de manque de professionnalisme. «Parfois, les candidats ne se présentent pas après un entretien. Ils promettent de venir participer à une formation, puis ne viennent tout simplement pas. De plus, il y a un entourage qui n’encourage pas les jeunes à persévérer. C’est un des défis majeurs de ce programme», avoue M. Bakkar. Les entreprises privées aussi ne semblent pas jouer le jeu. «Nous avons un grand problème d’accès aux entreprises auxquelles nous rendons visite dans le cadre de notre approche terrain. Rares sont celles qui nous ouvrent leurs portes. Quand on se présente à la réception en tant qu’association, on pense automatiquement que l’on va demander de l’argent», ironise Mme Faiz. Au téléphone, c’est la même galère. L’accès aux ressources humaines est dans la plupart des cas dénié aux accompagnateurs de l’association. «Les entreprises privées n’ont pas de politique claire en termes de ressources humaines, ni de projection sur le recrutement à moyen et à long terme. C’est donc chez les PME que l’on a plus de chance de placer nos jeunes», conclut le président de l’association.