Les ultras, ces fous du stade

Autrefois supporters noyés dans la masse, les ultras sont désormais des groupes structurés voués corps et à¢me à  leur club fétiche.
Nuance : les ultras sont des hooligans fous de leur club, et non des vandales.
Leur objectif : passer du bon temps ensemble sur les gradins.
Les Winners, un groupe de supporters du WAC, suivent leur club partout, ce
qui peut leur coûter une petite fortune.

C’est l’histoire de quatre jeunes garçons dont l’âge varie entre 11 et 14 ans. Ils ne fréquentent pas la même école, sont issus de milieux socioprofessionnels différents, ils n’ont a priori aucune raison de se fréquenter, mais partagent une passion commune, le football. Habitant le même quartier du Maârif, à  Casablanca, ils sont, depuis cette année, membres d’un groupe de supporters structuré, avec ses rites et ses codes, qui ne manque aucune rencontre de championnat du GNFE1 de leur club fétiche, le WAC, qu’elle soit disputée à  Casablanca ou dans les régions environnantes. Toujours fidèles au poste, ils dédient tout leur temps libre et leurs maigres économies à  assouvir leur passion et ont fait de cette appartenance un modèle de cohésion sociale, qui rapproche et intensifie les rapports entre des couches sociales aux antipodes l’une de l’autre. On les appelle les «Winners», et ce sont, dans le langage footballistique, des ultras.

Le mouvement est né dans les années 1940 au Brésil
Ce mouvement, né dans les années 1940 au Brésil, prend forme peu à  peu au Maroc, et n’est représenté pour le moment que par quelques groupes épars, pour la plupart supporters des Forces armées royales (Ultras Askari), du Raja (Green Eagles, Dima Dima, Al Ansar et Dima Dima.com) et du WAC (Winners). Organisés en petits groupes, souvent rivaux au sein d’un même club, les ultras se démarquent des supporters classiques par une exubérance ostentatoire et une dévotion sans faille à  leur club, bien qu’ils soient, souvent à  raison, accusés de comportement violent. C’est ainsi qu’ils furent au cÅ“ur de polémiques à  la fin de rencontres importantes, des derbys entre les deux clubs phare de Casablanca, voire contre le voisin militaire r’bati, à  l’issue desquels de graves actes de vandalisme furent commis. «Le hooliganisme [au sens premier initial du terme, NDLR] fait certes partie de la culture des ultras mais pas le vandalisme. Il y a une nuance importante entre les deux concepts. Et c’est justement contre ces dérives imputées à  tort aux Winners que nous nous battons, mais aussi contre les clichés véhiculés à  l’encontre de ce groupe de supporters du Wydad», s’emporte Youssef Moumile, membre de l’association Rouge et Blanc, de laquelle a essaimé le groupe des Winners après qu’elle ait longtemps poussé à  la roue afin de voir naà®tre une formation d’ultras wydadis.

Parmi les clichés dont parle M. Moumile, l’obligation pour un jeune de franchir les barrières de sécurité et d’envahir l’aire de jeu un drapeau de l’équipe à  la main en plein cÅ“ur de la rencontre, à  l’instar des véritables ultras européens des années 1950 qui virent naà®tre le mouvement en Croatie – anciennement la Yougoslavie -, au cours d’un match entre les mythiques équipes de l’Hajduk Split et de l’Etoile Rouge de Belgrade. Les aà®nés des fans de foot actuels se rappellent l’événement qui a déclenché le mouvement ultra: en octobre 1950, à  l’issue d’une rencontre palpitante remportée par Split sur un but à  la 87e minute, les ultras envahiront le terrain pour porter en triomphe le buteur jusqu’au centre de la ville. De là  naà®tra la folie qui s’exportera à  partir des années 1960 dans le reste de l’Europe, en Italie d’abord, en France ensuite, plus précisément à  Marseille au début, suivie peu après par Paris et Nice. «Pour les Winners, nous nous sommes inspirés des Southwinners de Marseille», explique Youssef Moumile, qui condamne toutefois les investissements de terrain par les jeunes supporters, et, plus encore, la télé qui participe à  la surenchère en diffusant les images coupables d’inciter d’autres inconscients à  se livrer à  de tels débordements.

Un groupe d’ultras naà®t quand il a déployé sa banderole sur les gradins
Ces mêmes propos sont tenus par nos quatre préados, qui affirment avoir trouvé un équilibre dans le groupe et surtout une nouvelle conception de la discipline. «Avant de se connaà®tre et d’intégrer les Winners, chacun de nous entrait de son côté au stade et faisait n’importe quoi, parfois des choses dangereuses sans même s’en rendre compte. Aujourd’hui, on ne peut plus se le permettre, tout le monde se surveille et on est violemment puni au moindre débordement. Il y en a toujours qui font les malins, mais ils ne recommencent plus après avoir pris une raclée».
Car c’est là  tout le secret de ces néo-groupes de supporters : l’autodiscipline. Fervent supporter du Raja de Casablanca, Ahmed Hamra reconnaà®t une vertu cardinale au frère ennemi, le WAC, celle d’avoir réussi à  constituer un groupe de supporters autonome, fidèle et au service du club, «contrairement à  ceux du Raja qui veulent plutôt soutirer des choses au club que l’aider, et, si possible,obtenir une place dans le comité de direction. La fonction de chef de groupe de supporters n’est ici perçue que comme un tremplin, un marchepied vers des fonctions plus importantes, plus gratifiantes. Cela dit, le premier groupe d’ultras au Maroc était celui du Kawkab de Marrakech, dirigé par feu Al Kansouli».

Autre son de cloche du côté des Winners qui affirment volontiers être les précurseurs en la matière, bien que, selon les lois du genre, ils passent après les Ultras Askari des FAR. «C’est vrai, la coutume veut qu’un groupe d’ultras naisse une fois qu’il a déployé sur les gradins une bâche [NDLR : banderole] qui le représente. La semaine o๠les Winners devaient déployer la leur, ils n’ont pu le faire en raison du retard de l’imprimeur, sollicité pour une grosse commande d’un téléopérateur de la place. Il a fallu attendre la semaine d’après, seulement le WAC ne jouait que le dimanche, alors que les FAR jouaient la veille, samedi. Ils ont donc étendu leur banderole un jour avant nous…».

Une anecdote qui n’enlève rien au charme de l’entreprise, celle d’avoir révolutionné les mentalités et contribué à  structurer un secteur soumis à  l’anarchie et, souvent, à  une violence extrême tant sur le terrain qu’en dehors. Car faire la leçon à  des milliers d’excités n’a rien d’une sinécure. «Il fallait changer les mentalités, faire passer ces supporters du stade de spectateurs à  celui de supporters», explique Youssef Moumile. Cela commençait par l’emplacement. Au Maroc, nous n’avions jusque-là  que très peu, sinon pas, la notion de virage dans un stade, condition indispensable à  la mise en place d’un groupe d’ultras. Il fallait aussi responsabiliser ce dernier pour éviter toute turbulence, vu que la moyenne d’âge des Winners est très basse.

Pas de chefferie chez les ultras, mais un conseil des sages qui veille au grain
La plupart des «tifosi» marocains sont issus de milieux défavorisés, mais vont tout de même à  l’école et font des études pour certains d’entre eux. Ils sont donc plutôt conscients des enjeux. Quand il a fallu choisir un logo, celui des Feddayines palestiniens s’est imposé de lui-même, selon les instigateurs du groupe, avec toute la connotation politique qu’il suppose. Et pour canaliser la tension de ces milliers d’adhérents, pas de chefs mais plutôt «un conseil des sages constitué de 11 personnes représentant les différentes zones de Casa et même de Rabat o๠l’on trouve également de nombreux supporters du WAC». Ce conseil est chargé de veiller aux bons comptes du groupe qui s’autofinance exclusivement à  travers les cotisations de ses membres. D’autant que certaines rencontres exigent de chaque supporter une petite fortune et de longs et fatigants voyages que les ultras doivent effectuer pour soutenir leur club.

Youssef Moumile rappelle d’ailleurs que le prochain challenge pour les supporters wydadis reste le voyage à  venir en Mauritanie, bien que les déplacements africains ne laissent pas que de bons souvenirs. Ainsi, lors de leur dernier séjour en Algérie, dans le cadre d’une coupe africaine, bon nombre de supporters marocains, ayant voulu traverser la frontière en catimini et sans visa, se sont fait prendre par les militaires algériens qui, après les avoir délestés de leur argent, les ont littéralement tabassés et renvoyés sans ménagement au Maroc. Un baptême comme un autre pour ce groupe d’aficionados qui disent avoir trouvé au sein des Winners «une petite famille avec qui passer des week-ends sportifs o๠l’on rigole bien, dans une partie du stade o๠l’on ne trouve plus de shit ni d’alcool mais des jeunes qui chantent et dansent pendant les 90 minutes que dure un match». Nos quatre tifos de 11 à  14 ans se donnent, à  cet égard, déjà  rendez-vous pour le match du WAC, avec pour point d’orgue le derby qui se déroulera en février prochain. L’ambiance, à  coup de chants tirés de comptines populaires, promet d’y être électrique.

Focus
Etre ultra, cela coûte de l’argent

Si la mission d’un ultra est de suivre son équipe o๠qu’elle aille, il faut également qu’il assure un minimum d’ambiance et d’animation, ce qui coûte relativement cher eu égard à  la condition des personnes qui en ont la charge. Entre les tissus pour confectionner les drapeaux, les fumigènes (importés illégalement) et les différents matériaux nécessaires à  la bonne tenue d’un match, c’est la bagatelle de 7 000 à  8 000 DH qu’il faut débourser sans l’aide pécuniaire du club. Pour le derby, la cagnotte peut monter jusqu’à  30 000 DH, ce qui n’est pas une mince affaire. Mais le jeu en vaut généralement la chandelle. Si les clubs se plaignent du manque de supporters ces dernières années, le WAC fait le plein à  ce niveau. «Pour le dernier déplacement à  Laâyoune, ils étaient près de 3 500 Winners à  faire le déplacement, ce qui est une performance, quelque chose d’impensable auparavant ». D’autant plus impensable qu’un tel déplacement nécessite près de 1 000 DH par supporter, une petite fortune pour le supporter lambda qui doit passer par ce long voyage pour sacrifier ainsi au rituel dit du «dépucelage»