Les tabous et le manque d’éducation à  la base compliquent la sexualité des couples

Amal Chabach, sexologue et thérapeute de couple, Abderrazzak Mousaïd, médecin sexologue psychosomaticien et président de l’Association marocaine de sexologie et le psychiatre et sexologue Aboubakr Harakat. Trois médecins qui, chacun selon son expérience, répondent aux questions les plus sensibles à  propos d’un sujet toujours tabou pour plusieurs franges de la société.

Comment les Marocains vivent-ils  leur sexualité ?
 

Amal Chabach : Après plus de dix ans de pratique dans mon cabinet médical en tant que médecin sexologue, je suis témoin de l’évolution du concept de la sexualité chez les Marocains. Ceux qui osaient en parler en 2000 étaient très rares. Aujourd’hui, de plus en plus d’hommes et de femmes consultent. Certes, beaucoup  pour un avis sur un dysfonctionnement sexuel quelconque. Cela va du vaginisme, de la dyspareunie et de l’anorgasmie chez la femme ; à l’éjaculation précoce ou l’instabilité érectile chez l’homme ; en passant par la diminution du désir sexuel chez l’un ou l’autre. Mais, l’on trouve aussi de plus de plus de couple qui viennent consulter pour améliorer leur sexualité, et qui cherchent un meilleur  épanouissement. C’est une réalité : le Marocain et la Marocaine prennent de plus en plus conscience de l’importance d’une sexualité satisfaisante pour la construction d’un couple solide et heureux. Donc, ils viennent de plus en plus à deux pour consulter et trouver des solutions.
Pour les célibataires, je reçois en consultation trois grandes catégories : une majorité qui vit sa sexualité (sans jamais aller trop loin, pour conserver la virginité) avec une grande culpabilité (peur du regard de la société, de la religion, de décevoir la famille…), une minorité qui décide de n’avoir aucun rapport sexuel (hommes et femmes totalement vierges et puceaux) jusqu’au mariage, et une toute petite minorité qui vit pleinement la sexualité en bravant tout tabou.

Abderrazak Moussaïd : Il n’y a pas de stéréotype concernant la sexualité chez les Marocains. Notre société est une mosaïque qui obéit à une diversité culturelle, intellectuelle, ethnique…Par conséquent, il y a certainement des gens qui souffrent de leur sexualité et d’autres non. Les classes sociales, qui vivent dans les grandes villes et qui ont un certain niveau intellectuel, un accès facile à l’information  vivent certainement mieux leur sexualité. Mais pour synthétiser, je dirais que les femmes, en général, vivent mal leur sexualité à cause de la frustration qui en découle, pour la simple raison que la sexualité féminine est mal connue aussi bien des hommes que des femmes elles-mêmes. Ces femmes vont souffrir en silence, au prix de nombreuses somatisations. La somatisation est la traduction d’un conflit intrapsychique sous forme de maladies (dépression, diabète, hypertension artérielle, colopathies, ulcère…). Cependant, il y a un certain nombre de femmes qui commencent à réclamer haut et fort leur droit au plaisir.

Aboubakr Harakat : En tant que praticien, psychologue et sexologue de 25 ans d’expérience au Maroc, je ne peux pas dire qu’il y a une seule réponse, ou que les Marocains vivent leur sexualité de la même manière. Il y a une minorité qui vit cette relation d’une façon épanouie ; il y en a qui la vivent comme une pression à soulager ; et il y en a qui la vivent mal, même s’ils arrivent à décharger. Et il y a ceux qui n’ont pas de vie sexuelle du tout. Une sexualité épanouie n’est pas l’apanage des intellectuels ou des cadres, car pour la vivre il faut être bien dans sa tête et dans sa relation, et avoir un(e) partenaire dans les mêmes conditions. Une sexualité épanouie a lieu quand on n’est pas sous le joug des tabous et de la pression relative à la sexualité, quand on donne le temps aux préliminaires, quand il n’y a pas de dysfonctionnement sexuel chez l’un ou l’autre des partenaires, quand il n’y a pas de routine et que les jeux érotiques sont soutenus par des fantasmes.
Oui, il y a des Marocains qui vivent ainsi leur sexualité. Combien sont-ils ? On ne sait pas. Mais je peux dire qu’ils ne sont pas majoritaires. Comme praticien, et membre de la société où je vis, je peux dire que la majorité des Marocains vit mal sa sexualité, car auparavant ils n’ont pas reçu d’informations leur permettant de mieux la vivre. Des couples amants qui donnent plus de valeur à la qualité qu’à la quantité, ce n’est pas courant. Et on peut commencer très mal sa sexualité dès la nuit de noces. A cause de la panne sexuelle (tqaf) chez l’homme, en raison de la pression de cette nuit de noces, ou parce qu’il n’a jamais eu de relations sexuelles auparavant ; à cause d’un vaginisme chez la femme avec impossibilité de défloration ou de pénétration.

Y a-t-il des interdits, des sujets que les Marocains trouvent du mal à aborder en matière de sexualité ?
 

A.C : Nous aurons besoin de beaucoup plus de temps pour transcender nos conditionnements négatifs et nos croyances inhibitrices en rapport avec le sexe, mais comme dit le proverbe : le plus long voyage commence par un premier pas. Et ce pas, nous sommes en train de le réaliser… Maintenant, de plus en plus de couples s’ouvrent à une communication libre en sexualité, n’ayant aucun blocage à exprimer leur désir et leurs demandes sexuelles, mais une majorité de couples ont une grande pudeur à cause de l’éducation restrictive concernant le sexe, qui est considéré comme «sale», «hchouma», «dégradant» et «bestial»..!
Donc, beaucoup de jeunes épouses hésitent à s’ouvrir pleinement au plaisir sensuel, à faire le premier pas, à innover ou à créer pendant l’union sexuelle avec leurs époux, craignant d’être jugées comme «filles faciles ou femmes expérimentées» par leurs maris. Ces derniers, d’ailleurs, restent encore prisonniers du «complexe de la madone», c’est-à-dire préférant «garder leur femme pure» de toute «vicissitude sexuelle» et se libèrent avec des maîtresses dans l’ombre de l’interdit et l’inédit (fantasmes irréalistes, positions provocatrices, sexe oral, jeux érotiques….). Il est donc évident qu’une grande frustration sexuelle du couple en découle.

A.M : Nous sommes dans un pays arabo-musulman, et, bien entendu, il y a des interdits qui s’imposent à nous. Les interdits sociaux ont beaucoup plus de poids que les lois religieuses. La virginité est l’interdit social numéro un par excellence. Les relations sexuelles en dehors du mariage restent un interdit aussi bien religieux que social, les problèmes d’orientation (homosexualité), d’identité (transsexualisme) et de comportement (travestisme) sont eux aussi des interdits sociaux, religieux, et considérés par la loi pénale comme des délits… Concernant les discussions autour de la sexualité, sachez qu’au sein de la famille marocaine on n’en parle pas, encore moins des problèmes sexuels. Alors qu’entre ami(e)s et/ou collègues, les hommes exhibent leur virilité et les femmes leur féminité.

A.H : Bien sûr qu’il y a des interdits. D’abord il faut faire la différence entre relation sexuelle et faire l’amour. Faire l’amour est un art, une approche, un rapport de séduction avant d’aller vers le rapport sexuel. Faire l’amour est un échange érotique. Avoir un acte copulatoire, c’est ce qui est le plus fréquent. Déjà, les Marocains ont du mal à échanger des mots doux, tendres, à avoir ce rapport de séduction qui existait d’ailleurs, souvent avant le mariage. Le danger est que dès que le couple est marié, ce rapport de tendresse et de séduction tombe en désuétude, on n’aura plus que ce rapport copulatoire, avec quelques préliminaires souvent bâclés. Beaucoup de Marocains s’interdisent d’échanger des mots d’amour et de tendresse, car ils se disent que c’est dépassé, ils les considèrent comme un enfantillage éculé. Dans leur majorité, les Marocains s’interdisent la sodomie, bien qu’ils la vivent en fantasme, pour certains, à cause de la «hchouma» et des idées préconçues ; tout comme on exclut d’emblée fellation et cunnilingus. En amour, le seul interdit dans un couple c’est la douleur, tout est permis sauf quand il y a douleur.
Au Maroc encore, on peut trouver beaucoup d’hommes qui peuvent avoir des rapports trop conventionnels avec leurs épouses, avec des semblants érotiques, sans préliminaires, sans fellation, contrairement à ce qu’ils font avec leur maîtresse, leur concubine, ou la prostituée qu’ils vont payer. Beaucoup de couples ne communiquent pas ce qu’ils désirent en amour, les positions qu’ils préfèrent pour mieux jouir, c’est ça le tabou, la «hchouma». Sachant que le mâle a une sexualité propice, il a tendance à aller directement et plus rapidement vers les organes saillants chez la femme, comme les seins. Et à aller ensuite directement vers la pénétration, alors que la femme, elle, a une approche en matière d’amour plus lente, qui commence du haut du corps vers le bas. Cela, on a beaucoup de mal à le faire, car personne ne nous l’a appris, et on connaît mal notre corps, c’est un manque d’éducation sexuelle.

Le langage sexuel chez les Marocains n’est-il pas cru, violent, au lieu d’être affectueux?

A.C : C’est vrai. Dans notre langue «parlée», tous les mots concernant la sexualité sont vulgaires, rabaissants, jugés irrespectueux et immoraux. Certaines femmes parlent de la sexualité de leur couple à leurs copines pour «se confier, comparer et se rassurer», et certains hommes pour «se vanter et se valoriser», mais beaucoup de couples gardent le mutisme total même s’ils en souffrent car c’est toujours «hchouma».
On utilise ces mots également pour en rire ou pour insulter ! Quel préjudice envers un acte sacré, à travers lequel nous sommes venus sur terre, et grâce auquel nous donnons naissance à nos enfants ! N’oublions pas quand même que la langue arabe est la langue de l’érotisme, de la poésie et de l’amour, et cela depuis des siècles…!

A.M : Quand on utilise le langage sexuel dialectal, on tombe dans la trivialité, «les mots crus et obscènes». C’est la raison pour laquelle, moi en particulier en tant que sexologue, j’utilise le langage classique ou le français pour ceux qui le maîtrisent. Ceci étant, cela n’exclut pas que certains couples utilisent un langage sensuel et sentimental, surtout au début de leur rencontre.

A.H : Nous avons un double langage. Ce langage cru, violent, obscène de la rue, est surtout masculin, machiste, mais ce n’est pas ce langage que l’homme va utiliser avec sa femme. La femme peut l’entendre, mais elle ne va pas l’utiliser. Elle se contente de «tchehhitek» (j’ai envie de toi), «ana ka netsennak» (je t’attends). Et même un homme marié délaisse ce langage «viril» de la rue pour procéder autrement avec sa partenaire, en lui disant «approche al hbiba dyali». Il y a aussi un langage plus châtié, celui du malhoun, plus érotique et plus tendre, qui chante la beauté du corps de la femme, de la bien-aimée, ce langage, on l’utilise souvent quand on prend de l’âge.
Maintenant, les Marocains sont en train de forger un nouveau langage érotico-sexuel, qui est un mélange de darija, d’amazigh, de français, d’anglais. Un analphabète m’a dit un jour «quand je veux “sixer” avec elle» (quand on veut faire l’amour). Cela dit, dans beaucoup de couples, on tombe dans la routine, on ne communique même plus dans la maison, on fait le sexe d’une façon routinière et mécanique, sans plus. Mais les jeunes d’aujourd’hui, qui ont des relations de plus en plus précoces, se cultivent érotiquement par le biais des médias, et donc ils changent tant au niveau du langage que de la pratique. Je ne parle pas de la pornographie, ce n’est pas un moyen pour apprendre.
 
Sur quels problèmes les Marocains consultent le sexologue?

A.C : Je vois en consultation 40% de femmes, 40% d’hommes, et 20% des couples, de tout âge, de 20 à 80 ans, et de tout niveau socio-économique. Les dysfonctionnements les plus fréquents sont, chez la femme : le vaginisme (peur phobique de la pénétration), l’anorgasmie totale ou partielle, la diminution du désir sexuel, et même l’aversion sexuelle.
Chez l’homme, je vois en consultation le dysfonctionnement érectile (surtout l’angoisse de performance), l’éjaculation rapide, et aussi de plus en plus d’hommes jeunes qui souffrent d’une diminution du désir sexuel. Ce que je réalise en tout cas c’est que la femme marocaine exprime de plus en plus son droit au plaisir. Le Marocain ne considère plus qu’avoir une bonne érection est synonyme de virilité. Il s’agit désormais pour lui de satisfaire sa femme sexuellement, et donc avoir une bonne érection, une éjaculation contrôlée, une bonne connaissance du corps féminin et des règles du «savoir aimer».

A.M : Le rôle du médecin sexologue aurait dû être en premier lieu celui d’un éducateur pour transmettre les notions d’éducation sexuelle ou d’information pour les adolescents ou les jeunes mariés. Malheureusement, notre rôle reste celui du thérapeute pour les dysfonctions sexuelles féminines, mais surtout masculines. La dysfonction la plus fréquente est celle qui concerne l’érection. Cette dysfonction est devenue fréquente à cause du changement du mode de vie des Marocains : un régime hyper calorique, la sédentarité, le tabac, l’alcool etc. Ces facteurs font que les hommes deviennent de plus en plus obèses, hypertendus, diabétiques… et la dysfonction érectile (impuissance sexuelle), n’est qu’un facteur prédictif des maladies cardiovasculaires. C’est-à-dire qu’un homme diabétique, hypertendu, obèse et sédentaire, qui a un problème d’érection aujourd’hui, fera une cardiopathie ischémique dans les années à venir.

A.H : Avant, on consultait pour des problèmes de dysfonctions érectiles. Maintenant, on consulte plus pour des problèmes d’éjaculation précoce. Ça n’est pas qu’elle devienne plus fréquente qu’auparavant, mais parce que les Marocains ont compris qu’ils peuvent consulter et traiter ce problème. Le premier motif de consultation en sexologie pour les femmes, c’est le vaginisme, puis il y a les troubles du désir et de l’orgasme chez la femme. Les hommes plus que les femmes consultent actuellement pour des problèmes d’orientation sexuelle. Des problèmes de sexualité et de communication de couple sont de plus en plus fréquents. Dans ma pratique personnelle, la consultation de couple s’est banalisée. Même des personnes analphabètes et de conditions modestes, venant de patelins loin des villes, sont nombreuses actuellement à venir consulter pour des problèmes sexuels.

Que faut-il finalement, pour vivre sa sexualité avec bonheur?

A.C : Etre authentiques avec nous-mêmes et notre partenaire, réaliser notre être à travers cette ultime union entre deux âmes, pour donner naissance à l’amour inconditionnel de l’humain et de la grandiose beauté de la création. Quand la femme et l’homme réaliseront que l’autre est un univers illimité, à découvrir jour après jour, avec toute humilité et respect, ils s’uniront alors sur le plan émotionnel, intellectuel, spirituel, tout en le concrétisant en une union physique. Là, et seulement là, ils vivront l’extase sexuelle.

A.M : Pour vivre sa sexualité et sa vie avec bonheur, il faut être bien équilibré physiquement et psychologiquement, ne pas chercher l’idéal dans la vie conjugale, car l’idéal n’existe pas. Etre à l’écoute du partenaire, être tolérant à l’égard de la sexualité des autres, et bien sûr entretenir sa santé.

A.H : Pour avoir une sexualité épanouie, il faut d’abord être épanoui soi-même, se sentir bien dans son esprit et dans son corps, et laisser de côté les tabous et les interdits. Une seule main n’applaudit pas, il faut que le partenaire soit dans le même état d’esprit.

 

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