Les pompiers, ces soldats à  tout faire d’une armée sans moyens

A peine 5 000 agents, qui ne couvrent que 10 % du territoire.
Alors que la norme internationale fixe un délai d’intervention de 10 minutes, au Maroc, il est au minimum d’une demi-heure.
Depuis le passage
de la Protection civile
sous la responsabilité de l’Intérieur, les communes négligent l’entretien
des bouches d’incendie.

Ils sont 5 000. Eux ? les boumbias, ces agents de la Protection civile, qui ont la lourde charge de protéger quotidiennement le citoyen marocain. Le protéger contre quels dangers? En principe, la liste des missions confiées à ces agents de sécurité est arrêtée dans un document officiel ; dans les faits, elle ne se révèle pas exhaustive. De fait, là où la sécurité du citoyen est menacée, ils doivent voler à son secours : extinction des feux, surveillance des plages pendant la saison estivale, inondations, risques chimiques et radiologiques, sauvetage nautique, lutte contre la pollution, tremblement de terre, terrorisme… Bref, dès qu’une mission de protection n’échoie pas à un des corps publics légalement constitués, elle retombe par défaut sur les boumbias. Et encore, ces cinq mille agents – dont quelques dizaines de femmes – ne sont pas tous affectés au secourisme, loin de là. Sauf en cas d’alerte, et vu l’organisation du travail en deux équipes, moins de la moitié de cet effectif se trouve sur le terrain 24 h/24. On comprend donc que ce nombre d’agents ne puisse couvrir qu’à peine 10 % de l’ensemble du territoire national, nous renseigne un colonel de la Protection civile à Rabat.

400 pompiers pour toute la ville de Casablanca
De manière générale, les pompiers s’occupent de la sécurité des personnes et de leurs biens contre les catastrophes et les calamités de toute nature. Il faut savoir qu’ils relèvent d’un service public spécialisé, mis sur pied en janvier 1987 sous le nom de «Protection civile». Il est placé sous la tutelle du ministère de l’Intérieur et remplace les «sapeurs pompiers», qui, eux, dépendaient des communes, aussi bien pour le paiement des salaires du personnel que pour l’achat des équipements.
A Casablanca, la ville qui abrite la plus grande concentration urbanistique du Maroc et qui héberge le premier tissu industriel du pays, ils sont 400 agents, mais seulement une centaine mobilisables sur 24 heures. Chiffre dérisoire dans une région qui compte plus de 4 millions d’habitants. Il reste, en tout cas, bien loin de la norme internationale qui fixe un agent de protection civile pour sept cents habitants. «Or, au Maroc, il y a un agent pour 7 000 habitants», déplore Abderrahim Kabbaj, commandant régional de la Protection civile de Casablanca. Cela, sans parler des petites villes et des villages qui ne disposent pas du moindre pompier et où, «en cas d’accident, il faut deux heures et plus pour arriver», ajoute-t-il.
L’Etat est tout à fait conscient de cette insuffisance, nous dit le même commandant et, à Casablanca du moins, on essaye d’y remédier. La Protection civile y dispose de cinq centres de secours principaux : Chouhada (ex-Ben M’sik), Aïn Sebaâ, Poggi (situé au centre de la ville), Anfa et Mohammédia; puis, trois centres de secours secondaires (aux ports de Casablanca et de Mohammédia et un autre au Méchouar, près du Palais royal). Plusieurs casernes sont également en cours de construction ou en projet pour essayer de réduire le délai d’intervention.
Mais, que pourraient ces huit centres de secours pour une superficie de plus de 1 022 km2 ? Selon une étude faite par les services de la Protection civile de Casablanca, pour se rapprocher des normes internationales en matière de délais d’intervention, il va falloir construire et répartir sur l’ensemble du périmètre casablancais16 autres centres de secours principaux. Selon les normes internationales, le délai entre l’appel des secours et leur arrivée ne doit pas dépasser dix minutes. En Europe, on est même arrivé à sept minutes. «Or, nous dépassons largement ce délai : s’il y a un sinistre à Médiouna, par exemple, et que c’est le centre Chouhada qui doit intervenir, il nous faut au moins une demi-heure pour arriver sur les lieux du sinistre. Aux heures de pointe, il faut compter beaucoup plus», observe le commandant Kabbaj.

Un camion échelle pivotant coûte 5 MDH
Mais le gros problème dont se plaignent les pompiers est le manque flagrant de bouches d’incendie , l’état défectueux de celles qui existent, ce qui entrave sérieusement le travail de ravitaillement en eau des pompiers quand ils sont à pied-d’œuvre. «Un pompier à court d’eau, c’est comme un militaire au front à court de munitions», nous dit-on. Sans bouche d’eau, les camions les plus coûteux sont impuissants et toute extinction de feu est compromise. Or, fréquemment, alors même qu’ils sont mobilisés contre les flammes, nos pompiers tombent sur des bouches d’eau, pourtant fichées et répertoriées dans les archives de la Protection civile, qui sont soit détériorées, soit ensevelies sous un trottoir récemment construit à leur insu par une commune. Pourtant, l’article 4 du dahir organisant le transfert des services de secourisme des communes à l’Etat stipule clairement que la création, l’entretien et la réparation des bouches d’incendie sont à la charge des communes. Mais ces dernières, une fois dessaisies de leur responsabilité de secourisme, ont failli à celle de l’entretien.Des vétérans du secourisme casablancais qui ont vécu la transition remarquent la différence. Selon eux, certaines communes de Casablanca, très riches, étaient auparavant bien loties en termes de matériel et de bouches d’incendie. Mais maintenant que la Protection civile est confiée à l’Etat, tous les problèmes retombent sur ce dernier.
Il existe d’autres spécificités de la Protection civile marocaine par rapport à d’autres corps relevant du ministère de l’Intérieur, nous apprennent les responsables interrogés : le matériel utilisé coûte très cher. Un camion échelle pivotant automatique, ou un élévateur articulé, utilisés pour le sauvetage des gens dans les immeubles de grande hauteur en proie à un incendie ( six à sept étages) coûtent, chacun, 5 millions de dirhams au minimum. Même chose pour les camions spécialisés dans la lutte contre les feux d’hydrocarbures. «Les grands dépôts d’hydrocarbures, comme à la Samir, doivent en principe se doter de leurs propres moyens d’extinction de feu, les pompiers ne doivent intervenir qu’en renfort», affirme M. Kabbaj.
Un dispositif si onéreux que l’Etat ne peut, à lui seul, le financer. D’autres sources de financement sont recherchées. On a pensé notamment à un système de rémunération des services rendus, doté d’un «Fonds spécial de promotion et de soutien de la Protection civile». Ce fonds drainerait 80 % des ressources financières et couvrirait l’achat de 50 % du matériel. A part l’extinction des feux et le sauvetage des personnes, tous les autres services rendus par la Protection civile sont désormais payants. Pour l’instruction d’un plan de construction par la Protection civile, soumis à l’Agence urbaine, une ponction va à ce fonds : 1,50 DH/m2 couvert pour la construction d’un immeuble d’habitation ; 2 DH/m2 couvert pour les immeubles d’habitation polyvalents où il y a des magasins ainsi que pour les établissements recevant du public. Ce tarif est de 3 à 5 DH/m2 couvert, selon les catégories, pour les établissements industriels.

En cas de guerre, les pompiers doivent secourir les blessés des deux camps
Y a t-il des périodes de l’année où les services de la Protection civile sont particulièrement sollicités ? Pendant la période estivale, de juin à octobre, on convient qu’il y a un excédent de travail à cause de la recrudescence des feux de forêt et des champs de blé, à cause aussi de la surveillance des plages. Pendant cette saison, il y a une forte pression vu le déficit humain dont souffre le corps. Pour le combler, des unités sont appelées à la rescousse alors qu’elles devraient normalement partir en congé. Le commandant Kabbaj nuance toutefois : «Cette pression peut s’exercer même en hiver, à cause des inondations. Il faut dire que nous sommes mobilisés à longueur d’année, à toute heure de la journée. Une catastrophe ne prévient pas. Ni le 16 mai ni le tremblement de terre d’Al Hoceima ni l’incendie de la Samir ni l’explosion survenue à l’usine Omo n’ont prévenu». La vigilance est donc de mise, d’autant qu’il y a des risques sociaux, genre manifestations de rue, sit-in ou sorties de stades qui peuvent dégénérer. Les éléments de la Protection civile sont alors mis à contribution. Est-ce à dire qu’ils participent au maintien de l’ordre ? D’après les textes, ils n’interviennent qu’exceptionnellement et sur demande du gouverneur pour disperser une manifestation. Mais ce travail n’est pas vraiment de leur ressort. Leur tâche, en cas d’incidents graves, serait de porter secours aux blessés et de les transporter vers les centres de soin. En situation de guerre, un agent de protection doit porter secours aux blessés graves, quel que soit leur camp.
Et pour parer au danger terroriste, des mesures de prévention ont-elles été prises, depuis le 16 mai, par la Protection civile ? «C’est une catastrophe qu’il faut savoir gérer comme tant d’autres», répondent sans hésiter quelques responsables interrogés. Selon le commandant Kabbaj, «il y a des risques plus dangereux contre lesquels il faut être très vigilant, comme le risque d’explosion à la Samir. Celle survenue en 2003 aurait emporté des dizaines de civils et de nos hommes si ce n’était l’abnégation de tous. Même chose pour l’explosion de gaz survenue dans l’usine Omo en 2002. Des experts anglais venus sur place furent étonnés d’apprendre que le feu a pu être maîtrisé sans déplorer le moindre mort.» Pour cet autre haut responsable, tout risque est à prendre au sérieux : «Un grave accident sur la route de Kalaât Sraghna ou de Figuig où il n’y a aucun centre de secours pour sauver des blessés est aussi grave qu’un tremblement de terre ou un acte terroriste. C’est de vies humaines qu’il s’agit, qu’il faut sauver.»
Le danger ne prévient pas, certes. Dans la philosophie des sauveteurs, partout au monde, un risque est toujours à prendre au sérieux. Un danger qui guette le citoyen n’est pas l’affaire exclusive des services de la sécurité civile, mais une affaire nationale. Certains pays sont allés encore plus loin dans leur travail de sensibilisation.
La France, avec sa loi de modernisation de la sécurité civile d’août 2004, a porté le débat jusqu’au fond de l’école. «Tout élève, stipule la loi, bénéficie dans le cadre de sa scolarité obligatoire d’une sensibilisation à la prévention des risques et aux missions des services de secours ainsi que d’un apprentissage des gestes élémentaires de premiers secours». Nous avons encore un bout de chemin à faire sur cette voie…

Le matériel de protection civile coûtant cher, les pompiers facturent désormais certains services : seuls l’extinction des feux et le sauvetage des personnes demeurent gratuits.

Pour l’instruction d’un plan de construction par la Protection civile, soumis à l’Agence urbaine, une ponction va au fonds de promotion de la Protection civile : 1,50 DH/m2 couvert pour la construction d’un immeuble d’habitation; 2 DH/m2 couvert pour les immeubles d’habitation polyvalents avec des magasins.

Comme lors de l’explosion à la Samir en 2003 où chez Omo en 2002, la Protection civile intervient parfois dans des conditions extrêmes. En l’absence des moyens sophistiqués nécessaires, seule l’abnégation des pompiers et des civils permet alors de sauver la situation.