Les parents d’élèves doivent-ils intervenir à  l’école ?

Le rôle de la famille dans l’éducation mis en exergue par le MEN en cette rentrée scolaire 2006-2007.
Les associations des parents d’élèves, organisées
en fédération nationale, partenaire incontournable dans le système éducatif.
Sur un plan personnel, l’immixtion des parents dans l’espace scolaire
de leurs enfants n’est pas toujours souhaitable.

«La famille et l’école, ensemble une amélioration du système d’éducation et de formation» : c’est le mot d’ordre choisi par le ministère de l’éducation nationale (MEN) pour inaugurer cette rentrée scolaire 2006-2007. Les deux chaînes nationales s’en sont fait largement l’écho à travers des spots publicitaires. On y voit défiler des personnalités du monde du théâtre, du cinéma et de la chanson, comme Tayeb Seddiki, Mohamed Bastaoui, Mouna Fettou et Naïma Lamcharki, le groupe Tagadda… pour expliquer aux Marocains le rôle primordial des parents dans la scolarisation de leurs enfants.

Cette campagne suscite des interrogations. Quel rôle doivent jouer les parents dans la scolarité de leurs enfants ? Quel est le rôle des associations de parents d’élèves dans l’espace scolaire et dans l’amélioration de la qualité de l’école ? Questions d’autant plus légitimes que les frais d’inscription des élèves comportent une cotisation qui alimente le budget de ces associations.

Chaque établissement, public ou privé, doit se doter d’une association des parents d’élèves
L’article 26 (alinéa 3) de la Déclaration universelle des droits de l’homme fait état, en ces termes, de la place primordiale dévolue aux parents dans l’éducation de leurs enfants : «Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants». La législation marocaine ne déroge pas à ce principe : la Charte d’éducation et de formation, référence pour le mouvement associatif, inscrit en ces termes le rôle que doit jouer la famille marocaine. «Les parents et les tuteurs des élèves doivent être conscients que l’éducation n’est pas uniquement la responsabilité de l’école et qu’elle est d’abord celle de la cellule familiale en tant qu’institution éducative primordiale, qui influe considérablement sur l’éducation de l’enfant et conditionne sa préparation à une scolarisation réussie, et sa progression dans les études et, ultérieurement, dans la vie professionnelle. Les parents et les tuteurs ont, envers les institutions scolaires, le devoir d’aide et de participation à la gestion et à l’évaluation…».
La charte précise le rôle des associations de parents d’élèves et la manière dont elles doivent être gérées. «Elles ont, peut-on y lire, le devoir d’assurer en leur sein la transparence, la démocratie et le sérieux dans l’organisation, l’élection et la gestion ; elles doivent élargir la base de leur représentativité, dans le but de devenir des interlocuteurs et des partenaires crédibles et utiles, dans la gestion, l’entretien et l’évaluation des établissements éducatifs».

Le mouvement associatif des parents d’élèves a connu un tournant avec la constitution, le 30 juillet 2006, de la Fédération nationale des associations des parents d’élèves du Maroc (Fnapem). Il a d’ailleurs tenu son congrès constitutif sous le thème choisi par le MEN pour la rentrée scolaire. C’est normal, avancent les protagonistes de la Fnapem : le mouvement des parents d’élèves a atteint une telle maturité qu’il devient un partenaire incontournable du ministère. Un partenaire institutionnalisé en 1999 par la Charte d’éducation et de formation. Les parents d’élèves, de par la loi, ont en effet leur mot à dire dans la gestion du système d’éducation, tant au niveau central, régional que local. Chaque établissement, à tous les niveaux (primaire, collège et lycée), doit se doter d’une association des parents d’élèves. «Idem pour l’enseignement privé», ajoute Mohamed Qnouch, président de la Fnapem.

Quelles sont les tâches de ces associations ? Les parents d’élèves, à travers leurs associations, sont présents dans les conseils de gestion, les conseils pédagogiques et les conseils de classe des établissements scolaires. Les associations jouent aussi un rôle dans les conseils d’administration des Académies régionales d’éducation et de formation (Aref). «Il ne s’agit plus uniquement pour nous, explique M. Qnouch, d’améliorer les conditions matérielles de l’école marocaine, et de suivre de près la scolarité des enfants. La stratégie de la fédération est fondée sur les droits humains : essentiellement le droit de tout enfant marocain à une éducation de qualité. Notre démarche est une démarche citoyenne et active. Un espace de réflexion et d’action sur la chose pédagogique. D’accompagnement aussi et d’inflexion sur les politiques publiques en matière d’éducation. Ce qui nous importe aussi, pour nous parents d’élèves, c’est la défense de l’école publique et la sauvegarde de ses acquis».

Les parents d’élèves ne sont pas obligés d’adhérer à l’association ni de cotiser
Mais nombreux sont les parents d’élèves qui doutent de l’efficacité de ces associations. Certains disent même n’en entendre parler qu’à l’occasion de la cotisation annuelle qu’on les oblige à payer en même temps que les frais d’inscription à chaque rentrée.

«Une démarche citoyenne, tempête un enseignant à la retraite, doit d’abord passer par l’amélioration des conditions matérielles de l’école publique marocaine : on ne peut former un citoyen correctement dans des classes de 40 ou 50 élèves. Sans parler de l’état déplorable des services sanitaires de certaines écoles, ou encore de l’absence totale d’entretien de certains établissements qui croulent sous l’effet de l’usure et du laisser-aller.»

Quant à la cotisation pour le compte des associations, dont le montant varie entre 10 et 100 DH selon l’établissement, elle soulève les protestations de certains parents. Est-elle exigée par la loi ? Nullement. Un parent d’élève n’est pas obligé d’être membre d’une association, donc de cotiser. «Comme toute association, celles des parents d’élèves sont assujetties au dahir du 15 novembre 1958 qui laisse la liberté totale à un citoyen d’y adhérer ou de ne pas y adhérer», commente M. Qnouch.

Sur le terrain, on note que tous les établissements scolaires n’ont pas d’association. Le taux de couverture varie d’une ville à l’autre, et d’un établissement à l’autre. Dans l’enseignement secondaire et qualifiant, il est de 70 % sur le plan national, ce qui n’est pas négligeable. Mais c’est dans le primaire que le bât blesse : le taux ne dépasse pas les 20 %, notamment dans le milieu rural et périurbain. C’est pourquoi, l’un des objectifs du MEN est la généralisation des associations à tous les établissements marocains, et leur mise en réseau sur le plan local et régional. «Il y a actuellement au plan national 45 fédérations provinciales et trois grandes unions régionales. C’est dans cette dynamique que s’inscrit la FNAPEM», note M. Qnouch.

Le dilemme des parents : contrôle tatillon ou liberté des enfants ?
Le travail d’une association de parents d’élèves pour l’amélioration de la qualité de l’école est une chose. Le suivi par les parents du travail scolaire de leurs enfants, en dehors de ces associations, en est une autre. Les éducateurs et les professionnels de l’enseignement se posent la question de savoir jusqu’à quel degré les parents doivent intervenir dans les affaires scolaires de leurs enfants ? Doivent-ils exercer un contrôle tatillon, ou laisser la liberté à leur progéniture de gérer elle-même sa scolarité ? Une chose d’abord est à souligner : la majorité des parents marocains n’ont ni les moyens intellectuels, ni les moyens matériels pour soutenir leurs enfants dans leur scolarité. «Le suivi du travail scolaire d’un enfant dépend des classes sociales et du niveau d’instruction des parents», souligne le sociologue Jamal Khalil. Le Maroc, ajoute-t-il, «marche à plusieurs vitesses. Je vois mal des parents qui ont des problèmes urgents de survie, avec cinq enfants, dans un bidonville, accompagner leurs enfants dans leur scolarité. Autrefois, c’est l’école qui assumait toute la responsabilité.»

L’amélioration de la qualité de l’école passe par la famille. Or, l’école, selon les normes internationales auxquelles adhère le Maroc, doit en principe, selon M. Khalil, s’atteler à quatre tâches prioritaires pour la formation du futur adulte : «responsabilité, créativité, citoyenneté et autonomie». Dans quelles limites les parents peuvent-ils y contribuer ? C’est la grande question. Concernant l’autonomie, conseille le sociologue, il faut «laisser l’enfant se débrouiller lui-même, tout en apportant de l’aide à celui qui vit des difficultés, à condition de ne pas se substituer à lui». L’aider, oui, mais quand il en a besoin, quand il le demande lui-même, enchaîne la psychologue Assia Akesbi. Il y a même quelque chose qui la dérange et la choque dans la campagne de communication du MEN autour du rôle de la famille dans la qualité de l’école

Elle considère que «l’appel est adressé au premier degré aux parents, et beaucoup de parents le comprennent dans le sens d’un contrôle qui risque d’étouffer aussi bien l’enfant que les enseignants. Il y a une espèce d’intrusion des parents dans un espace scolaire qui est avant tout un espace de l’enfant. L’école est d’abord le monde de l’enfant. Le rôle des parents n’est pas de s’immiscer dans la scolarité des enfants, mais seulement d’intervenir en cas de problème lorsque l’enseignant fait appel à eux.» La psychologue considère même qu’une formation spécifique des parents est souhaitable, «ce n’est pas parce qu’on est parent qu’on est formé à l’éducation», conclut-elle.